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Quel pourrait être le message spirituel de la Vallée des Saints ?

A l’occasion de la fête annuelle du Minihi Levenez qui a eu lieu en octobre dernier, Yves de Boisanger donnait une conférence sur le thème “Quel pourrait être le message spirituel de la « Vallée des Saints » ? “

Il livre aimablement aux lecteurs d’Ar Gedour le texte de cette conférence.

vallée des saints réglementationIls sont fous …

Décidément, ils sont complètement fous, ces Bretons !

Non seulement « fous », mais têtus, avec ça : « pennek-pennek, pennek-kenañ ha pen-kallet ivez ! »

Parce que, il faut être singulièrement obstinés pour ressortir cette histoire de vieux saints à une époque et dans une région où les églises achèvent de se vider ; qui plus est, pour se mettre à planter leurs statues – déjà plus de cent ! on en prévoit mille ! 3 mètres de haut ! plusieurs tonnes chacune ! – dans l’endroit le plus invraisemblable qui soit : loin de toute voie express, loin de toute ville, loin de la mer … à Carnoët. Qui connait Carnoët ? Il y a plusieurs Carnoët en Basse-Bretagne ; des touristes se seraient même égarés pas plus tard que cet été !

 « Ils » voudraient vous dégoûter d’y aller, « ils » n’auraient pas choisi lieu plus improbable.

Mais alors, comment se fait-il que l’on en soit à plus de 400 000 visiteurs depuis le début de l’année ?

Comprenons bien ce chiffre en le comparant à un autre : le Louvre de Lens, inauguré en grande pompe, bijou culturel attendu de la Région Nord, n’a comptabilisé que 450 000 visiteurs en douze mois …

Carnoët, ce n’est même pas une vallée, c’est une colline !

Et puis ces vieux saints ? Où ont-ils bien pu aller les dénicher ? Personne n’en a jamais entendu parler ; leurs noms mêmes sont quasiment imprononçables : Tugdual, passe encore, mais Ezwin ! Idunet !

On continue ?

Winoc ! Onenn ! Herbot !

Bon, la cause est entendue : ils sont fous ces Bretons.

Ou alors, il doit y avoir une bonne raison ; quelque chose qui nous permette de comprendre ces 400 000 visiteurs. 400 000, tout de même, ce n’est pas rien !

Peut-on y voir plus clair ? Je vous invite à essayer avec moi.

Tout d’abord, d’où sortent ces fameux vieux saints et qui étaient-ils ?

Ensuite, pourquoi les ressortir maintenant et enfin, le plus important, qu’auraient-ils à nous dire qui puisse justifier ces foules ?

D’où sortent-ils ?

Pas de bien loin ni de bien compliqué : ces saints sortent tous de nos cartes d’état-major, établies par l’Institut Géographique National.

En revanche, ils ne sont pas très nombreux sur nos calendriers ; encore moins sur les listes officielles des saints canonisés par le Vatican … Mais la reconnaissance par l’IGN est tout de même à prendre en considération.

Quand je dis « reconnaissance », j’exagère beaucoup. L’énorme majorité demeure bien difficile à identifier après être passée par la moulinette francophone. Ils en sont même carrément méconnaissables et j’ai dû me plonger dans l’hagio-onomastique  – nom savant qui désigne l’étude des noms de lieux liés à de saints personnages  – avant de pouvoir vous annoncer que quasiment tous nos endroits dont le nom est bâtis à partir des préfixes « plou », « lan » et « loch », parfois « tre », font référence à l’un de ces vieux saints méconnus : il y en a des centaines !

 Dans le premier cas, il s’agit de signaler que les habitants du lieu en question – n’oubliez pas que « plou » et ses déformations, « plo », « pleu » ou « plé », ont pour origine le mot latin « populus » qui se traduit par « peuple » en français et « pobl » en breton actuel – de signaler, donc, que les habitants en question ont choisi le personnage dont le nom est mentionné, comme modèle de son vivant et comme protecteur plus tard : Plougonven est le « peuple de Conven ».

