Quand la stérilité devient féconde : le lien spirituel entre sainte Anne et le couple Nicolazic

Amzer-lenn / Temps de lecture : 3 min

L’histoire de sainte Anne d’Auray commence bien avant le XVIIᵉ siècle. Elle plonge ses racines dans les Évangiles apocryphes : Anne et Joachim, les parents de la Vierge Marie, ont longtemps porté la lourde épreuve de ne pas avoir d’enfant. C’est au cœur de cette souffrance que Dieu les a visités, leur offrant Marie comme une promesse de vie et de salut pour le monde.

Seize siècles plus tard, un écho inattendu de ce drame silencieux se fait entendre dans un petit coin de Bretagne : à Keranna, près d’Auray, vit le paysan Yves Nicolazic avec son épouse Guillemette. Eux aussi connaissent la peine de ne pas avoir d’enfant. C’est à ce foyer modeste et stérile qu’une femme mystérieuse apparaît en 1624. Elle se présente : « Je suis Anne, mère de Marie. »

Une même épreuve : la blessure de l’infécondité

Dans la Bible, l’absence d’enfant est souvent perçue comme une injustice, une humiliation. Ainsi vivaient Anne et Joachim : longtemps rejetés, accusés d’être frappés par Dieu, ils prient et persévèrent jusqu’à ce que le Ciel leur confie Marie.

De même, en Bretagne, Nicolazic et Guillemette portent cette peine dans le silence de leur vie laborieuse. Leurs champs sont féconds, mais leur maison reste vide. C’est dans ce manque, dans ce vide, que la grâce va se frayer un chemin.

L’intervention divine ne se manifeste pas de la même manière. Pour Anne et Joachim, la naissance miraculeuse d’une enfant fait d’eux les parents de la future Mère de Dieu. Pour Nicolazic et Guillemette, la visite de sainte Anne ne leur donne pas un enfant : elle leur confie une mission. Grâce à eux renaît le sanctuaire d’Auray, qui deviendra source de vie spirituelle pour des millions de pèlerins.

Ainsi, la fécondité promise ne se mesure pas seulement en descendants : elle se déploie en dons pour toute l’Église.

Une compassion maternelle

Pourquoi sainte Anne apparaît-elle à un paysan sans enfants ? Parce qu’elle connaît cette douleur. Ce choix n’est pas un hasard : c’est un geste de compassion et d’empathie. En venant à Nicolazic, sainte Anne rejoint une expérience qu’elle a elle-même vécue. Elle transforme la stérilité de ce couple en une fécondité nouvelle : à défaut d’enfant, ils deviendront les instruments d’une renaissance spirituelle.

Les chroniques anciennes rapportent même que, quelques années après les apparitions, Yves et Guillemette eurent des enfants. Ce détail vient comme un signe supplémentaire : après l’épreuve, la consolation ne tarde pas à se manifester.

De la stérilité à la fécondité : un message actuel

En faisant ce parallèle, on comprend mieux le sens profond de l’apparition d’Auray : Dieu vient toujours rejoindre la pauvreté humaine pour y faire naître une vie plus grande. Les couples blessés par la stérilité trouvent là un signe d’espérance : la fécondité selon Dieu ne se limite pas aux liens du sang ; elle peut prendre la forme d’une fécondité spirituelle, sociale ou missionnaire.

Entre Anne et Joachim d’un côté, Nicolazic et Guillemette de l’autre, se dessine une étonnante continuité : deux couples marqués par l’absence d’enfant deviennent, par grâce, porteurs d’une vie nouvelle. Ce n’est pas un hasard si la grand-mère du Christ a choisi de se révéler à un paysan breton qui connaissait sa peine : elle parle le langage du cœur, celui que seule une mère peut entendre. Mais plus largement, nous devrions peut-être nous demander : comment, dans la stérilité spirituelle qu’on peut parfois constater dans nos vies, sainte Anne, Joachim, Nicolazic et Guillemette peuvent-ils nous parler ?

À propos du rédacteur Stella Gigliani

L'une des touches féminines d'Ar Gedour. Elle anime en particulier la chronique "La belle histoire de la semaine".

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Un commentaire

  1. Yves de Boisanger

    La clef « stérilité – fécondité » s’avère d’une grande richesse lorsqu’il s’agit de méditer le message de Sainte Anne à Auray.
    Si l’on part des paroles de Sainte Anne qui demande que l’on renoue avec le culte qui lui était rendu en ce lieu « il y a 924 ans et six mois » (ce qui, compte tenu de la date de l’apparition, le 25 juillet 1624, nous amène au 25 janvier 800), nous devons nous demander ce que pouvait signifier le culte, hautement singulier, rendu à Sainte Anne par une Eglise de Bretagne d’avant le IXème siècle, héritière directe du monachisme de l’île de Bretagne et d’Irlande.
    Tout ce que nous savons de lui nous le montre extraordinairement lettré et solidement connaisseur des Ecritures.
    sainte Anne y est, bien sûr, celle que dépeint le proto-évangile de Jacques, mais elle leur rappelle également Anne, du ier livre de Samuel qui, elle aussi, sera guérie de sa stérilité à la suite de sa prière fervente… Ainsi, lorsque nos « Pères fondateurs », suivant sans doute Saint Patrick, vont appuyer le culte de Sainte Anne sur l’existence de la déesse Ana ainsi que de nombreux historiens le supposent, c’est pour montrer combien la stérilité des cultes préchrétiens incarnée par cette dernière, devient ineffable fécondité avec sa révélation chrétienne en Sainte Anne.
    Curieusement (serait-ce un intersigne ?), le compte rendu des cérémonies du jubilé par le Journal du Dimanche, le JDD, parle d’un habitant d’Auray « non pratiquant » (sic) qui serait venu avec son fils – prénomme Samuel (sic)- pour lui montrer ce que pouvait être une cérémonie religieuse …
    Oui, la méditation du culte rendu à Sainte Anne à Auray, doit bien nous amener à réflechir sur l’actuelle stérilité grandissante de notre époque …
    Merci de l’avoir rappelé

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