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« Espoir et espérance », la conférence des Journées Paysannes 2018

En ce dimanche 16 septembre 2018 ont eu lieu les Journées Paysannes à l’Abbaye de la Joie Notre Dame à Campénéac. A cette occasion, Yves Daniel a prononcé cette conférence sous le thème “Espoir et espérance”. Elle est livrée ici en exclusivité pour Ar Gedour.

Les Journées Paysannes sont partenaires de l’appel à financement de la statue de Nicolazic à la Vallée des Saints. Pour en savoir plus, cliquez ici.

 

J’espère que vous allez bien !

Quand je dis cela, je formule un vœu, c’est une formule de politesse, en vérité votre état de santé m’indiffère quelque peu…

 

J’espère que cette conférence vous intéressera !

Je formule plus qu’un vœu : je dépasse le temps présent et m’envole vers le futur, forcément incertain : à moi de me débrouiller pour ne pas vous ennuyer et façon indirecte de vous demander toute votre attention.

Le verbe « espérer » désigne une action intellectuelle qui veut dépasser l’instant présent, empiète sur le futur, qui obère l’avenir.

Je risque d’être désespéré ou de désespérer si mon souhait ne se réalise pas, mais le désespoir parait moins grave, en tout cas, moins définitif que la désespérance où là, c’est la fin de tout…

Ce faisant, je « tire des plans sur la comète », j’anticipe sur un futur que je ne connais pas et dont j’entends disposer, selon ma volonté …

De tous temps les hommes ont cherché à connaitre l’avenir et à l’influencer selon leurs désirs.

 

Dieu et l’Eglise n’ont jamais fait bon ménage avec ceux, devins ou charlatans, qui cherchent à connaitre l’avenir et à en disposer.

Dans la Bible, le Livre des Nombres le rappelle expressément : « parce qu’il n’y a pas de magie en Jacob,  ni de divination en Israël,  en son temps il sera dit à Jacob et à Israël  ce que Dieu veut accomplir. » (23, 23)

« Il n’y a pas de prédestination astrale pour Israël », « ein mazal le Israel »  rappelle le talmud de Babylone (Guemara Shabbat, 156b).

« Que ta Volonté soit faite ! » selon la prière enseignée pas Jésus lui-même (Mt 6, 10), pas la nôtre….

Le fait d’espérer n’est-il pas, alors, une injure faite à la toute-puissance de Dieu qui seul connait l’avenir et en dispose à sa guise et selon son gré ?

Espérer : un pari sur un avenir qui ne nous appartient pas.

1°) Un seul verbe mais deux substantifs : j’espère d’espoir et/ou j’espère d’espérance.

Espoir / espérance, espérance / espoir. Ces deux mots sont-ils interchangeables ? Ont-ils la même signification ?

  • J’espère gagner mon procès

Un de mes grands anciens aimaient le rappeler : « quand j’ai un bon procès, j’ai de l’appréhension, j’ai peur (de le perdre), tandis que quand j’ai un mauvais procès, il me reste toujours l’espoir (de le gagner malgré tout) »

  • J’espère que le numéro de mon billet va sortir à la loterie nationale
  • J’espère guérir grâce aux médicaments qui m’ont été prescrits

Présentement, je suis dans une situation peu enviable et dans l’incertitude que cela s’améliore : j’ai l’espoir que, dans un futur plus ou moins proche, les juges me donneront finalement raison contre mon adversaire, la combinaison que je joue chaque semaine sera enfin tirée, je vais retrouver la santé.

Et si ce n’est pas le cas, je ferai appel, je jouerai la semaine prochaine, j’irai voir un autre médecin….

2°) l’étymologie

« J’espère » traduit le latin « spero » qui lui-même traduit le grec « elpizô ».

La difficulté provient du sens donné aux substantifs « elpis » en grec et « spes » en latin.

L’anglais traduit par « hope », l’allemand par « hoffnung », l’italien par « speranza », l’espagnol par « esperanza », le breton par « gaonag » …

Seule la langue française donne le choix entre deux substantifs : espoir ou espérance

Est-ce indifférent ou bien y a-t-il un sens bien précis qui permette de distinguer l’un de l’autre et de donner à chacun de ces mots, espoir et espérance, le sens qui est le sien ?

3°) le dilemme du traducteur de la Bible en français

Voyons à cet égard comment s’en sont tirés les traducteurs de la Bible en français.

