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PIERRES VIVANTES DE L’EGLISE ET EGLISES DE PIERRES

Amzer-lenn / Temps de lecture : 15 min

ruine église bretagneDans les années 1970 était publié un catéchisme, ou plus exactement un parcours catéchétique intitulé « Pierres vivantes ». Passons sur le contenu de ce catéchisme qui fut, et est encore très controversé.  Le titre Pierres vivantes fut pourtant une excellente idée : d’une part il renvoyait au Christ instituant son Eglise, et disant à Pierre « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », et d’autre part au fait que chaque chrétien est une pierre vivante de l’Eglise.  Et cela nous rappelle également que « le Christ est la Pierre Angulaire sur laquelle le chrétien doit tout construire ».

Malheureusement, cette référence à la pierre va être instrumentalisée, au profit d’un état d’esprit qui à tort se revendique de l’Esprit du Concile Vatican II. La prétention est de revenir aux sources du christianisme, quitte à les fantasmer dans une sorte d’archéologisme religieux, théologique et liturgique. On oppose alors les croyants « pierres vivantes » aux pierres matériau dont sont faites les églises, les chapelles et les cathédrales. Tout un clergé, mais aussi des croyants engagés dans l’Eglise vont décréter que le baptisé, que le chrétien est la seule pierre digne d’intérêt, qu’il n’y a que lui, et que finalement l’église de pierres n’a, en regard de la richesse de cette pierre vivante qu’est le croyant, qu’un intérêt très marginal.

C’est, rappelons-le, l’époque où l’on fantasme également sur une Eglise dépouillée, une Eglise dite des pauvres. Une époque quasiment iconoclaste qui, toujours se revendiquant de l‘Esprit du Concile, entend faire table rase du passé et de ce christianisme constantinien et ostentatoire. Pour les adeptes de cette « Nouvelle Eglise catholique souterraine, Eglise de l’enfouissement », la référence est l’Eglise des Catacombes des premiers temps du christianisme. Elle aussi fantasmée comme étant pure de toutes surcharges des siècles qui suivront. On veut alors ignorer que cette Eglise des catacombes des premiers siècles ne fut souterraine que parce qu’elle était persécutée. Dès que les persécutions cesseront, elle s’empressera d’être visible, notamment par ses lieux de cultes.

En outre, chérir une Eglise des catacombes est une véritable insulte aux chrétiens de notre temps qui sont persécutés sous les régimes totalitaires (communisme, islam, voire dans certains pays dit démocratiques). Quand l’URSS tomba, l’une des choses les plus importantes que firent les peuples libérés, fut de reconstruire, de réinvestir leurs églises. En terre d’Islam où sévissent des guerres (Libye, Irak), les chrétiens placent dans l’urgence la reconstruction de leurs sanctuaires. Cette recherche, en Occident, d’une Eglise de l’enfouissement, est un luxe affligeant d’enfants gâtés, si ce n’est d’intellectuels versés dans le gnosticisme non assumé.  Cette nouvelle « théologie » interdit de fait toute réflexion, car s’il est évident que l’homme, créature de Dieu prévaut sur toute création de l’homme, on en était venu à dire qu’une cathédrale, si belle soit-elle, ne valait rien en regard de l’homme, et que s’il y avait à choisir entre les deux, il était tout aussi évident que la cathédrale ne pouvait qu’être sacrifiée.

Ce raisonnement ouvrait une voie royale à toutes les dérives, dont l’une d’elle sera  le mépris de l’église lieu de réunion des chrétiens, sauf à ce que celle-ci  s’efface dans le paysage (plus de clocher, donc de cloches, plus de croix ostentatoires, etc). C’est aussi la création des Eucharisties privées organisées tour à tour dans des familles où l’on recrée une « petite église » pendant que l’on déserte celle de la paroisse. Là encore, c’est assez vicieux, car ces petites réunions dominicales ont pour référence ce qu’a dit le Christ «Là où vous vous réunissez pour prier je suis au milieu de vous ». Ainsi tous les lieux deviennent lieux de prières et sont à eux seuls autant de petites églises. Certes, personne n’a songé à nier cette évidence que l’on peut prier en tous lieux (au bureau, à l’atelier, à la cuisine, en voiture, en vélo, en train, en forêt, au bord de la mer, en montagne). De même, tout travail,  dès lors qu’il est placé sous le regard de Dieu, devient prière.  Les ermites, les moines ne nous ont-ils pas dans ce sens donné l’exemple ? Et si les piliers de tant de nos cathédrales et de nos églises rappellent les fûts des arbres, n’est-ce pas parce que justement la forêt, œuvre majestueuse du Créateur, les a inspirés. Personne n’a non plus contesté que la famille chrétienne est  comme une petite église, comme une petite paroisse. Mais celle-ci est un prélude à la grande Eglise, et ne dispense pas de la fréquenter.