Une statue de Nicolazic et Keriolet à la Vallée des Saints

De la même manière, les « Lan » et les « loch », parfois les « tre », quand bien même y aurait-il des exceptions, indiquent l’ermitage du saint dont le nom est accolé.

Le tout a été étudié avec rigueur par trois universitaires reconnus : Joseph Loth, l’abbé Duine et leur élève, René Largillière ; ce dernier a regroupé le fruit de leurs travaux dans : « Les saints et l’organisation chrétienne primitive dans l’Armorique bretonne », ouvrage réédité par les éditions Armeline, de Crozon, en 1995, avec une actualisation de Bernard Tanguy et le concours du Conseil Général du Finistère.

Comme je vous l’ai dit, la reconnaissance de ces noms anciens, est parfois rendue très compliquée par des évolutions phonétiques, dues à l’usure du temps autant qu’à l’ignorance de notre langue. C’est ainsi, par exemple, qu’il a fallu fouiller et traduire le cartulaire de l’abbaye de Landévennec pour trouver, dans la charte XXIX qui date du XIème siècle, la formule : « in ploe Ermeliac » et comprendre que l’actuelle commune d’Irvillac s’appelait à l’origine « Plou-ermiliac » en référence à un Ermiliac totalement oublié aujourd’hui mais reconnu comme saint homme par ses contemporains.

Parfois, cette difficulté provient de ce que des autorités religieuses, elles-mêmes, ont cru bon de substituer au saint homme des origines, un autre personnage doté d’un nom phonétiquement voisin, tout aussi saint mais reconnu par Rome cette fois. Ceci sans se préoccuper nullement de son appartenance ou non à l’histoire du pays. Ainsi, j’habite Saint-Urbain dont l’actuel patron qui fut pape (mais lequel ?) a remplacé un saint Urvan qui eut son ermitage en ces lieux initialement baptisés Lannurvan, l’ermitage d’Urvan.

Plou-Ermiliac est devenu Irvillac et Lann-Urvan, Saint-Urbain… Heureusement que nous avons des chercheurs !

Voilà : d’où sortent-ils ? Tout simplement de notre histoire et, plus particulièrement de celle de la naissance de notre pays. Ce sont si bien eux qui ont fait la Bretagne que l’on nous désigne par le sobriquet de « plouc » en référence à ces « Plou-quelque-chose » où nous sommes, tous, censés être nés. « Plou-quelque chose » … que l’on devrait appeler « Plou-quelqu’un » et, tant qu’on y est, chercher à savoir qui était ce « quelqu’un ».

 

Qui étaient-ils ?

Voilà, à nouveau, une question à laquelle il est, à première vue, extrêmement facile de répondre. Ils appartiennent, tous, au Très Haut Moyen-Âge ; entre le milieu du VIème siècle, pour la grande majorité venue de l’île de Bretagne (Pays de Galles et Cornouaille britannique), et la fin du VIIIème siècle pour les tardifs du courant irlandais.

Or il se trouve que nous sommes la région d’Europe qui a donné naissance au plus grand nombre de récits hagiographiques concernant les saints personnages de cette époque ; les fameuses « Vitae ».

Grâce à elles, nous savons que nos saints traversaient la Manche – que l’on appelait « Mer Bretonne » – dans des auges en granite comme saint Houardon ou saint Sulien ; qu’ils promenaient les dragons avec leurs étoles en guise de laisses ; que les loups se couchaient à leurs pieds comme à ceux de saint Brieuc à moins qu’ils n’acceptent de tirer la charrue pour remplacer l’âne de saint Hervé qu’ils avaient mangé ; qu’ils pratiquaient l’aquaculture raisonnée comme saint Corentin ou l’apiculture comme saint Pol Aurélien et, bien sûr, qu’ils guérissaient tous, tout un tas de maladies quand ils ne ressuscitaient pas, purement et simplement, les morts comme saint Ronan.

Nous savons tout.

