L’appel à l’IA nous coupe-t-il de Dieu ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Il y a quelques semaines, j’échangeai avec un ami sur ce sujet. Entre ceux qui adulent l’intelligence artificielle générative et ceux qui en font le grand satan, il existe peut-être une voie médiane qui en font un outil, avec ses avantages et ses inconvénients, ses zones d’ombre et de lumière. Mais, au-delà de ces aspects, une autre dimension se dévoile : à l’heure où l’intelligence artificielle s’invite dans tous les aspects de la vie humaine, de la médecine à la création artistique, en passant par la gestion des émotions ou des décisions morales, une question plus spirituelle émerge : en cherchant des réponses auprès de l’IA, ne risquons-nous pas de nous éloigner de Dieu ?

Un déplacement du sacré vers le technologique

Historiquement, l’humanité s’est toujours tournée vers une puissance supérieure pour tenter de comprendre l’inexplicable, guider ses choix ou encore trouver du sens à la souffrance. Aujourd’hui, ce rôle semble en partie délégué aux algorithmes. On se confie à l’agent IA comme on se confierait à un ami.

Pourquoi prier ou méditer quand une IA peut donner des conseils, générer des textes  de prière ou prédire les comportements humains ? Cette évolution soulève un dilemme spirituel : en remplaçant l’écoute intérieure et la quête du divin par l’efficacité algorithmique, l’homme moderne déplace-t-il sa foi ?

Le cœur de la foi, quelle que soit la tradition religieuse, implique un certain abandon, une humilité face à ce qui nous dépasse. Or, l’IA propose l’inverse : une promesse de contrôle absolu, d’optimisation, de réponses immédiates. En cela, elle flatte une forme d’orgueil humain qui peut devenir une idolâtrie technologique. Là où la foi enseigne la patience, l’incertitude, voire le mystère, l’IA promet des résultats clairs et rapides. Du moins le croit-on au premier abord puisqu’il est nécessaire d’avoir une certaine culture générale pour se rendre compte des erreurs éventuelles.

L’IA, un miroir plutôt qu’un maître ?

Mais faut-il pour autant voir l’IA comme une rivale de Dieu ? Peut-être est-elle simplement un miroir amplificateur de notre humanité. L’IA ne crée pas à partir du néant, comme Dieu dans de nombreuses théologies, mais elle reproduit, elle apprend et elle extrapole à partir de données humaines. En ce sens, elle nous renvoie à nous-mêmes. Si nous l’utilisons pour remplacer Dieu, c’est que notre relation au sacré était déjà fragile.

Certaines initiatives proposent de réconcilier IA et foi : des applications de prière guidée, des assistants spirituels personnalisés, …. Ces usages peuvent nourrir une pratique religieuse plus régulière, mais posent une autre question : la technologie nous aide-t-elle à nous rapprocher de Dieu ou nous évite-t-elle simplement de faire l’effort du silence, de l’introspection, du doute ?

Mgr Antoine de Romanet, évêque aux armées françaises, affirme dans un de ses textes récents qu’ « alors que la personne humaine est faite pour aimer et être aimée, l’IA y est diamétralement étrangère. L’IA ne nous a pas « aimé en premier », et ne nous aimera jamais. L’amour est déconcertant, or l’IA ne peut être déconcertée. L’amour est un don de pure gratuité, hors de tout calcul. » ajoutant que « l’intelligence artificielle est une force sans âme. Elle voit tout ce qui peut être compté, mais elle ne perçoit rien de ce qui doit être compris. Elle collecte, trie et anticipe avec une rapidité qui dépasse toute vigilance humaine. Mais elle ne connaît ni la justice, ni la pitié, ni l’honneur : elle ignore ces mots, parce qu’aucun algorithme ne peut en saisir le poids. Elle éclaire le chemin, mais ne choisit pas la direction. On la dit artificielle, parce qu’elle ne manipule que des données. Pourtant, la puissance qu’elle met entre nos mains, elle, n’a rien d’artificiel. Elle est bien réelle — et c’est justement pourquoi l’homme doit demeurer le gardien de ce qui ne se calcule pas ».

Se souvenir de l’origine du souffle

L’IA n’est ni Dieu ni diable. Elle est un outil. Mais comme tout outil puissant, elle révèle nos intentions profondes. Si nous cherchons dans l’IA un substitut à la transcendance portant parfois vers l’idolâtrie, nous risquons de nous enfermer dans un monde sans mystère. Si au contraire, nous l’utilisons avec conscience, comme un moyen et non une fin, en visant la vraie Sagesse, elle peut nous aider à poser de meilleures questions. Cela en n’oubliant jamais que « l’intelligence humaine n’est pas une faculté isolée, mais s’exerce dans les relations, trouvant sa pleine expression dans le dialogue, la collaboration et la solidarité. Nous apprenons avec les autres, nous apprenons par les autres. L’intelligence humaine n’est pas une faculté isolée, mais s’exerce dans les relations, trouvant sa pleine expression dans le dialogue, la collaboration et la solidarité. Nous apprenons avec les autres, nous apprenons par les autres » (cf Antiqua & Nova -2025).

Nous pourrions conclure par ce paragraphe final d’Antiqua & Nova, cette note de 2025 du Dicastère pour la Doctrine de la foi sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine :  » Dans la perspective de la Sagesse, les croyants pourront agir comme des agents responsables, capables d’utiliser cette technologie pour promouvoir une vision authentique de la personne humaine et de la société, à partir d’une compréhension du progrès technologique comme faisant partie du plan de Dieu sur la création : une activité que l’humanité est appelée à ordonner au Mystère pascal de Jésus-Christ, dans la recherche constante du Vrai et du Bien »

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Un commentaire

  1. J’ai bien aimé la tonalité mesurée et équilibrée de votre article. Il y a malgré tout un point capital qui aurait mérité d’être mentionné : derrière l’IA se cachent des millions de petites mains à travers le monde entier, un esclavage moderne d’une indicible férocité, ainsi que le pillage méthodique et sans vergogne de toute créativité. Une vidéo récente de la radio-télévision suisse francophone mérite d’être regardée jusqu’au bout :

    https://www.youtube.com/watch?v=gw7U5R16NoU

    Comme il vaut peut-être mieux en rire, terminons par une version réactualisée du Sonnet de l’Âne de Jacques Roubaud (Les animaux de personne, éds. Seghers) :

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