Écrite en 1968 par Alan J. Raude sur une musique de Essyllt Raude, et transmise par le répertoire des Deri Dowlas, cette gwerz n’a rien perdu de sa force. Elle raconte la chute silencieuse d’un paysan breton devenu exilé après avoir tout perdu : sa ferme, sa terre, ses repères, sa langue. Derrière ce destin individuel se dessine un basculement plus large, à la fois historique, social et anthropologique, dont les échos résonnent encore fortement dans l’actualité agricole française du début de cette année 2026 qui laisse poindre les pleurs de la terre.
Les paroles :
J’étais un paysan, je suis un exilé
On avait des embruns, on vit dans la fumée
On étais seuls aux champs, on vit dans la mêlée
R/ Où es-tu ma Bretagne ? Où es-tu ?
Partout je l’ai crié.
Personne n’a répondu. Personne n’a répondu.
Nous avions une ferme elle était endettée
C’est un industriel qui nous l’a rachetée
Et nous la tête basse, nous avons tout quitté.
On avait des talus, on les a arasés
Nous avions un cheval : il a été mangé
Autour du verger, il y a des barbelés
Nous avions un pays, on nous l’a arraché
Nous avions une langue, on l’a assassinée
Et on nous jette en vrac en pays étranger.
Ma femme ne me dit plus : « change donc de métier ! »
Mes enfants me regardent tout étonnés
Et se demandent pourquoi ils sont déracinés.
D’un paysan à un exilé : la rupture d’un monde vécu
« J’étais un paysan, je suis un exilé ». L’ouverture de la chanson pose une rupture nette, presque brutale. Le paysan n’est pas présenté comme quelqu’un qui change de métier ou de lieu, mais comme quelqu’un qui bascule hors de son monde. L’opposition entre les embruns et la fumée, entre les champs solitaires et la mêlée, dit le passage d’un univers rural inscrit dans des cycles naturels à un environnement industriel et anonyme. Ce déplacement n’est pas seulement spatial : il est existentiel.
D’un point de vue anthropologique, le paysan n’est pas réductible à un producteur. Il est un habitant au sens plein : son identité est tissée de relations et d’enracinement avec un territoire, des animaux, des saisons, des gestes ancestraux et une langue. La gwerz montre comment ce tissu se déchire lorsque la ferme endettée est rachetée par un industriel. Le départ « la tête basse » exprime une humiliation sociale et une perte de dignité, fréquemment observées lors des expropriations et des restructurations agricoles de la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Talus, cheval, verger : l’effacement des médiations
La force du texte tient à l’énumération de pertes concrètes : les talus arasés, le cheval mangé, le verger entouré de barbelés. Ces images ne relèvent pas du décor, mais décrivent l’effondrement d’un système cohérent. Les talus du bocage breton, souvent pluriséculaires, structuraient l’espace, retenaient l’eau, abritaient le vivant et dessinaient des limites compréhensibles. Leur destruction marque la fin d’un rapport négocié à la terre, remplacé par une logique d’optimisation technique.
Le cheval, compagnon de travail autant qu’animal utilitaire, symbolise un mode de production fondé sur le vivant. Sa disparition, remplacée par la machine, n’est pas seulement un progrès technique : elle rompt une relation ancienne entre l’homme et l’animal. De l’équidé dévoré aux bovins équarissés, l’histoire vorace d’un monde déraciné se déploie. Le verger clôturé de barbelés signale ainsi le passage d’un espace d’usage et de continuité à un espace fragmenté et privatisé. L’anthropologie rurale montre que ces médiations rendaient le monde habitable ; leur effacement produit un paysage fonctionnel, mais véritablement appauvri.
Pays, langue et exil intérieur
Lorsque la gwerz affirme « Nous avions un pays, on nous l’a arraché / Nous avions une langue, on l’a assassinée », la perte devient totale. Le pays n’est pas ici une entité administrative, mais un espace vécu, chargé de mémoire et de relations sociales. La langue, quant à elle, n’est pas un simple outil de communication : elle structure la pensée, les émotions et la transmission. La disparition de l’une entraîne l’effritement de l’autre, faisant ainsi de chacun des hères de rien fantomatiques errant sur des terres meurtris sur lesquelles chacun devient un étranger.
Être jeté « en vrac en pays étranger » ne signifie pas nécessairement traverser une frontière. Il s’agit souvent d’un exil intérieur, vers des zones industrielles ou urbaines où les repères disparaissent. Le refrain, « Où es-tu ma Bretagne ? », crié sans réponse, exprime cette perte d’interlocuteur : le monde familier ne répond plus. La gwerz met ainsi en lumière un déracinement silencieux, social et culturel, dont les effets se prolongent sur plusieurs générations.