La vulgate, traduction en latin de la Bible faite par saint Jérôme au IV° siècle après J-C, traduit par « spes » le grec « elpis » qui figure, tant dans la septante (LXX), traduction en grec de l’Ancien Testament hébreu et araméen, faite à Alexandrie au 3° siècle avant J-C, que dans les différents livres du Nouveau Testament écrits directement en grec.

En voici les différentes occurrences, selon trois versions de la Bible en français : le chanoine Crampon (1826-1894), le pasteur Louis Segond (1810-1885) et la traduction œcuménique de la Bible (1975). Celle due à l’Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem, dite « Bible de Jérusalem », n’étant pas accessible sur mon logiciel « ictus 3 » :

Ancien TestamentNouveau Testament
traductionsespoirespéranceespoir espérance
Chn Crampon2355655
L. Segond2456156
T. O. B.3928652

Ces trois traductions ont préféré utiliser le mot « espérance » plutôt qu’ « espoir » qui va jusqu’à disparaitre quasiment du vocabulaire utilisé dans le Nouveau Testament.

Que s’est-il donc passé entre l’Ancien et le Nouveau Testament qui forment la Bible ?

 

Un événement extraordinaire qui ne se renouvellera pas : l’incarnation de Dieu dans le monde qu’il a créé, sa passion, sa mort sur la croix pour notre salut et sa résurrection. Il y a 2.000 ans, en Palestine, Dieu s’est immiscé dans l’histoire des hommes, c’est un hapax, un événement unique qui a eu – notamment – pour effet, de transformer l’espoir en espérance, du moins sous la plume de nos traducteurs …..

L’espoir d’un messie promis au peuple d’Israël est devenu l’espérance d’un retour du Christ pour récapituler tout l’univers dans sa gloire.

Ainsi, si les mots « espoir » et « espérance » traduisent une tension vers un avenir incertain, l’espoir risque d’être déçu voire même totalement contrarié, tandis que l’espérance ne sera jamais vaine : l’événement attendu surviendra, c’est certain, mais à son heure, une heure qu’il ne nous appartient pas de connaitre. Rappelons-nous : il reviendra « comme un voleur » (1 Thess 5, 2-4 ; 2 Pierre 3, 10 ; Apocalypse 3, 3 et 16, 15)

Dans ces conditions, c’est bien la foi, la confiance qui va colorer l’espoir et le muter, le transformer en espérance ; c’est ainsi que l’espérance va au-delà du simple espoir.

A cet égard, seule l’espérance est une vertu théologale, avec la foi et la charité, pas l’espoir

Pourquoi ?

4°) la vertu théologale de l’Espérance

Théologale veut dire qu’elle dit quelque chose de Dieu, tandis que les vertus cardinales, sont des vertus « charnières » qui dirigent le comportement moral de l’homme ; ce sont la prudence, la tempérance, la force et la justice.

Théologales parce qu’elles ne dépendent pas uniquement des œuvres de l’homme, particulièrement de sa volonté, mais qu’elles sont également le résultat de la grâce divine que confèrent particulièrement les sacrements de l’Eglise catholique.

Le jubé de Ste Avoye, face du chœur, de gauche à droite : foi, charité, espérance, tempérance, justice, prudence et force

Le sculpteur du Jubé de Sainte Avoye, près d’Auray a représenté l’Espérance sous le profil d’une femme enceinte tournée vers le ciel qu’elle prie, mains jointes.

Une femme se marie dans l’espoir d’avoir des enfants, ce qui n’est jamais établi d’avance, tandis que la femme enceinte est en espérance d’enfant : il est sûr et certain que le bébé naitra, à son heure, qui n’est pas connu, même de sa mère !

Détail des vertus théologales

L’ancre de marine est un instrument indispensable à la navigation : il permet de rester ferme accroché au sol pour éviter de dériver ou d’être ballotté au gré des vents et des courants. Il est ainsi souvent représenté dans les vitraux ou aux pieds des statues dans nos chapelles de bord de mer.

Ce n’est pas uniquement en hommage aux marins, c’est un symbole de l’espérance, l’espoir conforté par la foi, la confiance en l’avenir. Par l’espérance, explique saint Paul aux Hébreux, « nous avons comme une ancre de notre âme, sure autant que solide » (6, 19a)

Servons nous-en !

 

5°) et dans la littérature ?

« l’espoir » est le titre d’un roman écrit par André Malraux (1901-1976) en 1937 qui raconte les débuts de la guerre d’Espagne, la lutte des républicains contre le fascisme qui se terminera par la victoire du franquisme, aujourd’hui remise en cause…

« Un monde sans espoir est irrespirable », y écrit-il. « Les hommes unis à la fois par l’espoir et par l’action accèdent, comme les hommes unis par l’amour, à des domaines auxquels ils n’accéderaient pas seuls. »

C’est à se demander s’il ne confondait pas l’une avec l’autre ….

