
Il arrive parfois qu’une simple remarque en dise long sur un mal plus profond. La chanteuse bretonne Gwennyn a récemment répondu à une critique visant son accent lorsqu’elle s’exprime en breton. Sa réponse, claire et sincère, dépasse de loin le cadre personnel : elle met à nu une tension qui traverse aujourd’hui tout le mouvement de revitalisation linguistique en Bretagne.
Car derrière le reproche d’un accent « imparfait » se cache une question d’une brûlante actualité : qu’est-ce qu’un « vrai » breton, et qui est légitime pour le parler ? Qui parle le vrai breton et qui un brezhoneg chimik ? Qui le Diwaneg et qui le gwenedeg de nos campagnes ? Ces questions sont dépassées et la réponse de Gwennyn mérite d’être reprise :
Depuis plusieurs générations, la transmission du breton a connu des ruptures successives. Dans d’innombrables familles, la langue s’est éteinte au cours du XXe siècle, victime d’un long processus de dévalorisation sociale et politique. Ce n’est pas seulement la langue que l’on a perdue, mais le lien naturel qui la faisait passer de bouche en bouche, et de cœur en cœur. Dans cette rupture s’est installée une forme de culpabilité silencieuse : celle d’avoir laissé tomber un héritage que l’on aurait voulu conserver. Aujourd’hui, paradoxalement, cette culpabilité se retourne parfois contre ceux qui, nés après la coupure, ont choisi d’apprendre le breton à nouveau. On leur reproche de le parler « autrement », de mal le prononcer. Autrement dit, d’être des héritiers qui ne ressemblent pas assez à leurs ancêtres.
L’accent devient alors le symbole de ce déchirement. Pendant des siècles, il fut marqueur d’appartenance : on reconnaissait d’où venait un locuteur, quelle vallée, quelle commune, parfois même quel hameau. Mais à l’heure où la Bretagne s’urbanise, où les néo-bretonnants apprennent la langue à l’école ou à l’université, cet accent rural s’efface, remplacé par d’autres rythmes, d’autres sonorités. Ce phénomène n’a rien d’un appauvrissement : c’est le signe d’une adaptation, d’une transformation naturelle. Aucune langue vivante ne demeure figée dans le temps. Le français lui-même a perdu l’accent de ses campagnes sans que personne n’y voie un drame. Pourquoi le breton, lui, devrait-il rester prisonnier de la prononciation des années 1950 ?
Ce reproche adressé aux nouveaux locuteurs révèle un malaise plus large, celui que les sociolinguistes appellent la glottophobie interne : une discrimination entre locuteurs d’une même langue, fondée sur la conformité à une norme implicite. Dans le cas du breton, cette glottophobie est d’autant plus pernicieuse qu’elle frappe une communauté déjà fragile, où chaque voix compte. La vitalité d’une langue minoritaire ne se mesure pas à la perfection de son accent, mais à la pluralité de ceux qui la font vivre. Refuser à un jeune urbain le droit de parler breton sous prétexte qu’il ne le prononce pas « comme avant », c’est condamner la langue à se taire à nouveau.
Il faut dire aussi que le breton d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Il s’enseigne à l’école, s’écrit sur les réseaux sociaux, s’invente dans les chansons, se pense à l’université. Il s’éloigne des champs pour rejoindre les villes, les écrans et les espaces culturels. Cette mutation sociolinguistique bouleverse les repères traditionnels, mais elle est le signe d’une incroyable résilience. Le breton n’est plus seulement la langue de ceux qui l’ont reçue, il devient aussi celle de ceux qui l’ont choisie. Et ce choix -souvent exigeant, parfois militant- constitue en soi un acte de fidélité à la Bretagne, non plus simplement à celle d’hier, mais à celle de demain.
Une langue appartient à tous ceux qui la parlent, même maladroitement, même avec un accent nouveau. Les locuteurs natifs, gardiens d’un patrimoine sonore et lexical irremplaçable, méritent respect et reconnaissance. Mais les néo-locuteurs, en la ressaisissant dans la modernité… et en tenant compte de l’héritage des anciens en échangeant avec eux, lui offrent la seule chose qu’une langue demande pour vivre : des voix. L’un sans l’autre, le breton se condamnerait soit à la nostalgie, soit à l’artifice. Ensemble, ils composent la polyphonie du présent.
Ce débat n’est pas propre à la Bretagne. Partout où une langue renaît – qu’il s’agisse du gallois, du catalan, du basque ou du gaélique – surgit la même question : faut-il parler comme avant, ou parler pour demain ? Chaque peuple finit par comprendre que la survie d’une langue passe par une dynamique de transformation. Le breton n’y échappe pas. Vouloir préserver sa pureté originelle reviendrait à le transformer en relique, alors qu’il ne demande qu’à redevenir un instrument de vie. Ce que certains perçoivent comme une perte d’authenticité est en réalité une preuve d’évolution. Une langue qui change est une langue qui respire.