 

UN AUTRE VIRUS : L’INDIFFERENCE  RELIGIEUSE

La crise du Coronavirus remet au premier rang cette dualité «Croyants-pierres vivantes, églises de pierres » que nous évoquons aussi alors que les journées du patrimoine viennent de se dérouler sous les conditions que nous connaissons. Nous pensions éteinte cette mauvaise querelle, qu’elle avait quasiment disparu.  Il semblerait que non. Elle était en sommeil. Certains, séduits à leur tour par un christianisme et une Eglise marginalisés, entendent remettre en service cette dualité. Nous pouvons même penser que cette pandémie du coronavirus n’est pas pour déplaire à une faction de chrétiens iconoclastes. Elle comble, concrétise ce dont elle a, hier comme aujourd’hui, rêvé pour en finir avec les sanctuaires. Quand le ministre de l’Intérieur, qui est aussi dans une France laïque, ministre des Cultes, dit « que pour prier les chrétiens n’ont pas besoin d’églises, mais peuvent prier chez eux », ses propos trouvent un écho plus que favorable chez ces chrétiens en mal d’enfouissement : la crise donnait la preuve que l’on pouvait se passer des églises. Monsieur Castaner, se faisant ici théologien bon marché, outrepassant ses fonctions, enfonce une porte ouverte : ce n’est tout de même pas lui qui va apprendre aux chrétiens que l’on peut prier chez soi. Ainsi non content de décréter que la foi (des chrétiens évidemment) est affaire privée et n’a pas sa place dans les espaces laïques et républicains, on nous laisserait entendre maintenant qu’elle n’a plus sa place en des lieux (les églises) où elle est chez elle. On voudrait, en développant cette idée que l’on peut se passer des églises  éradiquer une fois pour toutes le christianisme que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

La perte de la foi et l’abandon de la pratique religieuse qui en découle ont transformé nos sanctuaires en tombeaux. Les pierres vivantes, pour une partie d’entre-elles, se sont muées en fossoyeurs, et les pierres de nos églises sont devenues les pierres du caveau de la foi.

En fait, dans nos sociétés qui ont décrété que Dieu n’y avait plus sa place, sinon que confiné dans le privé, les sanctuaires chrétiens, et eux seuls, sont devenus encombrants, voire inutiles. L’Etat qui par les hold-up de la Révolution française et de la loi de 1905 s’est rendu propriétaire des biens de l’Eglise, les a plus que négligées dans leur entretien, du moins pour les édifices les plus modestes.

chapelle St Germain - Languidic
Photo Ar Gedour 2016

Aujourd’hui, les municipalités n’ont plus les moyens d’entretenir leurs églises ou chapelles, et s’il n’y avait les associations de quartier totalement dévouées pour les restaurer, beaucoup seraient actuellement en ruines. Rappelons, que lorsque ce grand élan de sauver les chapelles s’est lancé dans les années 60, un clergé progressiste a très mal vu ces restaurations : il pensait enfin en finir avec ces édifices d’un autre temps, et voilà que des gens, croyants ou non, se mêlaient de les restaurer et pire, entendaient en restaurer aussi les Pardons et tout le « folklore » qui va avec. La perte de la foi et l’abandon de la pratique religieuse qui en découle ont transformé nos sanctuaires en tombeaux. Les pierres vivantes, pour une partie d’entre-elles, se sont muées en fossoyeurs, et les pierres de nos églises sont devenues les pierres du caveau de la foi. Ces situations n’ont pas échappé aux ennemis de l’Eglise catholique et de la chrétienté en général. Puisque les chrétiens eux-mêmes sont devenus indifférents au sort de leurs églises, puisqu’ils n’éprouvent plus le besoin de les utiliser, pourquoi ne pas les réaffecter à d’autres usages, voire à d’autres cultes ? Et pour les plus en mauvais état, les détruire ?

