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La laïcité au sein de la défense, modèle pour la société ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 12 min

Le thème de cet article n’est pas en lien direct avec la ligne éditoriale d’Ar Gedour. Toutefois, la question de la laïcité est tellement prégnante dans la société que l’exemple même souligné par cet article peut être une base de réflexion intéressante au moment où tant de gens se réclament de la laïcité mais n’en connaissent souvent que la caricature médiatique ou le fondamentalisme de ceux qui prennent la laïcité comme paravent d’un anti-christianisme exacerbé. En-cela, et la Bretagne n’étant pas épargnée par cette question malgré son enracinement chrétien, la récente parution d’un opuscule intitulé « Expliquer la laïcité française : une pédagogie par l’exemple de la « laïcité militaire » ou encore la publication sur « la laïcité au sein de la défense » évoquée ci-dessous sont autant d’éléments à faire connaître au plus grand nombre.

Tel est le thème de la récente parution de la revue de l’union des auditeurs de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, N° 193 des mois de Juillet et août 2018 qui ouvre, en couverture, par un bucolique semis de fleurs de printemps légendé ainsi : « des fleurs vivantes poussent sur le même terreau, arrosée de la même manière ; elles sont toutes différentes mais forment ensemble un harmonieux spectacle ».

Dans son éditorial, le Président Mario Faure, directeur honoraire de la Banque de France de son état, observe pour commencer que « la laïcité dans les Armées ne fait pas l’objet d’un débat social ». La présence « officielle des représentants des cultes auprès de nos soldats » se justifie par « la spécificité de l’état militaire » : en effet, « un soldat accepte l’éventualité du sacrifice suprême », dans ces conditions, « le soutien et le réconfort d’un frère d’armes qui lui parlera de ses convictions personnelles (…) lui adoucira, peut-être, le sacrifice qu’il fait ».

Sans doute, mais au jour le jour, dans le quotidien de la vie de la caserne, le soldat qui, non seulement risque la mort mais est aussi susceptible de la donner, ressent le besoin de trouver des réponses à ses questions ; à l’âge de 20 ans, il va ressentir plus fort que d’autres de ses contemporains, sans doute, le besoin des « secours de la religion » face à la violence dont, par état et vocation, il est amené à être, tour à tour, auteur et victime.

Ce numéro spécial de la revue « Défense » est publié à la suite de la parution en novembre 2017  par la Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS) du ministère des Armées d’un livret, intitulé « expliquer la laïcité française : une pédagogie par l’exemple de la « laïcité militaire », initialement destiné aux attachés militaires en poste à l’étranger, mais qui fera, le 14 mars 2018, l’objet d’une présentation publique officielle à l’Hôtel des Invalides.

« La laïcité militaire », à télécharger en cliquant ici. 

 

Aussi, auditeur de la 91° session régionale – la meilleure ! – Bourges, 1987 ; membre de l’association régionale N° 5 Bretagne-Occidentale, ai-je plaisir à dédier le présent article à mes amis aumôniers militaires du culte catholique, en activité ou retraités (Eric de Lagarde, Bruno Bourdeau), qu’ils soient clercs (Père Stéphane, Frère Jean Charles Rigot) ou laïcs, comme mes amis, camarades de fac de théologie, Jean-Charles Bosansky et Eflamm Caouissin, tous deux institués acolytes et lecteurs, qui ont bien voulu m’emmener avec eux, le printemps dernier, au PMI à Lourdes où ils ont retrouvés leurs confrères aumôniers militaires de tous cultes et de toutes nations.

 

I – Entretien avec le Professeur Philippe Portier, ancien rennais et spécialiste de la question, « une laïcité partenariale est en train de voir le jour » souligne le paradoxe suivant : « partout le religieux se réaffirme, selon des formes nouvelles, bien plus identitaires, mais dans une société qui continue de se séculariser ». Ceci sur l’une et les autres rives de la Méditerranée, pour ne pas trop s’éloigner.

La particularité française, issue de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, distingue au sein de la République les espaces « ouverts » des espaces « clos » comme l’hôpital, la prison, l’internat des lycées et l’armée où il convient d’y « assurer l’exercice de la liberté de conscience prolongée en liberté de culte ».

