Dans de nombreuses communautés chrétiennes de Bretagne, la langue bretonne a longtemps accompagné la prière, les célébrations et le chant jusqu’à il n’y a pas si longtemps. C’est encore le cas dans la majorité des pardons, mais elle a été laissée de côté dans beaucoup de paroisses. Son usage régulier dans la liturgie est devenu rare, alors même que sa présence pourrait jouer un rôle précieux pour la communauté. Introduire au moins un chant ou un refrain en breton à chaque messe est un geste simple qui porte des fruits à la fois pastoraux, culturels et spirituels. Un chant étant le service minimum, à dépasser allègrement. La période de Noël est propice à cela, alors profitons de la nouvelle année liturgique qui débute pour mettre plus de breton dans nos paroisses. Certains se demanderont pourquoi. Mais outre que c’est la langue du peuple breton, et qu’elle devrait donc avoir droit de cité, la langue bretonne est porteuse d’un esprit particulier, d’une manière de penser le monde et de dire Dieu, d’une transcendance propre…
La langue comme mémoire affective et lieu de communion
Les travaux du sociolinguiste Joshua A. Fishman montrent que les langues minoritaires se maintiennent mieux lorsqu’elles sont présentes dans plusieurs domaines de la vie sociale, notamment dans les contextes symboliques et communautaires où elles contribuent à transmettre une identité partagée (Reversing Language Shift, 1991, Multilingual Matters). La liturgie dominicale, espace de rassemblement et de reconnaissance collective, est un terrain particulièrement pertinent pour cela.
Pour beaucoup de fidèles, le breton demeure une langue de cœur, même lorsqu’ils ne sont pas brittophones. La sociolinguiste Aneta Pavlenko a mis en évidence l’importance du lien émotionnel aux langues : une langue associée à l’enfance, à la famille ou au paysage culturel peut susciter une disponibilité intérieure particulière, indépendamment du niveau de compétence linguistique (Emotions and Multilingualism, 2005, Cambridge University Press). Dans la liturgie, cette dimension affective peut ainsi favoriser l’entrée dans la prière par la voie de la mémoire et de la sensibilité à cette langue de coeur.
La présence d’une traduction aide à saisir le sens théologique ou catéchétique des chants, ce qui rejoint les travaux d’Edward Foley sur la participation active en contexte multilingue (Foundations of Christian Music, 2015, Liturgical Press). Même sans comprendre entièrement le breton, les fidèles peuvent donc suivre le message spirituel du texte, en se laissant porter par la mélodie.
Par ailleurs, la musique joue un rôle essentiel dans cette dynamique. L’ethnomusicologue Bruno Nettl rappelle que la mélodie peut transmettre un climat spirituel indépendamment de la compréhension exacte des paroles (The Study of Ethnomusicology, 2005, University of Illinois Press). Le patrimoine musical breton, avec ses modes et ses inflexions propres, possède une force d’évocation qui peut toucher l’assemblée et soutenir la prière.
Un geste pastoral inclusif
L’intégration régulière du breton dans la liturgie rejoint également ce que soulignent Lourdes Grenoble et Lindsay Whaley concernant les langues minoritaires : lorsqu’elles sont utilisées dans des pratiques culturelles partagées, elles renforcent l’attachement communautaire et la participation (Saving Languages, 2006, Cambridge University Press). Dans une paroisse, même un simple refrain, une antienne ou un cantique en breton peut donc offrir un espace où les personnes se reconnaissent et se sentent accueillies dans leur histoire linguistique, culturelle… et spirituelle.
La période de Noël, avec ses assemblées plus nombreuses et son atmosphère particulièrement favorable à la mémoire et à une certaine sensibilité, constitue un moment privilégié. Les chants traditionnels bretons de Noël – tels que « Kanamb Noel », « Pe trouz war an douar » ou « War ar menez ar bastored » – appartiennent encore à un répertoire largement identifié. Introduire ne serait-ce qu’un chant en breton lors des messes de Noël permet à de nombreuses personnes d’y retrouver une part de leur héritage spirituel.
Pour accompagner les paroisses dans cette démarche, le site Kan Iliz propose un vaste répertoire de chants bretons adaptés à la liturgie. Il constitue une ressource facilement accessible pour les animateurs, les organistes et les équipes de préparation.
Comment commencer simplement ?
Pour mettre progressivement le breton à l’honneur dans les célébrations, une paroisse peut choisir un élément très court qui reviendra plusieurs dimanches de suite : par exemple une antienne de psaume en breton avec sa traduction, un refrain de prière universelle simple, ou un chant commun répété plusieurs semaines. Ainsi, le sanctuaire de Sainte Anne d’Auray, conformément aux voeux de Mgr Centène, propose systématiquement au moins un cantique breton chaque dimanche. C’est également le cas dans plusieurs paroisses du diocèse de Vannes.
Pour les grandes fêtes à venir, préparer à l’avance des cantiques de l’Avent et de Noël en breton et le proposer de manière stable d’une année à l’autre aide les fidèles à l’intégrer facilement.
Les équipes liturgiques peuvent trouver l’ensemble des partitions, textes et enregistrements nécessaires sur le site Kan Iliz, qui facilite grandement la mise en œuvre de cette démarche. L’essentiel est de privilégier la régularité, même très modeste, pour que la langue redevienne peu à peu familière à l’assemblée.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