APPEL : Nous recherchons actuellement 20 000€ pour assurer des travaux d’urgence de consolidation d’une abbatiale bretonne du XIIème siècle. Vous pouvez nous aider ainsi que l’Oeuvre de St Joseph par un don en cliquant ici (indiquez “Don de soutien aux Ouvriers du Bon Dieu” dans le menu déroulant).

DE « BALLON-SONDE » EN « BALLON-SONDE » : LE  TRAVAIL INSIDIEUX  DES  ESPRITS

En 2001 paraissait chez Gallimard, un curieux roman « Le Mobilier national » de Laurence Cossé. Ce roman-fiction, qui, à bien y regarder, était un « roman-ballon sonde » avait pour thème le devenir des cathédrales, mais aussi de la majorité des églises et chapelles : « Les cathédrales étaient des édifices budgétivores, l’Etat ne pourrait indéfiniment les entretenir, les restaurer. On serait bientôt à la limite des capacités des pouvoirs publics. Alors, il va falloir trouver d’autres solutions ! Pourquoi ne pas en vendre un certain nombre, à qui en voudra : aux Chinois, aux Japonais, à des Emirats, à des promoteurs qui les reconvertiront en ce qui leur plaira. Sinon, il n’y aura qu’à laisser crouler les monuments sans intérêt, les raser. Sur cent soixante-dix cathédrales, il faudrait en détruire cent, ces « totems des chrétiens » (sic).

Fiction ? Non, puisque chaque année une bonne dizaine d’églises sont ainsi rasées pour causes de vétusté, et représentant ainsi un danger public, trop coûteuses à restaurer. A croire que ce roman a donné des idées à tout ce que le pays, l’Europe, l’Occident comptent d’anti-chrétiens. On est là,  dans la droite continuité des sans-culottes iconoclastes de la Terreur, des Bolcheviques de 1917 ou des Républicains espagnols de la guerre civile, sans parler des talibans. La revue « Ca m’intéresse » dans son numéro de mai dernier consacre quatre pages enthousiastes à cette reconversion d’églises en résidences secondaires, restaurants, boîtes de nuits, salles d’expositions et autres usages, un sujet qui revient régulièrement dans la presse, histoire de banaliser ce destin inéluctable (1).

En juin 2015, sur Europe 1, dans une débat avec le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur, le Recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur lança, lui aussi un « ballon-sonde » qui fit scandale, et provoqua une levée de protestations : « Puisque les chrétiens n’utilisent plus nombres de leurs églises, pourquoi ne pas les donner aux musulmans, qui eux sauront les remplir ? ». Quelques années auparavant, le ministre Jean-Pierre Chevènement disait que « l’Eglise catholique avait à sa disposition bien trop de sanctuaires qu’elle n’occupait plus, ou que partiellement, et qu’il serait bon de repenser leurs affectations». Le député Jean-Frédéric Poisson (PCD) précisera de son côté que « les églises ne sont pas n’importe quels lieux, elles sont la trace d’hommes et de femmes qui ont construit des édifices pour y prier leur Dieu, ce ne sont pas des immeubles quelconques. »

Voilà où mène l’indifférence religieuse, la perte de la foi et de toute culture spirituelle comme profane. Les ruines des églises sont toujours précédées par la ruine de la foi, qui elle-même porte à l’indifférence religieuse et dont découle l’abandon de toute pratique religieuse, donc la désertion des églises. Or un bâtiment qui ne vit plus est, tôt ou tard, voué à la ruine ou au statut de bâtiment inutile, et doit donc, sinon être affecté à d’autres usages, détruit.

Cessons donc d’opposer Pierres vivantes et pierres d’églises, les deux sont intimement liées.  Si les secondes meurent, c’est bien parce que les premières ont cessé d’être des corps vivants.