Sauf que c’est une plaisanterie : les récits hagiographiques des « Vitae » sont des catéchèses imagées issues de la  transmission orale ; cette oralité a exigé des images fortes, seules susceptibles, en frappant l’imagination, d’être facilement mémorisées. Vous l’avez compris, ces récits n’ont rien à voir avec l’Histoire, au sens où nous entendons cette science aujourd’hui.

Alors, serions-nous condamnés à ne rien savoir ?

Pas du tout ; grâce à de savants recoupements s’appuyant sur des documents de l’époque, nos chercheurs nous ont appris deux choses tout à fait essentielles :

Premièrement, nos saints étaient des « moines-ermites », en marge de l’organisation diocésaine de l’Eglise gallo-romaine qui a fini par prévaloir.

Deuxièmement, contrairement à cette dernière qui s’inspire de la spiritualité des Pères de l’Eglise latine dont le principal reste saint Augustin, nos saints avaient pour modèles les Pères du désert moyen-oriental – c’étaient des ermites –  et leur spiritualité se rattache au courant dit « hellénistique » sur lequel je reviendrai.

 

L’érémitisme monastique

saint-gildas-vallee-des-saintsJe vous propose de nous concentrer, pour le moment, sur le premier point, c’est-à-dire sur l’érémitisme monastique celte propre à nos vieux saints et à son rapport à l’institution diocésaine. Pour ce faire, nous avons deux documents principaux : l’incontournable « De excidio Brittaniae » de saint Gildas et cette fameuse lettre datée des années 515 – 520, par laquelle des évêques gallo-romains, dont Melaine, le futur saint évêque de Rennes, réunis en concile, enjoignent aux moines-ermites bretons Louocat et Catihern de s’en tenir aux règles, en vigueur selon eux, sous peine d’excommunication.

Pour ce qui est de saint Gildas, nous avons la chance d’une réédition récente et commentée de l’ensemble de son œuvre connue, avec : « Gildas le Sage, vie et œuvres » par Christiane Kerboul-Vilhon, aux éditions du Pontig en 1997.

Ces deux documents se recoupent si bien que l’on peut tenir comme certain que nos saints, du moins ceux issus du courant gallois et cornouaillais, avaient quitté leur île natale, en ce milieu du VIème siècle, pour en fuir la corruption généralisée ; corruption, tant au sein du pouvoir des petits royaumes bretons, tyranniques et décadents, qu’en celui de l’Eglise diocésaine avec laquelle ils se confondaient depuis que l’empereur Théodose en avait fait la religion d’état.

En un mot comme en cent, nos vieux saints étaient d’autant plus étrangers à la société gallo-romaine, civile ou religieuse, qu’ils en avaient fui une similaire. Elle leur faisait horreur dans la mesure où, à cette époque de grande confusion, elle s’était mise au service des ambitions, personnelles ou familiales, et non à celui, exclusif, de Dieu.

Si j’insiste lourdement sur ce point c’est parce qu’il en entraîne un autre ; capital : nos vieux saints sont le contraire de fondateurs ou de curés de paroisses dites « primitives », pour la bonne raison qu’une « paroisse » est une unité administrative issue d’un diocèse et que c’est justement ce type d’organisation ecclésiale dont ils ne voulaient plus. Absolument, plus.

Les « Plou » ne sont, au départ, en aucun cas, des « paroisses primitives ».

Chacun mesure-t-il ce qui en découle ? Ce n’est que contraints et forcés, sous la pression d’une population bretonne émigrée, déjà chrétienne depuis plusieurs générations, mais démunie de pasteurs parce qu’émigrée, que la majorité de nos vieux saints vont accepter, un par un ou, plutôt, deux par deux, de quitter leurs « déserts » – c’est ainsi qu’ils appelaient le lieu inhabité choisi pour leur ermitage –  pour accomplir une mission de prêtre séculier.

Il s’agissait d’ascètes contemplatifs ; ils n’étaient en rien des missionnaires évangélisateurs ; encore moins de la graine de « recteurs bas-bretons ».

