Rencontre avec la communauté orthodoxe de Kerbénéat (interview)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 min

synaxe saints bretonsNous avons l’occasion régulière d’échanger avec la communauté orthodoxe installée depuis quelques années à l’abbaye de Kerbénéat, située du côté de la Roche-Maurice et Plounéventer (Diocèse de Quimper & Léon). Même si la majorité des communautaires vient de Roumanie, ces chrétiens orthodoxes sont très attachés à la figure des saints bretons, et c’est ainsi que nous avons pu faire connaissance il y a maintenant plusieurs mois.

Nous avons souhaité vous présenter cette communauté, par cet entretien avec le Père Justin. Pour illustrer cet article, nous vous présentons cette belle synaxe des saints bretons réalisée par la communauté, que vous retrouvez sur l’iconostase installée dans l’abbatiale.

Père Justin, pouvez-vous vous présenter et nous dire quelques mots sur votre communauté (d’où venez-vous et quelle est votre vocation spécifique)? 

Nous venons de Roumanie. Pendant les dernières années avant d arriver ici, moi, Père Justin,  j’ai vécu dans un monastère qui  s’appelle Oasa où je m’étais occupé des jeunes, en les confessant et  en leur tenant des conférences spirituelles. Parmi eux, il y a eu des filles qui ont voulu suivre une vie monastique dans une manière plus exigeante et exacte, en ayant comme repères vivants les saints de l’Eglise. Nous voulions prendre au sérieux les vies des saints, et non pas seulement comme des belles histoires, parfois  considérées  légendaires, qui enflamment un imaginaire maladif ou puéril. L accent était mis sur l’adoration de Dieu dans le temple du coeur, qui avait été la préoccupation constante des vieux moines du désert. Mais pour cela, nous avons besoin de certaines conditions. Nous ne les avons pas trouvées en Roumanie. Ca ne signifie pas qu’elles n’y existe pas, mais nous ne les avons pas trouvées. Lorsque nous y cherchions un endroit , le métropolite Joseph de France a appris de nous et il nous a proposé un monastère dans les Alpes provençales, à Castellane, un lieu très beaux et propice pour la vie monastique contemplative que nous avions désiré. Mais l’endroit était trop petit pour nous qui étions au moins 15 personnes. Après environ 7 mois là-bas puis un court retour en Roumanie, le métropolite Joseph nous a donne ce monastère qui  était  propice à notre but. Alors nous essayons de vivre ici selon les exigences des vieux moines, bien-sûr adaptées a notre mesure, et notre vocation c’est la vocation des moines : la prière pour le monde entier et le rayonnement de l amour sur tout  l univers. Mais cela commence par une “plongée”  en soi-même pour se débarrasser de tout obstacle de l’ego  qui s interpose entre notre coeur et l amour de Dieu. Nous l’appelons: metanoia, la pénitence. Nous devons devenir un miroir qui resplendit des rayons de l’amour divin. Si le miroir est sale, il ne peut pas refléter la lumière divine. Alors notre travail c’est le nettoyage du coeur par la grâce divine. Ensuite l’amour de Dieu peut se déverser sur le monde entier, étant reflété par notre coeur. Pour avoir une comparaison accessible aux fidèles catholiques, parmi les ordres catholiques je pense que nous somme plus proches de trappistes. C’est seulement une opinion .

Comment vivez-vous votre apostolat ? 

