Saints bretons à découvrir
Pardon Sainte Anne-des-Bois (Berné)
Photo H. Barazer - DR Ar Gedour

ORIGINE ET AVENIR DES PARDONS

Amzer-lenn / Temps de lecture : 10 min
Dans le cadre de SKOL AR PARDONIOU, nous produisons une série d’articles qui permettent de remettre certains aspects en perspective concernant la vie de nos chapelles et de nos sanctuaires bretons, pour mieux appréhender l’avenir.
Tableau d’Armand-Eugène Bach, Après la messe, Bretagne (1893)

Les pardons, fêtes religieuses particulièrement représentées en Bretagne, ne sont plus à présenter. Événements pluriels et polymorphes, ils allient aspects cultuels et culturels où le sacré et le profane s’entremêlent. Les nombreux pardons qui ont lieu chaque année se ressemblent en plusieurs points : dédiés à un(e)  saint(e), ils s’organisent à une date fixée à l’avance (souvent le dimanche, parfois à une date fixe quel que soit le jour de la semaine, soit encore à date flottante pour une poignée d’entre eux),  dans un lieu déterminé (une chapelle, une église…) et donnent lieu, le plus souvent, à une procession jusqu’à une fontaine.

La majorité des pardons s’organisent entre Pâques et la Toussaint (le 15 août étant la période culminante), toutefois, bien que plus rares, subsistent des pardons d’hiver. Il existe aussi des lieux où sont programmés grand pardon et petit pardon. Une fois la messe célébrée, place aux festivités : du simple verre de l’amitié au repas, de nombreux bénévoles participent à faire de ce moment un espace de convivialité et d’amusement en proposant des jeux, de la musique, de la danse… Lieu de sociabilité pour les habitants d’un quartier, d’un village ou d’une commune, ils offrent des espaces pour se rencontrer, se retrouver. Puis, originellement, ont lieu aussi la procession, les vêpres avec le Salut du St Sacrement, autant d’éléments qui subsistent plus ou moins aujourd’hui.

Mais quelle est l’origine des pardons ?

Les pardons ont été inscrits à l’inventaire du patrimoine immatériel il y a quelques mois. Nous reprendrons ci-dessous les éléments de la fiche technique qui ont permis cette reconnaissance.

Pardon Kernascleden
Photo Rozenn Airault – 2017

Dans l’histoire des pardons bretons, il est utile de distinguer le mot et la chose. Le mot « pardon » apparaît en Bretagne au XIVe siècle, comme ailleurs en Europe, pour désigner une occasion de gagner des indulgences (une remise de peine de purgatoire) en vertu d’une « bulle » octroyée par le Pape. Cette occasion consiste souvent, particulièrement en Bretagne bretonnante, à visiter une église ou une chapelle au jour de sa fête patronale (la fête du titulaire, la Vierge Marie ou un saint). Le succès rencontré est tel que des dizaines de lieux de culte obtiennent, en quelques décennies, des bulles d’indulgence. Le mot « pardon » connaît alors, en Bretagne, un glissement de sens : il tend à désigner toutes les fêtes patronales de toutes les églises et chapelles, y compris celles qui n’avaient jamais obtenu de bulle d’indulgences. Cet usage extensif est repérable dès le XVIe siècle en zone bretonnante, plus précisément dans l’ensemble linguistique formé par le Léon, le Trégor et la Cornouaille ; le reste de la Bretagne, y compris le Vannetais, préfère pendant longtemps parler d’« assemblée » mais finit, aux XIXe et XXe siècles, par adopter le terme de « pardon » devenu alors un marqueur d’identité bretonne.

Si le succès est si net, c’est bien sûr parce que les Bretons de la fin du Moyen Âge étaient très réceptifs à la question de l’au-delà et aux pratiques susceptibles de hâter l’accès de tout un chacun au Paradis (soi-même ou ses proches décédés). La multiplicité des pardons locaux permettait de gagner des indulgences à domicile ou presque, sans qu’il soit nécessaire d’aller jusqu’à Rome ou Saint-Jacques de Compostelle. Une telle quête des indulgences permet de comprendre que beaucoup de pardons ont intégré, durant des siècles, une forte dimension pénitentielle : processions à genoux nus autour des églises, confession et absolution données par un prêtre en vue de recevoir la communion et de gagner l’indulgence, offrandes à l’église et aux mendiants… Des rites spécifiques existaient en fonction des pardons, en fonction des saints : à chaque saint une attribution permettant de guérir, de soigner, d’accompagner la vie quotidienne. Ces rites, entre foi et superstition, sont peu à peu oubliés mais il reste encore quelques anciens qui sont mémoires du passé.

