Commenté, parfois critiqué, souvent mal compris : le discours du cardinal Aveline sur le « catholicisme identitaire » a suscité bien des réactions. Pourtant, loin des caricatures, il interroge une Église partagée entre héritage, désir d’identité et renouveau spirituel, et une génération en quête de sens plus que de slogans.
Les propos du cardinal Jean-Marc Aveline à Lourdes, prononcés à l’occasion de l’ouverture de l’assemblée plénière des évêques (et que vous pouvez retrouver ci-contre ou en totalité via ce lien) ont été largement relayés comme une critique de ce qu’il est commun d’appeler aujourd’hui le « catholicisme identitaire ». Beaucoup de commentateurs y ont vu une mise en garde contre certaines expressions de foi jugées fermées ou passéistes. D’autres y ont vu une attaque. Pourtant, une lecture attentive de son texte révèle une pensée bien plus nuancée, profondément pastorale : s’il invite à prendre garde aux sirènes identitaristes, le cardinal ne condamne pas le désir d’identité, il invite à l’accueillir, à le purifier et à le nourrir dans la communion ecclésiale. Cette clé de lecture éclaire le renouveau spirituel actuel chez les jeunes catholiques.
« Accueillir le désir d’identité » : un diagnostic pastoral, pas un slogan
Erwan Le Morhedec (alias Koz) a souligné la citation qu’a fait le Cardinal de « La Peste » de Camus. Pour autant, si le discours du cardinal Aveline a été interprété comme une charge contre les « catholiques identitaires », son message mérite aussi d’être lu sans les filtres médiatiques, et à la lumière de la totalité de son propos. Car à y regarder de près, il s’agit moins d’un manifeste contre telle ou telle sensibilité, que d’un discernement spirituel sur un phénomène bien réel : la résurgence d’un besoin d’appartenance dans un monde déraciné.
« Le désir d’identité est parfaitement légitime », affirme-t-il, précisant aussitôt que « l’extrémisme identitaire en est une caricature dangereuse ». Jean-Paul II lui-même disait dans son ouvrage testament Mémoire & Identité que « l’identité est un don à accueillir, une mémoire à faire vivre, mais jamais une arme à brandir ». Ce double mouvement de reconnaissance et de discernement est au cœur-même de sa réflexion. Cependant, tout en ayant conscience que certains peuvent en jouer avec une vision politique, il s’agit de ne pas mépriser la quête d’enracinement, mais de l’inscrire dans une dynamique évangélique, ouverte à la liberté du Christ et à la catholicité de l’Église.
Relu ainsi, le texte du cardinal ne « tape » pas sur une catégorie de fidèles : il alerte contre la tentation de réduire la foi à un marqueur d’identité collective, tout en appelant à redécouvrir la fécondité spirituelle de l’identité chrétienne reçue dans la Tradition vivante. Cette lecture plus fine permet de comprendre pourquoi son propos peut résonner aujourd’hui : contrairement à une lecture simpliste, il donne une grille de discernement pour accompagner les nouvelles formes de ferveur plutôt que de les opposer à un catholicisme plus institutionnel.
Le « fait pèlerin » breton et français : vitalité réelle, procès d’intention
Sur le terrain, le diagnostic du cardinal trouve un écho évident. En Bretagne comme ailleurs, les rassemblements de foi populaire connaissent un regain frappant : le Grand Pardon de Sainte-Anne-d’Auray, les marches du Tro Breiz, le pèlerinage Feiz e Breizh, la Troménie de Sainte Anne… tous témoignent d’une ferveur qui attire une génération nouvelle, souvent jeune, souvent éloignée des structures paroissiales classiques… mais en lien avec leur diocèses respectifs tout de même. Il en est de même pour les nouveaux pèlerinages Dex Aïe, Arrebastir ou Nosto Fe. On perçoit cette dynamique dans d’autres pèlerinages comme le Frat, le Pèlerinage Militaire International, le Pèlerinage de Chartres. On la constate aussi à Vezelay lorsque 3500 routiers se rassemblent dans une fraternité scoute qui fait chaud au coeur, ou que 1500 guides-ainées se retrouvent dans le même temps à Paray-le-Monial. Ou même le Congrès Mission. On pourrait largement énumérer les rendez-vous.