Voici comment Charles Péguy (1873-1914) voit l’Espérance, qu’il qualifie de « petite fille » entre ses deux grandes sœurs que sont la Foi et la Charité :

« C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle, elle voit ce qui sera.
La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle, elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est
dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera
dans le temps et dans l’éternité.
Pour ainsi dire, le futur de l’éternité même.

La Charité aime ce qui est
dans le Temps et dans l’Éternité :
Dieu et le prochain,
comme la Foi voit
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera
dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et

et qui fait marcher tout le monde,
et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants,

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. »

qui sera.

Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera,
dans le futur du temps et de l’éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé,

sur la route montante,
traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs
qui la tiennent pas la main,
la petite espérance.
s’avance.
Et au milieu, entre ses deux grandes sœurs, elle a l’air de se laisser traîner
comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher
et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Mais en réalité, c’est elle qui fait marcher les deux autres et qui les traîne,

 

Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, 1912

Ecoutons aussi Georges Bernanos (1888-1948) évoquer à son tour l’espérance au cours d’une de ses conférences, en 1945 :

« Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance. L’espérance est une détermination héroïque de l’âme, et sa plus haute forme est le désespoir surmonté.

On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’espérance. L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme…

On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. »

Voici, en conclusion, d’autres noms de l’espérance.

Tiré d’abord du dernier dialogue de la pièce de Jean Giraudoux (1882-1944) « Electre » (1937) qui raconte les malheurs de la fille d’Agamemnon, sœur d’Iphigénie, responsable de la guerre de Troie, après la destruction d’Argos par les Corinthiens qui lui est imputée :

LA FEMME NARSES. « …..Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE. Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT. Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Mais la plus belle et la plus intense expression de l’espérance nous est donné par l’Apocalypse de Saint Jean, le livre de l’espérance eschatologique par excellence, par lequel se clôt la Bible : la prière en araméen adressée au Fils de l’Homme dans l’attente confiante de sa parousie, « Marana tha », « viens Seigneur Jésus » (22, 20).

L’auteur et les traducteurs de la première lettre de saint Paul aux Corinthiens, écrite en grec ont conservé l’expression araméenne dans le texte, sans la traduire (1Co, 16, 22)

Il reviendra comme il l’a promis, mais quand ?

La prière eucharistique à Dieu le Père, à l’occasion de la messe des funérailles (n° 3) est un véritable hymne à la vertu théologale qu’est l’Espérance : « memento. »

« Souviens-toi de celui que tu as appelé auprès de toi. Puisqu´il a été baptisé dans la mort de ton Fils, accorde-lui de participer à sa résurrection le jour où le Christ, ressuscitant les morts,
rendra nos pauvres corps pareils à son corps glorieux.

Souviens-toi aussi de nos frères défunts, souviens-toi des hommes qui ont quitté ce monde
et dont tu connais la droiture : reçois-les dans ton Royaume où nous espérons être comblés de ta gloire, tous ensemble et pour toujours, quand tu essuieras toute larme de nos yeux ; en te voyant, toi notre Dieu, tel que tu es, nous te serons semblables éternellement et sans fin, nous chanterons ta louange. »

L’espérance c’est ça : croire en la bonne nouvelle annoncée par le Christ, vainqueur de la mort : la résurrection de nos corps.

  • Quand ?
  • A son jour, celui de la parousie, du jugement dernier, la fin du monde quand l’univers tout entier sera récapitulé en Christ.

L’espoir reste dans le doute que ce qui est envisagé n’arrive pas, ni demain, ni jamais…

Et si la conversion consistait, au cours de notre vie sur terre, et tout spécialement en prenant de l’âge, à transformer, dans nos cœurs, l’espoir en espérance ? N’est-ce pas là la véritable « métanoïa » lucanienne ?

Avec un peu de fumier autour, le figuier finira bien par donner du fruit (Lc 13, 6-9)

N’est-ce pas de cette « Espérance qui est en nous », et non d’un simple espoir, que Pierre, en personne, nous demande de témoigner, de rendre compte « avec douceur et respect » auprès de tous ceux qui nous en demandent raison ? (1 Pierre 3, 15)

… Du pain sur la planche, pour nous, paysans, en commençant d’abord par nos plus proches voisins !”

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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