En ce milieu du VIème siècle, naissent ainsi les « peuples de untel », les « Plou-quelqu’un », par la volonté et le choix d’émigrés Bretons, soucieux de pouvoir pratiquer leur religion et – notez le bien – soucieux également – peut-être surtout ? – de pouvoir confier l’instruction de leurs enfants à plus saints et plus instruits qu’ils n’étaient.

Ces nouvelles communautés humaines, ces « Plou » des origines, s’administraient elles-mêmes ; sans doute reconnaissaient-elles l’autorité d’arbitrage d’un notable, peut-être de ces « marc’htiern » dont on ne sait plus grand-chose ; mais certainement pas celle de leur saint homme car, si l’idée leur était venue de la lui confier, cette administration, ce saint homme aurait tout simplement repris la fuite et vers un « désert » encore plus profond. L’histoire rapporte que plusieurs l’ont d’ailleurs fait. Saint Ronan, par exemple.

Voilà. Qui étaient-ils ? Des moines-ermites en marge de l’Eglise diocésaine ; porteurs d’une spiritualité contemplative et ascétique issue des Pères de l’Eglise Moyen-Orientale. Mais, pourquoi reparler d’eux, maintenant ? Pourquoi Philippe Abjean les a-t-il fait sortir de l’oubli ?

 

Pourquoi les ressortir maintenant ?

La première réponse qui vient à l’esprit est de dire, tout simplement que le moment était arrivé pour le faire : « Pourquoi maintenant ? » « Parce que c’est l’heure » « poent eo »… Vous pensez, comme moi, que c’est un peu court quand même,« memes tra … »

Quel serait la nature de cette « heure » étonnante dont la particularité serait telle qu’elle justifierait, expliquerait, à elle seule, non seulement l’idée, mais, plus encore, la réussite d’un projet aussi fou que la Vallée des Saints ?

« La réussite », ne l’oublions surtout pas : plus de 400 000 visiteurs en six à huit mois, cette année ; ce n’est plus une « réussite », c’est un phénomène  et ce phénomène doit nous interroger !

Je n’ai pas de réponse simple ; sauf à constater que notre époque semble celle d’une plongée dans d’immenses inconnues et, par voie de conséquence, dans les grandes peurs qui vont avec.

ruine église bretagneTout change autour de nous. Les nations les plus anciennes sont remises en question ; l’ordre mondial est ébranlé ; ne dirait-on pas que le climat lui-même annonce une ère de réchauffement d’une ampleur inconnue ? On parle d’épidémies ; de pollutions mortelles ; des centaines de milliers de personnes fuient leurs terres natales vers des cieux prétendus plus cléments (les nôtres !) ; avant-garde d’un raz de marée gigantesque ? Prémices d’invasions dévastatrices ? … Et jusqu’aux religions dont certaines expressions fondamentalistes font craindre le réveil possible des pires affrontements de notre histoire. Et j’en passe !

Notre époque – c’est-à-dire ce « maintenant » – serait-elle l’époque du retour des grandes peurs irraisonnées ? Comme celles de l’an 1000 ?

En ce cas, l’initiative de Philippe Abjean, avec sa réussite étonnante, comporterait-elle l’indication, la piste d’une réponse possible ? D’un recours ?

Cette réussite, en elle-même, semble bien montrer l’existence d’une sorte de résonance entre la réponse attendue qu’elle permet de supposer et le questionnement angoissé qui prévaut. Ce questionnement angoissé qui agite nos sociétés et fait se multiplier les marches et les contre-marches, blanches ou vertes, parfois rouges ou presque brunes, de foules animées par les motifs les plus divers ?

Eternelle interrogation : « Vers qui irions-nous ? » 

En dressant les statues de nos vieux saints comme une sorte de concile improbable sur la colline de Carnoët, Philippe Abjean nous apporterait-il un début de réponse ?