Pourtant, cette vitalité est fréquemment perçue à travers une grille idéologique. Certains reportages nationaux ou tribunes récentes ont ainsi présenté certains de ces rassemblements comme des manifestations d’un catholicisme identitaire, voire nationaliste, oubliant d’y voir d’abord et avant tout des lieux de prière, de rencontre et de conversion.
D’autres observateurs, au contraire, y discernent un signe d’espérance spirituelle, un retour du sacré au cœur de la culture locale, cette culture souvent abandonnée dans beaucoup de nos églises. Avec un point non négligeable : beaucoup de nouveaux convertis et de personnes en recherche se rendent à ces rendez-vous, cassant l’image d’un microcosme fermé.
La lecture pastorale du Cardinal Aveline aide donc à dépasser ces procès d’intention ou les craintes de glissements. Oui, comme partout, il existe des risques de repli. Cependant, le rôle de l’Église n’est pas de soupçonner par principe ni d’ostraciser, mais c’est d’accompagner et de canaliser ces élans pour aller vers le Christ. « L’Esprit -dit-il dans son propos – qui souffle où il veut, n’est en aucune façon assigné à résidence dans le cadre étroit de l’institution ecclésiale ». En cela, le cardinal rejoint l’intuition de nombreux acteurs locaux : voir dans la foi populaire et certaines de ses expressions non pas une nostalgie identitaire, mais une expression du désir de Dieu dans un monde désorienté qu’il convient d’entendre.
Sacré-Cœur : révélateur d’un décalage culturel
Le succès du film Sacré-Cœur a lui aussi mis en lumière ce fossé d’interprétation. Pour une partie du monde médiatique, l’œuvre relèverait également d’un catholicisme « réactionnaire » ou d’une récupération politique. Pour beaucoup de spectateurs, au contraire, il exprime un besoin de transcendance et de beauté, rarement entendu dans la production culturelle française.
Cette polémique rejoint exactement le diagnostic du Cardinal Aveline : quand la foi se rend visible, elle dérange un certain ordre culturel, et on la soupçonne aussitôt d’être identitaire. Mais si l’on relit son propos, le cardinal n’appelle pas à une foi invisible ou honteuse : il invite à ce que la quête d’identité – religieuse, culturelle ou spirituelle – soit transfigurée par l’Évangile. Autrement dit, à ce que la visibilité chrétienne soit un témoignage d’amour, pas un drapeau de revendication. Et c’est ce qu’attendent justement bien des jeunes d’une expérience de pèlerinage ou d’une veillée.
« Le mal du siècle passé fut d’avoir voulu construire l’homme sans Dieu. […] Lorsque la liberté se détache de la vérité, elle se détruit elle-même et devient source de servitude » (Jean-Paul II – Mémoire et identité, chap. III)
Une génération post-clivages, un accompagnement à inventer
Le souci est peut-être avant tout un sujet intergénérationnel. Ce qu’on appelle trop vite « catholicisme identitaire » pour le mettre à l’index sans chercher à pousser plus loin une réflexion, recouvre souvent une génération post-clivages, qui n’entre plus dans les débats stériles des décennies passées. Ces jeunes cherchent de la profondeur, de la beauté, du sens, et non une idéologie. Ils ne rejouent pas la guerre entre “tradi” et “progros” ; ils cherchent la paix du coeur, et aspirent simplement à une foi unifiée dans la diversité des sensibilités, enracinée et missionnaire.
Le cardinal Aveline, loin de condamner cette aspiration, invite, sans tomber dans la naïveté, à la comprendre et à l’accompagner. Sa parole, mal comprise par certains, ouvre au contraire un chemin exigeant : reconnaître le besoin d’identité, discerner ses pièges et l’orienter vers la communion. Dans une Église parfois traversée par la peur des divisions, ce discernement est peut-être la clé pour accueillir l’avenir sans renier l’héritage.
« Le mal du siècle passé fut d’avoir voulu construire l’homme sans Dieu. […] Lorsque la liberté se détache de la vérité, elle se détruit elle-même et devient source de servitude », écrivait Jean-Paul II (Mémoire et identité, chap. III). Et si, finalement, le nœud du problème était là ?