Pardon de la Trinité - QUEVEN
Photo Ar Gedour 2017 – DR

Cependant les pardons semblent avoir toujours été, indissolublement, des fêtes. En Bretagne plus que partout ailleurs, la quête des indulgences s’est superposée à des usages qui devaient préexister, de type communautaire et festif. Depuis une époque difficile à déterminer et qui doit beaucoup varier d’un lieu à l’autre, les fêtes des saints, celles des églises et de chapelles, expriment de façon privilégiée l’identité d’une population donnée : simple quartier constitué de quelques hameaux (les « villages » au sens breton) autour d’une chapelle, unité territoriale de la paroisse autour de l’église ou petit « pays » fréquentant un même sanctuaire de pèlerinage.

Il est inutile, pour rendre compte de cette force des identités locales, d’en appeler aux clans celtiques car la réalité bretonne n’a jamais été celle de l’Ecosse ou de l’Irlande des temps anciens, mais on peut reconnaître aux pardons d’être l’expression d’une sociabilité fortement communautaire : le pardon est, par excellence, le jour qui rassemble et soude le groupe, dans la joie du rassemblement, l’oubli des rancunes éventuelles, l’unité affichée devant les communautés voisines. À partir du XVe siècle, la richesse du volet festif apparaît dans la documentation : parallèlement aux cérémonies religieuses, les danses, la musique, la lutte, le théâtre populaire des « mystères » vont de pair avec le gain des indulgences, dans une fusion très poussée du sacré et du profane. Lorsqu’il n’y a pas d’indulgences – c’est-à-dire dans la majorité des chapelles, en particulier les plus modestes – le pardon est avant tout cette fête de quartier où la communauté partage des rites religieux, familiaux et festifs.

Si la structure fondamentale du pardon demeure jusqu’à nos jours, les formes extérieures ont évidemment évolué depuis la fin du Moyen Âge, en lien avec les transformations de la société bretonne. Au nombre des mutations majeures, on peut citer l’influence de la Réforme catholique à partir du XVIIe siècle. Le clergé réformé dans l’esprit du concile de Trente cherche désormais à discipliner la fête et, si possible, à limiter les danses, les violences physiques ou les excès de boisson ; il incite également les pardonneurs à faire de la fête une pratique de dévotion, tendue en priorité vers la confession et la communion. Ce modèle dévot du pardon se réfère en particulier aux fêtes organisées, à partir de 1625, au nouveau sanctuaire de Sainte-Anne d’Auray, sous la surveillance des religieux carmes. L’inflexion dévote du pardon va de pair avec une plus grande ampleur des usages cérémoniels, d’autant que les offices ont parfois lieu en plein air. À partir du XVIIe siècle, les processions de pardons deviennent la grande ordonnance que nous connaissons, avec la multiplicité des croix, des bannières, des reliques, des ex-voto. Dans les sanctuaires de pèlerinage, les personnes venant demander ou remercier pour une guérison, une protection… forment un groupe distinct, cierge à la main (on parle de « procession des miracles »). Dans le même esprit, les pardons peuvent intégrer, dans le courant du XVIIIe siècle, un feu de joie solennellement allumé à l’issue des vêpres, notamment dans le Vannetais, le Trégor et la Haute-Cornouaille.