D’abord nous devons définir ce qu’est un apôtre. Les douze ont été choisis par le Christ en vivant. Mais Paul est aussi un apôtre, égal aux autres. Ce qui a fait de Paul un apôtre, c’est la vision du Christ et ensuite la communion dans la doctrine et dans le mode de vivre avec les autres apôtres. Alors un apôtre est une personne qui a vu la gloire de Dieu et vit toujours dans cette gloire. Une personne dans laquelle vit le Christ entier. Saint Paul dit que c est le Christ qui vit en lui, pas lui-même. Seulement dans ce cas, un apôtre, peut-être envoyé pour prêcher l’Evangile. La mission, comme  action de répandre l’Evangile jusqu’aux bouts du monde, c’est possible … mais seulement après une réception consciente du Saint Esprit. Je souligne “consciente”. C est pourquoi le Christ a commandé aux apôtres d attendre la descente pleine du Saint Esprit, même s’ils ont vécu  avec  le Christ pendant des années, ont entendu tous ses mots et  ont même fait des miracles. Tout ca n’a pas été suffisant.  Je pense que ca c est la cause de l’échec de beaucoup de missionnaires pendant des siècles. Les écrits de saint Denis l Aréopagite nous montrent clairement qu’un vrai évêque est une personne déifiée par la Grâce, qui a vu la gloire de Dieu, que le prêtre est une personne illuminée, c’est-à-dire une personne qui a la prière incessante, et que le diacre est une personne qui a vaincu les passions. Alors un apôtre, c’est une personne qui a le Christ vivant en lui au bout d’un chemin de purification, d’illumination et de vision de la gloire divine. Strictement, chaque moine est dans le processus de devenir apôtre. Selon les mots de saint Jean Baptiste, personne ne peut avoir quelque chose si elle ne l’a pas gagné d’en haut. Nous pouvons être apôtre seulement si le Christ demeure en nous dans une manière vivante. Autrement c’est une illusion ou au moins un formalisme. Un moine est une personne qui est séparée de tous et unie a tous, conformément à Evagrios. Il est comme le soleil: “loin” de ce monde, mais embrassant entièrement ce monde. Il devient après des années (s’il parcourt le vrai chemin) un réceptacle empli de l’amour divin, amour qui se répand sur toute créature, même sur les démons. Il veut, comme le Christ, que toute créature soit sauvée (c’est-à-dire intégrée dans l’amour divin) et c est pourquoi il se donne lui-même entier à la prière qui est une participation mystique à la rédemption du Seigneur. Prier c’est déverser ton sang pour tes frères, dit saint Silouan. Et il a la conscience que tous les saints ont fait et font la même chose. Il est uni dans sa prière avec tous les saints, les anges, et en fait avec toutes les créatures.

 

J’aime appeler la Bretagne : la sainteté par mètre carré. N’importe où tu vas, tu trouves quelque chose lié à un saint. Vous n’avez pas ici un trésor . Vous êtes un trésor.

Vous venez de Roumanie, mais très tôt vous avez vu la richesse spirituelle que représentent nos saints bretons, pour lesquels vous avez une attention particulière. Que représentent-ils pour vous ? 

Quand nous sommes arrivés ici, nous n’avions rien su de la Bretagne ou de ses saints. Je me rappelle le long voyage par  voiture pendant lequel nous étions étonnés des noms des localités.  A peu près partout on voyait quelque chose avec plou, ker, loc, lann, ou tel ou tel saint. Ca nous a incité à faire des recherches. Et, de plus, le Père Philippe (un prêtre orthodoxe de Plouzané) nous avait raconté l’histoire des saints bretons et de leurs reliques.  Mais nous ne connaissions pas la langue française. Ensuite nous avons appris un peu le français, nous avons lu l’histoire de la Bretagne, nous nous sommes familiarisés avec les vies des saints et avons découvert qu’il avait beaucoup des reliques aux alentours. La découverte de leurs vies a été un choc. Nous y avons reconnu une foi et un mode de vie identiques aux  vieux moines d’Egypte et de Palestine et à la vieille tradition de l’Eglise. Nous nous sommes retrouvés entièrement en eux. Je répète: entièrement. C’est  un sentiment difficile à décrire. Nous avons su clairement que c’étaient eux qui nous avaient amenés ici. Dès lors nous nous sentions ici comme chez nous. Ils sont l’expression de la foi de l’Eglise ancienne. Ils sont les témoins de la vrai vie chrétienne. Alors  nous avons commencé à visiter et à vénérer leurs reliques, leurs lieux de culte, etc. Des dizaines et des centaines d’endroits, certains connus, certains peu connus ou fermés la plupart du temps. Nous avons découvert des reliques et des traces des saints partout : parfois mis dans des églises pour être vénérées, parfois dans des greniers(oui!), parfois oubliés dans un coin poussiéreux d’une église, parfois dans des vitrines parmi d’anciens objets précieux, parfois dans des mairies, parfois dans des musées, parfois prêts à être vendus sur internet… la liste peut continuer. Partout des fontaines saintes , des chapelles, des églises. C est vraiment étonnant. J’aime appeler la Bretagne : la sainteté par mètre carré. N importe où tu vas, tu trouves quelque chose lié à un saint. Vous n’avez pas ici un trésor . Vous êtes un trésor. Mais la tristesse a convergé avec cette joie: généralement les gens ne sont pas conscients de ce trésor. La Bretagne ce n’est pas seulement un terre de légendes mais le pays des saints. Je ne nie pas l’influence de la profonde spiritualité des celtes mais la Bretagne a été fondée par les saints. Partout flotte un parfum discret de sainteté. Mais on doit avoir des sens subtils pour le “prendre”. Cette découverte a dû être dévoilée aux autres. Nous avons commence a faire connaître ces saints en Roumanie et dans d’autres pays et continents. L’effet a été surprenant : tous, vraiment tous, en ont  été ravis. Tous veulent venir ici pour vénérer leurs lieux,  lire leurs vies et suivre leur manière de vivre selon la possibilité de chacun.