La transmission brisée et le regard des enfants
La dernière strophe introduit une dimension essentielle : celle de la transmission. Les enfants regardent sans comprendre pourquoi ils sont déracinés. Dans les sociétés paysannes, le sens de la vie se transmet par la continuité des gestes, des lieux et des récits. Ici, le père ne peut plus expliquer, car ce qui faisait sens a été détruit. La rupture n’est pas seulement économique : elle est symbolique et générationnelle.
Cette dimension donne à la gwerz une portée anthropologique majeure. Elle montre que la modernisation brutale ne produit pas seulement des restructurations agricoles, mais des vies suspendues, des identités fragilisées et des transmissions interrompues. Enregistrée ici en 2020 dans une adaptation plus électro, la chanson apparaît moins comme un témoignage du passé que comme une parole toujours active, résonnant dans les coeurs.
Une résonance directe avec l’actualité agricole de 2026
Cette plainte ancienne trouve un écho saisissant dans la situation des paysans en ce début de l’année 2026. Les mobilisations agricoles récentes, visibles dans de nombreuses régions et jusque dans les grands centres urbains, expriment un malaise profond et durable qui va bien plus loin que ce que peuvent croire les déracinés d’aujourd’hui. Derrière les revendications immédiates – revenus insuffisants, concurrence internationale, accords de libre-échange, contraintes réglementaires ou sanitaires – se lit une inquiétude plus fondamentale : celle de ne plus pouvoir vivre dignement de la terre, ni transmettre un métier et un mode de vie. C’est un cri de la terre.
Comme dans la gwerz, ce qui affleure n’est pas seulement une crise économique, mais un sentiment de dépossession. Beaucoup d’agriculteurs disent ne plus se reconnaître dans des décisions prises loin d’eux, à des échelles nationales ou européennes, et ressentent une mise à distance croissante entre ceux qui produisent et ceux qui gouvernent. La terre tend ainsi à devenir un support abstrait de production, soumis aux logiques du marché globalisé, alors qu’elle demeure pour ceux qui la travaillent un lieu d’ancrage, de mémoire et d’identité.
L’exil chanté en 1968 n’est donc pas un phénomène révolu. Il prend aujourd’hui des formes nouvelles : exil intérieur, perte de sens, isolement social, difficulté à se projeter dans l’avenir et à avoir une vision du monde plus verticale. Les talus arrachés, la ferme perdue et la langue assassinée trouvent leurs équivalents contemporains dans les derniers échos de la langue et les traditions se jouant encore en filigrane, dans la fragilisation du métier et l’incertitude sur la transmission. Le regard étonné des enfants de la gwerz rejoint les interrogations actuelles sur la relève agricole : que reste-t-il à transmettre lorsque le cadre même du métier vacille ? Et si ce métier vacille, n’est-ce pas là le signe clair d’un monde qui lui-même tangue.
En ce sens, cette gwerz ne se contente pas de pleurer un monde disparu. Elle éclaire une continuité historique de tensions entre modernisation imposée, vécu paysan et société en grand chambardement. Elle rappelle que tant que les politiques agricoles ne prendront pas pleinement en compte la dimension humaine, culturelle et anthropologique du travail de la terre, la souffrance exprimée – dans le chant ou dans les champs – continuera de se dire, dans les chansons, sur les routes bloquées ou dans le silence des fermes qui ferment.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne


Une seule façon de sauver le Breton: le rendre obligatoire.
Une seule façon de retrouver l’âme de la Bretagne: Doue ha Breizh
En dehors de cela, tout est vain
On me dit: on ne peut pas obliger, ce » n’est pas démocartique…. Et le Français, les maths, l’anglais ne sont-ils pas obligatoires à l’école? A force de jouer la « démocratie » », on en est venue à avoir une dictature qui ne dit pas son nom: celle d’un Etat et d’une population servile qui dicte à un peuple son obligation d’effacement.
On me dit: tout le monde n’est pas obligé de croire: non, bien sûr car la Foi est une affaire personnelle. Mais la Bretagne a été créée chrétienne, avant même le Baptême de Clovis. Sans la Foi, le Breton est sec, comme une branche morte. Lorsque j’entends des bretonnants athées parler, c’est flagrant, à tel point qu’il est désagréable de les écouter… Mais seuls ceux qui ont connu ces différences le perçoivent….La Foi et la Bretagne sont indissociables.