Au fond, ce que révèle la réaction de Gwennyn, c’est une tension entre mémoire et création. Entre le devoir de transmettre ce que nous avons reçu, et celui de permettre à cette langue de se réinventer au fil des générations. Qu’on le veuille ou non, le breton ne sera jamais plus celui de nos arrière-grands-parents ; il sera celui que nous aurons eu le courage de parler à notre manière. Les accents d’aujourd’hui ne sont pas tellement des fautes mais les premières notes d’un nouveau chapitre de l’histoire linguistique bretonne.
Et si, dans quelques décennies, des enfants apprennent encore le breton – avec l’accent de leurs parents, de leurs professeurs, ou de leurs chanteurs – alors le miracle aura bien eu lieu. Non pas le miracle d’un retour au passé, mais celui d’une continuité retrouvée. Car le véritable accent du breton vivant n’est pas celui d’une région, ni d’un âge : c’est celui de la fidélité à une langue qui, malgré toutes les embuches, refuse de mourir.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne


Trugarez deoc’h evit ar pennad-mañ !
Div evezhiadenn :
– il me semble, ayant enseigné le breton pendant 20 ans, et dans le mouvement breton bretonnant depuis 45 ans, que ce problème du « Roazhonègue » est de moins en moins pertinent. Mon grand amis et maître Youenn Olier, n’avait pas l’accent, ayant vécu surtout à Rennes ; l’accent de Pêr Denez aussi était assez plat bien que marié et vivant à Douarnenez. Il y a eu un gros progrès dans l’enseignement alors que Roparz Hemon et les autres n’abordaient le sujet que succintement dans leurs grammaires. Roparz Hemon, pour le peu que l’on peut entendre de sa voix sur internet, n’avait pas d’accent non plus.
– il me semble qu’il faut faire la distinction entre accents des terroirs et règles fondamentes de prononciation : l’accent tonique sur lavant dernière syllable (sauf haut vannetais) et puis le fameux sandhi que l’on enseignait pas il y a 40 ans. Avec ces deux points d’attention tout bretonnant « de naissance » reconnaît « le vrai breton ». Je pense par ailleurs comme Gwennyn et si j’avoue corriger ceux qui m’entourent sur ces points de prononciation, j’essaye de le faire avec beaucoup de charité.
Encore faudrait-ils que tout ce monde ait l’occasion d’apprendre les bons plis de pronociation en cotoyant d’autres bretonnants dans leur vie quotidienne qui est pour nous tous submergée par le français.
C’est le but d’Emglev an Tiegezhioù (pub !)
Tepod Gwilhmod
Ne c’hellez ket chom hep digeriñ bras da veg, daoust dit da vout bet kendaonet. Pegoulz e kompreni ne ra den forzh eus pezh a lavarez ?
Doue d’az pennigo Yann-Herle (Gourvez ?). Kendaonet e oan bet, pell zo evit bezañ lavaret ur wirionez n’eus ket ar gwir da lavaret e Frans, setu holl, diwar wall Françoise Morvan ha LDH, ha… kement-se n’en deus NETRA da welout gant ar gaoz amañ.
Ha pa ne vije den oc’h ober forzh eus ar pezh a lavaran, ne gemerjez ket ar boan da skrivañ da evezhiadenn a zo he fal divrudañ ac’hanon, nompas burutellañ ar menozioù.
N’on ket souezhet. Dija Yann-Herle Gourvez a dag obererezh Emglev an Tiegezhioù hag Imbourc’h abaoe pell.
Peogwir omp kristenien.
An arguzenn ? Ar re sañset a zehou dezhañ ha bet kondaonet gant barnerien a-gleiz gall hag enep-kristen a zo barnet gantañ d’ar marv sokial. Diwar-benn ar Gristengaserezh ma kemer perzh ennañ en Emsav ra lenn va fennad amañ : https://brezhoneg.forumactif.com/t43-gwallziforchegezh-kleizelour-en-emsav-ar-brezhoneg-miz-here-2025
Nann Yann-Herle GOURVEZ, ne davin ket !
C’est vrai de dire que les jeunes néo-locuteurs ne sont pas les grands coupables de l’état actuel de la langue, mais c’est faux de nier le problème en prétextant que c’est une évolution de la langue, d’ailleurs les deux idées sont contradictoires.
Je pense que l’esprit gauchisant qui régnait, et règne toujours en bonne part, dans le mouvement breton a beaucoup à voir dans tout cela. Il aime le progrès et se sépare volontiers d’une Bretagne traditionnelle et catholique, il aime l’à-peu-près et se refuse au travail rigoureux qui discrimine le bon du mauvais et les courageux des paresseux.
Libre aux enseignants et libres à ceux qui apprennent (surtout quand ce sont des adultes, ce qui n’est certes pas le cas de Gwennyn qui parle simplement le breton qu’elle a entendu) d’apprendre et d’enseigner un breton à la phonologie correcte (bien résumé plus haut par T. Gwilhmod) qui n’a rien de particulièrement rural et qui était autant respectée à Landerneau qu’à Plouguerneau, à Quimper qu’à Gouézec.
J’entends bien qu’elle veuille apaiser la conscience des apprenants et tant mieux, mais c’est agaçant de lire encore que cette décadence généralisée de la langue est une « évolution ». C’est faux.