Qu’auraient donc à nous dire de si particulier, ces centaines de personnages silencieux, figés dans la pierre, dont on a tant de mal à reconstituer ne serait-ce que les noms à travers ceux de nos communes d’aujourd’hui ?

Qu’auraient-ils à nous dire ?

Avec ce qui précède et l’exposé des raisons qui, selon saint Gildas, les avaient fait fuir leur terre natale, on pourrait s’attendre à ce qu’ils nous apportent une sorte d’alternative à la structure diocésaine en train de s’écrouler autour de nous ?

Ce serait une énorme et dangereuse erreur qu’il faut balayer tout de suite :

Nos vieux saints n’ont eu horreur que de la corruption d’une Eglise compromise, à l’époque, avec les autorités civiles d’un empire en déliquescence. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que la séparation des Eglises et des Etats qui, chez-nous, est un fait acquis depuis plus d’un siècle, modifie radicalement les choses. Il faudrait une singulière mauvaise foi pour parler de corruption à l’égard d’une Eglise dont une majorité de prêtres et de religieuses se dévouent, longtemps après l’âge normal de la retraite, avec des salaires mensuels très inférieurs au SMIC.

Sauf à nous rappeler que nos lointains ancêtres ont choisi leurs premiers pasteurs parmi des moines-ermites dont l’exemple de sainteté ascétique les attirait, il serait absurde d’opposer la spiritualité des Pères de l’Eglise latine à celle des Pères de l’Eglise grecque. La vérité est qu’elles sont parfaitement complémentaires même si nous, Bretons, sommes plutôt les héritiers de la seconde.

Ainsi la référence aux « Plou » sur laquelle j’ai dû m’attarder, peut-elle avoir une certaine utilité pour nous convaincre qu’une vie religieuse peut parfaitement s’imaginer même si les structures paroissiales venaient à disparaître totalement ; en revanche, cette même référence – aux « Plou », et non aux « saints » –  est une réponse, évidemment, totalement inappropriée en face de la montée des grandes peurs d’aujourd’hui …

Alors ? Faut-il relire les « vitae » et tenter d’en déchiffrer le sens, caché par une imagerie dont nous avons perdu, depuis longtemps, les clefs d’interprétation ? … Mais les messages propres à chacun de nos saints, sont à l’image des maladies qu’ils étaient censés guérir. Il y a mille maladies, il y a mille messages particuliers. A supposer que l’on parvienne à les décrypter, ce serait une drôle de cacophonie du côté de Carnoët !

Peut-on imaginer une synthèse ? Une sorte d’idée maîtresse, de ligne directrice, émanant de ce concert ?

Grâce à l’un des pèlerinages « aux sources de notre foi bretonne », en Irlande, conduit par le Père Job An Irien, dans le cadre du Minihi Levenez, notre centre spirituel diocésain bretonnant, je crois pouvoir le tenter.

C’était le 25 Juillet 2003 et, la veille, nous étions arrivés à l’abbaye bénédictine de Glensdale qui abrite un superbe internat de garçons, à Monroe, non loin de Limerick. Le Père Sean O’Duin, professeur émérite, est venu nous parler de la spiritualité celtique. C’était tellement passionnant que j’ai pris des notes, en particulier concernant une légende dorée devant illustrer le cœur du cœur de son propos. Sur le coup, j’avoue ne pas l’avoir trop bien comprise et je vais donc vous la livrer, accompagnée des clefs que je crois avoir fini par trouver.

Cette légende met en scène saint Brendan et sainte Brigitte de Kildare.

Vous savez tous, bien sûr, que Brendan est le moine-ermite navigateur ; c’est un costaud, un battant ; il affronte les tempêtes à la barre de son curragh, simple barque de cuir suifé, lestée de lourds galets en guise de quille. On dit qu’il est allé chercher Dieu jusqu’en Amérique : un héros dont l’épopée a inspiré une extraordinaire chanson de geste dont il existe encore six manuscrits ! celui du poète anglo-normand Benedeit, daté du début du XIVème siècle, a fait l’objet d’une réédition commentée par Champion Classiques, en 2006.