Désormais, avec l’aval du Conseil d’Etat, « dès lors qu’il y a un intérêt local, on peut tout à fait imaginer que des collectivités publiques puissent subventionner des activités qui peuvent avoir partiellement une orientation cultuelle ».

Dans le cadre de ce que le professeur Portier qualifie de « modernité seconde », l’Etat, dans l’incapacité de faire face à toutes les difficultés qui se présentent à lui est contraint de faire appel « aux ressources de lien et de sens que les Eglises peuvent offrir pour essayer de penser un devenir problématique. »

 

II – Discours de l’Amiral Philippe Coindreau, en clôture de la présentation publique du Livret relatif à la Laïcité, le Major général des armées a rappelé la triple mission des aumôniers militaires au sein des Armées : « le soutien cultuel vers leurs fidèles, le soutien moral et spirituel au profit de tous, le conseil au commandement dirigé vers les chefs auprès desquels ils sont placés. »

« L’aumônier contribue donc à préserver l’équilibre entre toutes les facettes qui font l’être humain : l’intelligence, le physique, le cœur et sa dimension plus transcendantale. Son attention, sa disponibilité, sa discrétion créent les conditions pour proposer des haltes dans un monde qui va vite, pour discerner l’essentiel au milieu du futile et de l’accessoire, pour jeter des ponts dans un monde cloisonné. (…) Aux moments importants d’exposition, de doute ou de fragilité, il aide le soldat à intégrer le fait qu’il fait son devoir en serviteur d’un bien commun supérieur qui le dépasse. »

Pour l’Amiral, Major général,  que j’avais côtoyé en décembre 2005 lors de la visite à Brest de la session nationale dont il était membre, « les forces morales sont l’une des richesses de nos armées. »

 

III – Entretien avec Eric Germain, chargé de mission laïcité et fait religieux à la Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS) du ministère des armées, principal contributeur du livret.

Il fait observer, en premier lieu, qu’en France, « l’institution militaire salarie des prêtres, des rabbins, des pasteurs et des imams » et qu’à l’étranger, l’image d’une laïcité française est souvent perçue « comme un dogme hostile à toute expression du religieux dans l’espace public »

« Les aumôniers militaires sont hors hiérarchie – selon la formule consacrée, « ils ont le grade de la personne à qui ils s’adressent » – mais ils ne sont pas hors discipline. Les aumôniers ont un statut militaire et servent en vertu d’un contrat. Ils obéissent aux exigences assignées à tout militaire par la loi du 24 mars 2004 : discipline, disponibilité, loyalisme et neutralité. Cette neutralité se traduit dans leur cas par le renoncement à tout prosélytisme. (…) Par exemple, un aumônier juif n’est pas « l’aumônier des militaires de culte Israelite », mais « l’aumônier du culte israélite de tous les militaires. »

Eric Germain rappelle en terminant son propos que « la laïcité poursuit un objectif de liberté mais avec une exigence d’égalité et un projet de fraternité ».

 

IV – Mgr Antoine Romanet de Beaune, évêque aux Armées, aumônier militaire en chef du culte catholique, mon ancien condisciple du collège Sainte Croix du Mans, s’exprime en ces termes : « la laïcité, au sens de séparation du politique et du religieux, fait partie intégrante de la vision chrétienne au sens le plus fondamental : elle est indispensable autant à l’Eglise qu’au politique, elle est à l’origine et au fondement de la notion occidentale de liberté, elle est, enfin, le plus puissant rempart face aux totalitarismes sans cesse renaissants. »

 

 V – Mr le Rabbin Joël Jonas, aumônier militaire en chef du culte israélite, rappelle que « la première guerre mondiale a été le premier conflit qui a offert aux aumôniers israélites leur reconnaissance officielle ». Interrogé sur ce point, il regrette que le modèle militaire qui permet la reconnaissance officielle des 4 religions principales de notre pays (catholicisme, protestantisme, islam et judaïsme) ne soit pas reconductible dans la vie civile, pas même au sein de la Police Nationale où la création d’aumôneries sur le modèle militaire a été évoquée, tant est singulière la mentalité des hommes et des femmes de la Défense nationale.

