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« L’IVRESSE ET LE VERTIGE », analyse des années post-conciliaires : un dramatique bilan

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Monsieur Yvon Tranvouez, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Brest et au Centre de Recherche bretonne et celtique, nous a par le passé gratifié de remarquables ouvrages d’analyses sur la situation religieuse en général, et en particulier en Bretagne, suite aux années postconciliaires (1). Remarquables par le sérieux de ses sources, mais aussi par la grande objectivité de ses analyses, d’autant que l’auteur n’est pas dans la démarche d’une hostilité au Concile Vatican II, il est dans l’analyse et le constat, qui hélas est à charge, sans appel, un constat de faillite.

Monsieur Tranvouez nous propose son dernier ouvrage  L’ivresse et le vertige (2), une nouvelle analyse  qui complète  ses précédentes études, les actualise. Il nous donne un bilan du Concile Vatican II, et des décennies qui ont suivi, un inquiétant état des lieux d’une Eglise et d’un catholicisme qui s’autodétruisent et persistent dans cette voie. Ce qui devait être pour l’Eglise catholique une «Nouvelle Pentecôte» inspirée par l’Esprit-Saint, par des détournements hasardeux, est devenu le grand n’importe quoi.

L’Eglise, enfin, allait s’ouvrir au monde, être de son temps, parler le langage du monde, revenir aux fondamentaux de ses origines. Ce fut les temps de « l’IVRESSE ». Mais, très vite à cette ivresse succéda les temps du VERTIGE, des réalités, des échecs, des interprétations selon le fameux «Esprit du Concile». Le vertige fut tel que, trois ans après la clôture du Concile, le Pape Paul VI, pourtant grand maître d’œuvre du Concile, sera bien obligé de reconnaître que « les fumées de Satan étaient entrées dans l’Eglise ».  Soixante ans après ce « Printemps de l’Eglise», qui fut tout à la fois  ses Etats Généraux, sa Révolution de 1917 et son Mai 68, l’Eglise  ne s’en est pas remise, emportée depuis lors dans une spirale du déclin.  Le titre de l’ouvrage s’explique donc par ces deux oppositions : l’ivresse des premiers temps, et le vertige qui s’ensuivit, tous deux aussi destructeurs. Hélas, malgré les terribles bilans des échecs successifs (chute terrible des vocations et de la pratique religieuse, vide des séminaires, vide des églises lié à la chute de la foi, destruction de la foi populaire, désacralisation et affadissement de la liturgie, voire des sacrements, relativisme, sécularisation du prêtre, des vies consacrées), que dire de l’exaltation d’une « Eglise de l’enfouissement » qui prônait l’effacement du prêtre. Bref, à vouloir à tout prix être du monde, l’Eglise se rendit au monde. Au lieu de convertir, elle se laissa convertir …

L’EGLISE EN BRETAGNE : UN CAS EXEMPLAIRE DE DESTRUCTION D’UNE IDENTITE RELIGIEUSE

Photo Claude PIARD

L’auteur s’arrête, comme dans ses précédents ouvrages, longuement, sur ce qu’il appelle «Crise catholique en terre de chrétienté, l’exemple breton». Et il y a de quoi : la Bretagne était réputée être la «patrie du Christ, de la Vierge, de Sainte Anne et d’une armée de saints et de saintes», la terre des prêtres, des chapelles, des calvaires et des Pardons. Le Finistère, qui n’est évidemment pas toute la Bretagne, était même réputé comme étant un département théocratique, où la foi populaire baignée de traditions était jusqu’à l’orée des années cinquante encore bien vivante, et ce malgré la guerre que l’Etat ne cessait de faire aux Bretons, tant sur la plan religieux que de l’identité bretonne (langue, traditions…). Il faudra moins de dix ans pour que l’Eglise, qui pourtant fût la gardienne de l’âme chrétienne et bretonne des Bretons, jette à bas ce catholicisme breton si particulier. Aujourd’hui, le Finistère comme tous les autres départements sont sur le plan de la foi et de la pratique religieuse, voire des vocations, sinistrés au même titre que toute la France.