pardon de carmès
Pardon de ND de Carmès (Neulliac) – Photo Ar Gedour

Au XIXe siècle, les pardons acquièrent une visibilité extérieure sans précédent à la faveur d’éléments nouveaux avec la présence et l’intérêt d’observateurs extérieurs, écrivains ou artistes, en quête d’authenticité celtique. Tous sont séduits par l’originalité de ces rassemblements – grandioses ou plus intimistes – où s’affichent les signes d’une identité spécifique : la langue, les costumes (qui n’ont jamais été plus divers qu’au XIXe siècle), les bannières, les danses et les luttes, les chanteurs ambulants, les boutiques foraines, les mendiants. Les facilités que donne désormais le chemin de fer accroissent encore les foules des grands pardons, particulièrement lors des fêtes de couronnement des statues de la Vierge (Guingamp est en 1857 le premier sanctuaire à connaître cette faveur accordée par le pape) ou de sainte Anne (Sainte-Anne d’Auray 1868, Sainte-Anne-la-Palud 1913). Les descriptions des écrivains (de Cambry à Le Braz), le talent des peintres (de Jules Breton à Maurice Denis ou Paul Sérusier), l’inspiration des musiciens (Saint-Saëns) et même la chanson populaire (la Paimpolaise de Botrel) érigent alors la Bretagne en « pays des pardons » (Anatole Le Braz, 1894).

L’éclat des grands pardons à partir de la fin du XIXe siècle – outre Sainte-Anne d’Auray, Le Folgoët, Saint-Yves de Tréguier, Sainte-Anne-la-Palud, Rumengol, Quelven, Josselin, Moncontour… – ne doit cependant pas cacher une réalité infiniment plus diverse : sous des formes beaucoup plus discrètes mais vivantes, toutes les paroisses célèbrent aussi leur pardon annuel. Les chapelles de quartier connaissent pourtant des destins plus incertains à partir de la guerre 14-18. Beaucoup d’entre elles sont jugées désormais moins utiles au culte, l’accès à l’église du bourg étant facilité par l’amélioration des chemins ruraux. L’indifférence les menace alors fréquemment : quand le clergé n’y tient pas, quand les voisins laissent faire, quand la chapelle se dégrade, il n’est pas rare que les petits pardons s’interrompent. Il suffit pourtant de peu, parfois, pour que des renaissances se produisent. Des braises qui perdurent ici ou là jaillit, à partir de 1980, un surprenant élan collectif autour des chapelles : les associations fleurissent et relèvent les bâtiments menacés de disparaître. En bien des lieux, les pardons sont célébrés à nouveau, occasion appréciée de souder les habitants du quartier, d’intégrer les enfants et les nouveaux venus, de revoir ceux qui, partis ailleurs, reviennent pour la circonstance.

Vers l’avenir

Aujourd’hui, qu’en reste-t-il ? Si certains pardons tombent, la majorité d’entre eux subsistent, même si la période de crise sanitaire actuelle contraint les organisateurs à s’adapter. L’imagination permet aussi de redynamiser certains événements, comme par exemple le pardon des surfeurs à Tronoën, la Madone des Motards à Porcaro ou le Pardon des Camping-cars à Malestroit. Une initiative a récemment vu le jour pour donner des pistes de réflexion et de transmission, toujours dans l’enracinement contribuant au succès des pardons. : Skol ar Pardonioù (l’école des pardons), et c’est d’ailleurs dans ce cadre que nous publions une série d’articles puis de tutoriels amenant à réfléchir sur l’avenir. Par exemple : Sainte Barbe est patronne des pompiers : pour relancer un pardon qui lui est dédié, pourquoi ne pas envisager lors de la messe une bénédiction des véhicules de pompiers et donc des pompiers eux-mêmes, puis l’après-midi une démonstration qui drainerait du monde ? Saint Fiacre est le patron des jardiniers : pourquoi ne pas imaginer une bénédiction des outils de jardins et des jardiniers eux-mêmes, avec une approche Laudato Si, une initiation à la permaculture, etc…

(Sources : Ar Gedour / Bretagne Culture Diversité)
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À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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Un commentaire

  1. Dominique de Lafforest

    merci pour ce rappel !… Que de bonheur , que de “consolation”, dans les pardons “relancés” dans des ruines, causées par l’indifférence, ou la stupidité de querelles municipales et la négligence des curés (modernes!)…Que de joie dans la rennaissance du pardon de Landouzen ( le Drennec août 1969) , Locmazé,1971, en Léon, Saint Mélar en Saint-jean du Doigt (1973), Saint Antoine et saint Mélar en Trégor! Au Loch, et à Saint Thudec en Poullaouen, au Guerlesquin. , à Guénézan, à Saint Roch en Plounénez-Quintin, et ailleurs !… Il ne restait que des cailloux sous des ronces, et puis la vie de quartier a repris, dans la générosité retrouvée, grâce à ces “mémoires de pierres”!
    Merci de diffuser ainsi des “étincelles d’espérance”…

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