Pourquoi dire « Nedeleg laouen » importe encore

Amzer-lenn / Temps de lecture : 4 min

celtic-christmas ar gedourChaque année, la question revient dans les échanges  : faut-il souhaiter « Gouelioù laouen » ou « Nedeleg laouen » ? Bonnes fêtes ou Joyeux Noël ? Or, cette discussion apparemment anodine touche au cœur de ce que signifie transmettre une culture et reconnaître l’héritage chrétien de la Bretagne. À l’heure où les traditions tendent à se diluer dans un langage neutre, il devient essentiel de redire pourquoi nommer Noël par son nom n’est ni un repli ni une exclusion, mais au contraire un acte d’ouverture enracinée.

« Nedeleg » désigne Noël, à la fois dans sa dimension religieuse et culturelle. Ce mot appartient au patrimoine commun, transmis sans interruption depuis le moyen breton. Dire « Nedeleg laouen », c’est donc participer à cette continuité. Face au laïcisme ambiant, ce n’est pas une posture crispée, mais l’expression naturelle d’une mémoire vivante.

À l’inverse, « Goueliou laouen » renvoie aux fêtes au sens large. On l’entend fréquemment dans les médias contemporains, notamment dans les vœux diffusés par divers médias ou par diverses collectivités bretonnes lors de leurs communications de fin d’année. Son usage ne porte pas en soi de signification négative : il correspond simplement à une formule généraliste, comparable à « Joyeuses fêtes ». Mais c’est justement cette généralisation qui pose problème dans un contexte où la culture chrétienne bretonne est de moins en moins visible.

Car, contrairement à ce que certains pourraient argue, affirmer « Nedeleg laouen ! » n’est pas un geste de fermeture. Les travaux du philosophe Charles Taylor dans The Politics of Recognition (1992) montrent que les identités ne dialoguent véritablement que lorsqu’elles sont exprimées clairement. Une identité mise sous silence n’entre pas en relation avec l’autre et à terme disparaît. Paul Ricoeur, dans Soi-même comme un autre (1990), explique que la relation authentique exige une conscience stable de ce que l’on est. Reconnaître l’autre suppose de ne pas disparaître soi-même dans une neutralité vague. Enfin, Axel Honneth, dans La lutte pour la reconnaissance (1992), insiste sur le fait que seule une reconnaissance mutuelle, où chacun peut apparaître tel qu’il est réellement, fonde une relation juste. Une reconnaissance unilatérale n’est pas de la bienveillance, mais une forme de déséquilibre social.

Appliquées à la situation bretonne, ces théories éclairent une évidence souvent oubliée. Lorsque l’on dit « Nedeleg laouen », on ne fait pas valoir un privilège. On ne nie pas la diversité. On dit simplement : « Voilà ce que nous célébrons aujourd’hui. Voilà la fête qui structure notre calendrier, notre musique, nos pardons, notre iconographie, notre théologie et nos traditions familiales ». C’est une parole claire, pacifique et vraie. Et cette vérité rend possible la rencontre. Une culture qui n’ose plus se dire finit par n’avoir plus rien à offrir. La Bretagne a donc tout à perdre à ne pas s’affirmer.

L’héritage chrétien de la Bretagne n’est pas un détail folklorique ou suranné. De nombreux travaux historiques et ethnologiques l’attestent. Dans tous ces domaines, Noël – Nedeleg – occupe une place structurante. Ne plus le nommer revient, consciemment ou non, à réduire la densité spirituelle qui a façonné la Bretagne pendant plus de quinze siècles.

Il ne s’agit pas de rejeter ceux qui ne partagent pas cette foi. Il s’agit d’assumer que l’ouverture véritable ne passe pas par l’effacement. Une Bretagne qui ne nommerait plus ses fêtes chrétiennes par leur nom ferait croire qu’elle s’ouvre en se rendant plus floue, alors qu’elle se vide. Une tradition forte n’impose rien ; elle propose. Elle ne force pas l’autre à adhérer ; elle lui donne quelque chose – et Quelqu’un – à rencontrer. Et c’est précisément parce que Noël est nommé et assumé qu’il peut être offert comme un lieu de dialogue.

Dire « Nedeleg laouen », puis ensuite « Bloavezh mat » au lieu d’un global « Gouelioù laouen », ce n’est donc pas refuser la bienveillance. C’est au contraire la vivre pleinement. C’est dire à l’autre : « Je te souhaite le meilleur en vérité, dans la fidélité à ce qui m’a été transmis, sans artifice, sans neutralisation, sans travestissement. » Car une bienveillance authentique naît de la clarté, jamais du renoncement.

À l’heure où tant d’expressions héritées s’effacent dans les sociétés européennes, il revient aux bretonnants, croyants ou non, de transmettre ce qui fait la saveur unique de notre langue. Et pour cela, rien n’est plus simple, plus beau et plus juste que de dire : Nedeleg laouen !!! 

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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