 

VI – Mr le Pasteur Etienne Waechter, aumônier militaire en chef du culte protestant, regrette qu’on ait l’habitude, chez nous, dans notre pays, d’évoquer « en prenant de la distance », « le fait religieux » de préférence à l’« engagement spirituel », quitte à en « désincarner un peu la réalité ».

« Or, la dimension spirituelle est une partie de l’être humain qu’on ne peut pas mettre de côté ».

 

VII – Si Abderlkader Arbi, aumônier militaire en chef du culte musulman, affirme avec fermeté que le soldat revêtu de l’uniforme ne se définit plus « par ses attaches particulières, mais se fond dans un commun plus grand que sa propre personne, au service d’un idéal et d’un objectif très noble : la défense de la Nation ». C’est ainsi, fait-il remarquer, que la protection des écoles et lieux de culte d’autres religions en France, comme les opérations extérieures contre le « terrorisme islamique » n’ont provoqué, au sein des armées, ni crispations, ni refus d’exercice de la mission au nom d’une sorte de « clause de conscience » qui n’a jamais été invoquée : « les soldats, au-delà de leur confession sont partie intégrante de la nation et pleinement engagés à la protéger. »

« Au même titre que toutes les autres croyances religieuses ou philosophiques », l’Islam doit être « un moteur supplémentaire de l’engagement des hommes et femmes militaires. »

 

VIII – Mr le Professeur Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient, à la question « la France est-elle passée d’une laïcité anticléricale à une laïcité anti-communautariste ? » répond sans ambages : « ni l’une ni l’autre. » Il rappelle le rôle organisateur de la loi de séparation de 1905 et affirme, – avec Michel Charasse, dont Mgr de Romanet rappelait les propos en tête de son intervention précitée : « il n’y a pas de laïcité positive ou négative, il y a la laïcité, un point c’est tout », – que la laïcité « est un principe sans adjectif » et qui n’a donc, en réponse à la question qui lui était posée, aucun caractère « transcendant ».

A l’entendre, il est parfaitement possible d’exprimer une spiritualité qui ne soit pas religieuse, mais laïque, à l’exemple de ce qu’a développée la franc-maçonnerie, « disons qu’on pourrait simplement appeler cela Patriotisme ».

En tout cas, la manière dont la laïcité se vit au sein du ministère des armées (neutralité religieuse, aumôneries militaires, recherches de cohésion …) et un « bon dispositif » qui pourrait servir « sinon de modèle, en tout cas d’exemple » à la société française.

 

IX – Mr le Professeur Henri Pena-Ruiz, auteur (entre autre) du « dictionnaire amoureux de la Laïcité » paru chez Plon en 2014, définit la laïcité en référence aux exigences de la triple devise de la république :

  • Liberté de conscience
  • Egalité de traitement de toutes les convictions spirituelles
  • Universalité de la puissance publique pour unir toutes ces personnes à condition qu’elles visent l’intérêt général, principe fédérateur qui permet d’unir par-delà les différences.

D’où la nécessité d’une neutralité totale de la part de la puissance publique : « l’Etat est neutre lorsqu’il s’interdit de privilégier la religion, comme l’athéisme. (…) La laïcité n’est pas l’athéisme officiel, ni la religion officielle. »

La laïcité ne relève pas d’une option spirituelle particulière, elle « transcendent les opinions spirituelles particulières puisqu’elle définit un cadre organisationnel qui va permettre aux différents tenants des options spirituelles de coexister. Elle est une condition de possibilité de paix sociale. »

Il propose trois « boussoles » pour mieux cerner la notion de  laïcité, sans y accoler quelqu’ autre qualificatif :

  • La laïcité est un universalisme et non pas un particularisme
  • La laïcité est un principe d’émancipation et non de soumission
  • La laïcité place l’intérêt général en premier.

Bel exemple que nous offrent ainsi nos armées de l’application au quotidien du principe de la laïcité que d’aucun mettent sur même plan que la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité »

Et merci à la revue Défense d’avoir donné à la récente publication de la DGRIS sur le sujet la publicité que le thème mérite amplement.

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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