Brigitte, a contrario, est une mystique contemplative ; elle ne quitte pas Kildare dont elle est l’abbesse. En adoration perpétuelle, d’aucun disent qu’elle poursuit de façon christianisée la vie ascétique des druidesses qui entretenaient le feu sacré. Le « Tan Tad ».

Ce jour-là, Brendan est dans l’un de ses ermitages, au bord de la mer. Celle-ci est, une fois de plus, déchainée. En prière, le regard perdu dans cet océan qui est toute sa vie, son attention est attirée par un spectacle d’une rare brutalité : au loin, un jeune baleineau, aux prises avec un monstre marin d’une taille gigantesque, est en train de perdre tout espoir … Et ne voilà-t-il pas que la pauvre bête s’écrie : « Brigitte, fille de Dieu, intercède pour moi, sinon je suis perdu ! »…

Les flots se calment à l’instant, le monstre disparaît et la paix revient.

Brendan, encore sous le coup de l’émotion, s’étonne. Pourquoi Brigitte ? Pourquoi est-ce Brigitte qui a été invoquée et non lui, l’homme de Dieu, consacré aux choses de la mer ? Lui qui se trouvait sur place de surcroît ?

Brendan n’étant pas homme à tergiverser, le voici auprès de la sainte abbesse et il l’interroge : « Brigitte, pourquoi est-ce à toi qui n’a jamais mis les pieds sur un bateau ? Pourquoi est-ce à toi que cet animal marin s’est adressé ? » Et Brigitte de répondre : « Mais, Brendan, c’est tout simple ; ce n’est pas par ma science que cette petite créature de Dieu a été sauvée mais par notre divin Créateur et par Lui seul. Maintenant, écoute-moi bien, toi, le navigateur intrépide à qui rien ne fait peur ; s’il arrive que tu te trouves en pleine tempête, au milieu d’orages effrayants, éclairs et tonnerre, que fais-tu ? »

Brendan hausse ses épaules de taureau et répond : « Oh, je fais ce que j’ai toujours fait : je serre toute ma toile sauf un petit mouchoir de rien, je me cramponne à la barre et je mets à la cape : je fuis, tout simplement … Et, sans honte, je crie, comme Pierre et tous les apôtres, Seigneur sauve-moi ! »

« Nous y voilà » dit Brigitte « il y avait du gros temps, m’as-tu dit, et ton baleineau a logiquement pensé que tu pouvais être occupé … moi, jour et nuit, jamais je ne fais autre chose que de louer le Seigneur ; je suis toujours disponible, à l’écoute et en contemplation des merveilles du Dieu d’Amour… Ton ami le savait, il en a tiré les conséquences, c’est tout. »

Fin de l’histoire.

Je constate avec plaisir que vous êtes tout aussi perplexes que moi, il y a quinze ans.

Réfléchissons : le baleineau, c’est nous. Aux prises avec des peurs insensées ; réelles ou imaginaires ; fondées ou grossies ; peu importe.  Vers qui se tourne-t-il ? Vers quel intermédiaire entre Dieu et lui ?

Vous avez compris : il se tourne vers le contemplatif parce que ce dernier est, à ses yeux, le meilleur médiateur possible entre Dieu qui peut tout et lui qui en a besoin.

Le cœur de la spiritualité celtique inspirée de celle des Pères du désert, concerne la valeur, l’efficacité irremplaçable de la contemplation.

Le cœur du message que nous envoie cet étonnant concile de pierre dû à la magnifique initiative de Philippe Abjean, ne  consisterait-il pas, en définitive, à nous appeler, nous-aussi, à redonner tout son sens à la contemplation ?

Je devine parmi vous un certain scepticisme… si ce n’est un scepticisme certain …

Honnêtement, avec la montée des dangers qui nous entourent, l’heure est-elle à la contemplation ?