Monsieur Tranvouez nous donne les deux grands exemples de ce gâchis immense : l’affaire, dite de la « Communion de Boquen », et le déclin de l’abbaye de Landévennec, deux abbayes qui auraient dû être des « Cœurs  bretons de la foi » et rayonner à travers le monde.  Le paradoxe est que l’Eglise en Bretagne cessa d’être bretonne au moment même où sortait de terre l’abbaye de Landévennec, le fameux tournant des années 1955, donnant une preuve supplémentaire que l’Eglise avait l’art de rater les grands rendez-vous de l’Histoire.

Les  yeux s’ouvrent-ils pour autant ? On n’en a guère l’impression, « l’Esprit du Concile » étant toujours à la manœuvre, car il est devenu, malgré ses échecs à répétitions la référence incontournable d’un certain clergé …conciliaire aveugle. Il est la référence obligée de toute homélie qui se veut « sérieuse » et dans l’air du temps. On verra aussi la responsabilité de l’usage abusif de la langue vernaculaire dans la liturgie, au détriment du latin et du breton dans la destruction de la pratique religieuse. On aurait tort de sous-estimer cette question linguistique liée à la perte du sens du sacré et du beau. Ce n’est pas sans raison que l’auteur avait donné à l’un de ses précédents livres pour titre « Requiem pour le catholicisme breton ? ». Aujourd’hui, le point d’interrogation est superflu, car le catholicisme breton, celui qui était en osmose avec l’âme religieuse bretonne est mort. Il est mort, car les hérauts de l’Eglise dite conciliaire l’ont tué. Désormais elle se construit à côté de l’homme breton, si ce n’est pas contre lui.

Mais, parallèlement à ce déclin, à partir des années, 1980, la génération Jean-Paul II et Benoît XVI, qui n’avait pas connu les querelles conciliaires, et n’en avait aujourd’hui rien à faire, pris le contrepied de cette Eglise qui s’autodétruisait. A la grande surprise, et au mécontentement de ce clergé qui avait renoncé à s’affirmer, qui avait tout bradé, cette génération entendit  être visible, et ce qui était remarquable avait soif de sacré, de beauté, de vérités, de transcendance. Les nouveaux prêtres issus de cette génération, très loin des nouveaux prêtres progressistes dont l’écrivain Michel de Saint-Pierre fit un célèbre roman (trop vrai) remirent donc à l’honneur ce que leurs aînés avaient détruit. Cette génération iconoclaste est sur le point de disparaître, l’espoir vient donc de la nouvelle génération. Certains prêtres et évêques lucides, reconnaîtront qu’ils se sont trompés, mais n’en continuent pas moins dans cette voie qui ne mène qu’au néant…

Soulignons que sur la plan de l’identité religieuse bretonne, des initiatives se font jour parmi cette nouvelle génération, mais hélas encore trop souvent bloquées par la caste des équipes liturgiques, considérant que ce domaine est leur chasse gardée, d’autant qu’elles sont très souvent réfractaires à toutes expressions religieuses bretonnes, et très souvent à une certaine sacralisation de la liturgie.

Pour qui veut comprendre la situation de l’Eglise catholique, en Bretagne et ailleurs, la lecture du livre de Monsieur Tranvouez est indispensable.

1)Ouvrages de Mr Tranvouez : Catholiques en Bretagne au XXe siècle  – La décomposition des chrétientés occidentales (1950-2010) – Religion (S) en Bretagne aujourd’hui –Requiem pour le catholicisme breton. Titres publiés par le Centre de Recherche Bretonne et Celtique. Brest.

2)L’ivresse et le vertige, Desclée de Brouwer. 2021. 22 €. Pour commander l’ouvrage via notre lien partenaire, cliquez ici.

À propos du rédacteur Yvon Abgrall

Publiant régulièrement des articles dans la presse bretonne, il propose pour Ar Gedour des articles documentés sur le thème "Feiz & Breizh" (foi et Bretagne), d'un intérêt culturel mais aussi ancrés dans les préoccupations actuelles.

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