Saints bretons à découvrir

Peut-on encore parler d’identité chrétienne sans être suspect ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min

Chaque fois qu’un évêque ou un théologien évoque la notion d’identité, la polémique n’est jamais loin. Les uns dénoncent une tentation de repli, les autres revendiquent un enracinement nécessaire. Et lorsqu’un blog s’aventure à en parler, les uns et les autres commentent au-delà de la vision du journaliste. Nous l’avons encore vu suite à notre article sur les propos du Cardinal Aveline. Mais au-delà des anathèmes, cette tension révèle un malentendu profond et une compréhension erronée de certaines approches. Et si, derrière la peur du mot “identité”, se cachait une incapacité à penser l’homme autrement qu’en surface ?

Le mot “identité”, un terme devenu suspect

Dès qu’il est prononcé, le mot “identité” déclenche des réactions passionnées. Dans l’espace public français, il est devenu un mot piégé, lesté de souvenirs politiques, de crispations idéologiques et de blessures historiques. L’histoire récente a figé ce mot dans des oppositions stériles : entre ouverture et fermeture, universalisme et tradition, accueil et défense.

Or, dans la pensée chrétienne, le terme a toujours eu un tout autre sens. Jean-Paul II en parlait comme de la “mémoire d’un peuple”, Benoît XVI comme d’une “culture de la vérité”, et le pape François y voit une ressource spirituelle qui s’ouvre à la fraternité universelle. L’identité, en ce sens, n’est pas une frontière mais un berceau. C’est un lieu de croissance, non un drapeau à brandir.

C’est pourtant ce mot que beaucoup de catholiques n’osent plus prononcer. Par peur d’être assimilés à un camp. Par peur, aussi, d’être mal compris. Et c’est précisément ce que soulignait récemment le cardinal Jean-Marc Aveline à Lourdes : la nécessité d’un discernement, non d’une peur.

Un malentendu pastoral et générationnel

Les réactions à son discours en sont la preuve : pour une partie du monde catholique, parler d’identité chrétienne serait déjà flirter avec les “sirènes conservatrices”. Or, cette lecture repose souvent sur une grille idéologique héritée des décennies passées.

Les jeunes générations, elles, ne portent pas ces blessures-là. Leur rapport à la foi est plus existentiel que politique. Beaucoup découvrent la foi au détour d’un pèlerinage, d’une adoration ou d’une démarche catéchuménale. Ils cherchent un sens à leur vie, une cohérence, une appartenance, une lumière qui unifie. Leur désir d’identité n’est pas un combat culturel, c’est une quête spirituelle. Et c’est cela que le cardinal Aveline appelle à écouter. Non pas approuver sans discernement, mais – sans non plus tomber dans une certaine naïveté quant à leur possible instrumentalisation politique – accompagner ce mouvement intérieur qui traverse aujourd’hui toute une jeunesse souvent issue d’un monde déraciné. Et refuser cette écoute, les enfermer dans des caricatures, reviendrait à reproduire les erreurs d’un passé où la foi s’est parfois coupée du cœur vivant de la société.

Retrouver une parole libre sur l’identité

Peut-être faut-il cesser d’avoir peur des mots. Dans la perspective chrétienne, l’identité n’est pas une clôture mais une mission : celle de manifester, à travers sa singularité, l’universalité du Christ. Elle n’est pas quelque chose que l’on défend, mais quelqu’un que l’on reçoit : le Christ lui-même, qui donne à chacun son nom et sa mission. A partir de cette compréhension très pastorale, cela libère nettement la notion d’identité.

Jean-Paul II, dans Mémoire et identité, affirmait que “l’homme ne peut pas être détaché de ses racines ; il doit être fidèle à sa mémoire”. Fidèle, mais non prisonnier : car cette mémoire, transfigurée par la grâce, devient ouverture et fécondité. C’est cette fidélité créatrice qui fonde la véritable identité chrétienne.

Jean-Paul II comme le pape François nous invitent justement à ne pas confondre l’attachement à sa culture et le refus de l’autre. La vraie fidélité chrétienne se traduit toujours par l’accueil, la justice et la charité. Mais elle ne s’oppose ni à la mémoire, ni à l’enracinement spirituel.

C’est pourquoi redonner sens à ce mot, c’est rendre à la foi sa densité humaine. C’est rappeler que l’Évangile ne nie pas les cultures, il les élève. Que l’universalité catholique n’efface pas les particularités, mais les relie dans le Christ.


Pour une identité transfigurée

Le poète breton Yann-Bêr Calloc’h, dans L’Île des Nations, avait pressenti cette tension entre l’amour de la patrie terrestre et l’espérance du Royaume :

« Nos bardes chantent l’autre Bretagne, mais ils savent bien qu’il n’y a aucun paradis pour les nations. Quand ce monde-ci mourra, elles mourront. […]
Ma Bretagne aussi passera. Qu’est-ce que la gloire d’une patrie humaine devant la gloire mystérieuse des Saints, la gloire de Dieu ? »

Calloc’h ne reniait pas sa terre, il la remettait à Dieu. Il savait que l’amour d’une patrie ne trouve son sens que lorsqu’il s’ouvre à la Patrie éternelle. Ce qu’il exprimait en langage poétique rejoint la perspective du cardinal Aveline : toute identité, si elle veut demeurer vivante, doit consentir à être purifiée dans la lumière de Dieu.

L’identité chrétienne n’est pas un étendard, c’est une offrande. Elle n’existe vraiment que lorsqu’elle se dépasse, prenant sa source dans une mémoire charnelle – langue, culture, foi reçue – mais s’accomplissant dans la communion universelle des enfants de Dieu.

Une fidélité ouverte

Le vrai danger, disait Jean-Paul II, est de “vouloir construire l’homme sans Dieu”. Lorsque la liberté se détache de la vérité, elle se détruit elle-même. Peut-être est-ce bien là le cœur du problème : dans un monde où Dieu s’efface, l’homme cherche ailleurs ce qui lui manque. Il fait de l’identité un substitut de la foi, de la culture un refuge, de la mémoire une arme.

La mission de l’Église n’est pas de fuir cette quête, ni de la soupçonner, mais de la baptiser. D’y reconnaître une soif spirituelle qui demande un langage nouveau, une pastorale adaptée, un accompagnement vrai, une parole libre.

Peut-on encore parler d’identité chrétienne sans être suspect ? Oui, à condition d’en parler en chrétien. Non comme d’un bastion, mais comme d’une promesse ; non comme d’une frontière, mais comme d’un visage à découvrir : celui du Christ qui donne sens à toutes nos appartenances.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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