Nos vieux saints nous inviteraient-ils

chantier vallée des saints
Photo S. Minguy (DR)

à rester les bras croisés, à ne rien faire qu’à regarder le ciel … pourquoi pas les mouches voler ? Alors que des millions et des millions de gens d’Afrique et d’ailleurs crient de faim ; de toutes les faims ; alors que la Terre Sainte et la terre de nos premières Eglises flambent sous les bombes ? Et que les nôtres se vident ? Les bras croisés ? En contemplation ? Ce serait ça, la réponse ?

Impossible !

Impossible ? Mais alors comment expliquer ces 400 000 visiteurs ; c’est-à-dire cette sorte d’énorme « résonance » entre le peuple Breton et la Vallée des Saints ?

Voyez-vous, votre incompréhension, si j’ose dire, tellement évidente, tellement naturelle, tellement fondée, me fait penser à une autre qui, sans être du même ordre, permettra peut-être de progresser.

Cette dernière concerne notre langue bretonne.

De même que lorsqu’il s’agit de mon hypothèse concernant la contemplation, j’entends déjà : « Quelle mouche vous pique ? Quelle mouche vous pique de vouloir continuer à apprendre, à enseigner, à parler, à chanter, à prier dans cette langue moribonde et inutile ? N’y a-t-il pas mieux à faire ?…  Vos vieux saints, gallois, cornouaillais, irlandais ou même bretons de Bretagne, ne la comprendraient sans doute même pas. Le seul écrit que vous en avez, celui de saint Gildas, est en latin ! »

Pour moi, voyez-vous, il s’agit pourtant bien de la même incompréhension, que ce soit à l’égard de l’attitude contemplative ou du breton. Je ne vous inviterais certainement pas à faire ce rapprochement si, d’une part, nous n’observions pas, tous, cet incroyable succès grandissant tant du Tro Breiz que de la Vallée des Saints … un million quatre cent mille visiteurs depuis sa création ! et si, d’autre part, le dynamisme confirmé des filières d’enseignement bretonnes Diwan, Divyezh et Dihun, ne manifestait pas un attachement persistant, constant, obstiné, irraisonné, du peuple Breton à sa langue.

Est-ce une surprise ? N’est-ce pas là que ce situe l’explication de cette résonance entre l’appel des vieux saints, tel que je crois l’entendre, et le peuple Breton ?

Une surprise ? A mon sens, non ; pas du tout ; pour la bonne raison que notre langue, par sa nature, par sa syntaxe, par tout son être, se trouve être une langue qu’il m’est arrivé d’appeler : « contemplative » ; façonnée au cours des millénaires par un peuple épris de contemplation ; conçue pour la transmission orale de ce cœur de sa spiritualité. L’ayant déjà souligné plusieurs fois, ici-même, je ne reviendrai pas sur les éléments d’une démonstration rabâchée.

A l’exception d’un seul car il pourrait tous les résumer.

« TRUGAREZ »

Ecoutez bien ce mot ; regardez-le ; contemplez-le.

« TRU » signifie « misérable » ; cet adjectif donne naissance au substantif « truez » qui est « misère » ou « pitié »  ; on l’utilise lors de la messe avec l’invocation « ho pet truez » (simplification phonétique de « ho pe(zi)t truez » qu’il faudrait traduire par le bretonnisme : « soyez pitié » et non par le gallicisme : « ayez pitié » )

« GAREZ », où la lettre « G », mutation du « K », est donc « Karez» qui est « parenté », « étroite relation », et dérive de « Kar», « parent », « ami », que l’on retrouve dans le verbe « Karout », « aimer », et dans le substantif « Karantez », « amour ».

Ainsi, « TRUGAREZ » a le sens de « miséricorde » et cette traduction française, d’origine latine et grecque, indique bien le même rapport compassionnel qu’en breton en ce qu’il relie « misère » et « cœur » : « miséricorde », « misère » et « cœur ».