Par le passé, bien des personnalités religieuses ou laïques ont attirées l’attention sur l’abandon des sanctuaires chrétiens, y compris les monastères et couvents, tous portant les cicatrices de la Révolution. Il y eu Chateaubriand, Prospère Mérimée, Victor Hugo, Maurice Barrès qui publia en 1914 « La grande pitié des églises de France », l’écrivain Michel de Saint-Pierre, Pierre de Lagarde et son livre « Chefs d’œuvres en périls », et combien d’autres personnalités comme Frédéric Mistral pour la Provence.  En Bretagne, nous n’avons pas manqué de personnalités qui ont très tôt pris conscience de la détresse de nos églises et chapelles : Auguste Brizeux, Anatole Le Braz, Monseigneur Duparc, Monseigneur Graverant, l’abbé Perrot   (fondateur de « Chapelioù Breiz » /Chapelles de Bretagne), de Gérard Verdeau qui fondera Breiz Santel, Dominique de Lafforest (qui signait dans le Télégramme dans les années 60  sous le pseudonyme de Keranforest une chronique « Pierres et paysages » signalant l’état d’abandon de la majorité de nos chapelles, sans oublier les centaines d’associations de chapelles).

Si aujourd’hui beaucoup de chapelles, d’églises sont encore debout et ont retrouvé leurs Pardons, c’est bien à tous ces personnes, croyantes ou non qu’on le doit, et non, c’est triste de le dire, aux autorités de l’Eglise ou de l’Etat.

Sont- elles sauvées pour autant ? Ce n’est pas certain, car justement les pierres de nos églises, chapelles et cathédrales ne peuvent continuer à exister et à être les trésors de nos paysages que si les « Pierres vivantes » que sont, ou devraient être les croyants se les réapproprient, les font revivre par leur foi, par une liturgie qui tienne la route. Sinon leur destin risque alors d’être celui du roman « Le Mobilier national ». La crise du Coronavirus aura démontré pour certains, du moins c’est ce qu’ils auront voulu y voir, qu’après tout on peut très bien se passer des églises. Les nouvelles générations élevées dans l’indifférence religieuse, dans une foi au rabais, dans une société matérialiste seront tentées par un désintérêt pour des monuments qui ne leur parleront pas plus qu’un temple antique. Certains encore verraient très bien Notre-Dame de Paris et d’autres édifices reconvertis en musée.

Nos ancêtres nous ont légué des trésors architecturaux, mais qui ont été édifiés parce qu’ils étaient animés d’une grande foi. Pouvaient-ils imaginer alors que viendrait un temps où l’existence et l’utilité des églises seraient remises en question ? Il est vrai aussi que l’éclatement des familles pour causes d’éloignements (mariages, professions) ont été, et sont toujours d’autres raisons de l’éclatement des paroisses dont l’église était le centre, le paroissien est devenu nomade, alors l’attachement à un sanctuaire qui jadis était le point de repère d’une vie chrétienne (baptêmes, communions, mariages, obsèques et fêtes religieuses) semble en beaucoup de lieux comme avoir achevé sa vocation.

Il ne dépend que des chrétiens que revivent leurs églises, leurs chapelles, leurs cathédrales, sinon d’autres les feront « revivre » à leur manière. Voulons-nous que les voix de nos clochers que sont les cloches se taisent à jamais ? Non ! Cela ne peut être, alors retournons dans nos églises. Mais l’envie d’y retourner ne peut se faire que par un véritable enseignement de la Foi, des sacrements, une belle liturgie reflet de l’âme des peuples (en Bretagne, reflet de l’âme bretonne). Si – et l’incendie de Notre-Dame de Paris l’a prouvé – les chrétiens, croyants, pratiquants ou non, restent très attachés à leurs églises, le seul sentimentalisme, le seul attachement culturel ou esthétique pour un beau monument ne sont pas suffisants pour le sauver. Seule la Foi, et donc la pratique religieuse en garantiront l’avenir … chrétien, car c’est bien le seul avenir qui doit compter…

Cessons donc d’opposer Pierres vivantes et pierres d’églises, les deux sont intimement liées.  Si les secondes meurent, c’est bien parce que les premières ont cessé d’être des corps vivants.

1) Lire sur ce sujet : « Quel avenir pour nos églises », Actes du colloque Bretagne-Québec en l’église de Saint-Thégonnec (21 mai 2005) , édité par le Centre de Recherche Bretonne  et Celtique. Brest.

 

À propos du rédacteur Yvon Abgrall

Publiant régulièrement des articles dans la presse bretonne, il propose pour Ar Gedour des articles documentés sur le thème "Feiz & Breizh" (foi et Bretagne), d'un intérêt culturel mais aussi ancrés dans les préoccupations actuelles.

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