Lorsque l’homme perd le sens de Dieu, il cherche ailleurs un fondement à sa vie : dans la nation, dans sa culture, sa communauté ou la mémoire collective. Ce besoin d’enracinement n’est pas mauvais en soi ; en même temps qu’il montre une autre dimension d’une écologie intégrale, il pourrait également exprimer une nostalgie du Ciel. Mais privé de la lumière de la foi, il se déforme, se crispe et finit par idolâtrer ce qu’il voulait simplement protéger. L’identité devient alors un substitut de la grâce.
Le défi lancé par le cardinal Aveline – et, avant lui, par Jean-Paul II – est donc clair : non pas abolir le désir d’identité, mais le purifier, le convertir et le réorienter vers la vérité qui libère. Car seule une identité réconciliée avec Dieu peut être féconde, ouverte et pacifiée. C’est à cette tâche que l’Église est aujourd’hui appelée : non pas éteindre le feu des quêtes d’enracinement, mais y laisser souffler l’Esprit Saint qui les transforme en lumière.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

Bonsoir,
A mon avis le cardinal Aveline est plus franc que vous : il ne néglige pas le danger des sirènes conservatrices d’extrême droite, il met en garde contre les opérations de charme qu’elles susurrent…
J’éprouve du malaise à la lecture de votre texte qui me semble faire le lit des Zemmour et autres Le Pen. En d’autres temps le militantisme breton avait fait des avances à l’occupant nazi.
Les prises de position du regretté pape François étaient claires sur l’accueil de l’étranger, du migrant, n’en déplaise à Mr J. D. Vance pour ne citer que ce catholique ou D. Trump l’évangélique.
Il y a quelques années les évêques de France avaient assez de caractère pour dénoncer l’extrême droite et appeler les catholiques à la rejeter et ne pas voter pour elle.
Fraternellement,
Jacques P. Robert
Merci d’avoir pris le temps de partager votre réaction, que nous lisons avec attention. Votre vigilance à l’égard de toute instrumentalisation politique de la foi est légitime, et c’est précisément ce que le cardinal Aveline lui-même souligne : il met en garde contre la tentation d’enfermer le christianisme dans une logique idéologique, quelle qu’elle soit.
L’article ne cherche pas à minimiser ce danger, mais à rappeler qu’entre l’extrémisme identitaire et le rejet de toute appartenance, il existe un chemin spirituel que le cardinal appelle à discerner : celui d’un désir d’identité purifié, orienté vers la communion. Reconnaître la légitimité de ce désir n’est pas « faire le lit » d’un parti ou d’un courant politique, mais constater un fait pastoral : de nombreux jeunes, en France et en Bretagne, redécouvrent la foi à travers un enracinement vécu dans la prière, la culture et la beauté liturgique.
Fermer cette écoute ou “ghettoïser” ceux qui expriment ce besoin ne ferait qu’alimenter les extrémismes. Le rôle de l’Église — et c’est bien le sens du propos du cardinal — est d’accueillir, de comprendre et d’évangéliser. Tous ceux qui accompagnent aujourd’hui des jeunes vers le baptême savent combien cette quête d’identité spirituelle est profonde et sincère. C’est uniquement cela que l’article cherche à mettre en lumière.
Jean-Paul II comme le pape François nous invitent à ne pas confondre l’attachement à sa culture et le refus de l’autre. La vraie fidélité chrétienne se traduit toujours par l’accueil, la justice et la charité. Mais elle ne s’oppose pas à la mémoire, ni à l’enracinement spirituel. C’est cet équilibre, fragile mais fécond, que le cardinal Aveline nous appelle à chercher, loin des sirènes politiques, de droite comme de gauche, et au cœur même de l’Évangile.
Enfin, Ar Gedour n’a jamais eu vocation à faire le lit de qui que ce soit. Nous ne faisons pas de politique : notre démarche est spirituelle, culturelle et enracinée. Comme le rappelait saint Paul, « nous ne sommes ni de Paul ni d’Apollos, mais du Christ ». Et soit dit en passant, ceux que vous évoquez montrent peu d’intérêt pour la matière de Bretagne et pour la dimension spirituelle que nous défendons humblement.
Appréciation totalement politique qui, je l’espère, n’engage pas l’Eglise de Léon XIV. Ah la reductio ad hitlerum ! Glisser des autonomistes nazifiiants à la Mordrel aux « identitaires » catholiques (vous connaissez des gens sans identité, vous ?) ne me paraît ni sérieux, ni sain. Nazifier, disqualifier, culpabiliser, canceler l’autre, quelle belle ouverture évangélique !