Mais « TRUGAREZ » signifie également, en breton, « gratitude » ; tout Breton bretonnant le sait, qui l’utilise aujourd’hui pour dire « merci » … Et là, vous n’avez aucun équivalent en français ; pas plus qu’en latin ni en grec. Alors que, ayant pris la précaution de consulter attentivement le dictionnaire étymologique du breton (celui d’Albert Deshayes) j’ai pu constater que le même phénomène est présent tant en gallois qu’en gaélique … il s’agit d’une caractéristique propre aux langues celtes.

Que pourrait signifier alors, le fait que deux notions opposées ; deux concepts qui se font face, qui répondent l’un à l’autre – miséricorde qui est compassion de l’un et gratitude qui est remerciement de l’autre –  se trouvent traduites par un seul et même mot ? Quelle signification ? Sinon la volonté de faire de l’une l’écho de l’autre ; merveilleux écho mystique que seule la contemplation permet d’atteindre. Cet écho par lequel la créature contemplant son Créateur et la merveille de ses dons, lui renvoie, en remerciement, la totalité de ce qu’elle a reçu … donc avec le même mot ; elle en devient comme le miroir. Contemplation qui se mue en extase …

Et voilà à nouveau – je le vois bien –  le scepticisme revient parmi vous. « Où allons-nous ? » Pensez-vous …. « C’est trop facile » ajoutent sans doute certains « Tout irait mal et il suffirait de regarder en l’air, de s’évader un bon coup ; et, hop ! c’est l’extase, tout va mieux ? »

Je ne peux rien contre le scepticisme. Je peux, en revanche, souligner que la contemplation exige une ascèse difficile ; un véritable renoncement à soi-même et à tout ce que le pape François désigne dans ses enseignements, sous le vocable de « mondanités ». C’est cette ascèse qu’admiraient nos ancêtres, fondateurs des « Plou » … une ascèse qui est un dépassement des apparences, qui est un véritable, un héroïque arrachement et qui pourtant ne rejette rien ni personne (Brigitte de Kildare, en contemplation, parce qu’en contemplation, entend l’appel du baleineau !) : c’est dur ; c’est douloureux ; il s’agit d’une victoire sur soi-même ; mais à un prix tel que, à tout prendre, on trouve souvent infiniment plus commode (et plus naturel) de s’indigner.

Il est plus facile de s’indigner que de s’émerveiller.

Avec quels résultats ?

Oh ! tout n’est pas négatif dans l’indignation ; loin de là ! mais elle ne peut jamais déboucher que sur la mise en œuvre de moyens humains et les enthousiasmes qu’elle mobilise n’aboutissent, la plupart du temps, qu’à d’amères déceptions. On pense à l’indignation de ce cher Brendan ; aurait-il pu sauver le baleineau, avec toute sa science de marin ?

Bien sûr, je n’irai pas plus loin. Je suis, d’ailleurs, allé beaucoup trop loin. Il me reste à remercier infiniment Philippe Abjean à qui nous devons l’initiative d’une réalisation dont le succès en lui-même est une invitation à réfléchir. Ce faisant, je me garderai bien de lui dire « trugarez » car j’ai désormais compris pourquoi nos anciens faisaient tellement attention à de ne pas galvauder ce mot superbe ; à ne pas l’user par un usage trop habituel, routinier.

Conformément à leur coutume, je dirai donc, tout simplement, « met a-greiz kalon », (du fond du cœur) : « Bennoz Doue » (que Dieu vous bénisse).

À propos du rédacteur Yves De Boisanger

Yves de Boisanger est ancien vice-président de l'Association Bretonne. Il contribue occasionnellement à Ar Gedour par les textes de ses conférences.

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L’apport spécifique de la spiritualité celto-bretonne à l’Eglise universelle est-il un vestige dépassé…

 …ou une contribution importante à la résolution des défis actuels ? Qu’est-ce que c’est que …

3 Commentaires

  1. Bennoz Doue deoc’h ivez !
    Merci pour ce texte qui nous permet de nous recentrer sur l’essentiel, en vérité.

  2. que la chance (baraka) de Dieu (Allah) soit avec vous (fikoum) !

  3. Belle page à lire, relire et méditer !

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