Par les saint bretons la Bretagne est devenue universelle. Elle appartient au monde entier. Et ça s’applique à tout pays. Vous êtes bretons si vous êtes conscients de vos saints !

Est il important pour vénérer nos saints locaux ? Pourquoi ?

Je n aime pas  l expression “vénérer les saints” même si nous l’utilisons et c’est certifie par la tradition. C’est a peu près un terme  technique qui distingue, toutefois dans une manière très juste, la vénération des saints de l’adoration de Dieu. Mais pour les modernes, la vénération implique plus un sentiment de respect et une certaine formalité, un rapport un peu extérieur avec l objet vénéré. Pour  l’Eglise ancienne, la vénération des saints était une part de son identité. Ils sont les membres du même corps de l’Eglise. Nous regardons parfois l’Eglise constituée de deux parties un peu séparées. Les saints sont dans “le ciel” et nous, le reste, sur la terre. Mais, selon les mots de saint Silouan, le même Esprit Saint vit aussi bien dans “le ciel” que sur la terre. Vénérer les saint signifie que nous (puisque eux-mêmes, les saints, l’ont déjà) avons la conscience de l’Eglise comme une. Et l’Eglise a une seule identité: c est l’épouse du Christ, le corps du Christ où n importe quel autre terme que vous utilisez pour désigner cette union  totale. Alors si je ne “vénère” pas les saints, je ne suis pas conscient de ce que je suis, j’ai perdu mon identité chrétienne. J’aurais besoin de dizaines de pages pour développer cette idée même si elle peut être contrariante pour certains. Dans le cas particulier de la Bretagne, la naissance du peuple breton est synonyme avec la présence des saints. Les saints ont fondé et soutenu la Bretagne. Ils sont l’âme de la Bretagne. Même si le corps ne reconnait pas l’âme ou l’oublie, toutefois c est l’âme qui soutient le corps. Par les saint bretons la Bretagne est devenue universelle. Elle appartient au monde entier. Et ca s’applique à tout pays. Vous êtes bretons si vous êtes conscients de vos saints. S’ils deviennent votre vie. Puisqu’ils sont vivants et qu’ils nous embrassent avec leur amour TOUJOURS. Ils font des miracles si nous les laissons de les faire. Je suis sur que le poisson de saint Corentin n est pas une légende. Sinon, je dois nier l’Evangile entier, et en particulier la multiplication des pains dans le désert. Et les miracles ne sont pas seulement les faits sortis de la “normalité” (bien que la normalité soit constitué des miracles) mais aussi la transfiguration intérieure des hommes. Le grand miracle c’est lorsqu’une personne devient une avec le Christ.

Merci beaucoup, Père Justin ! 

Je vous remercie pour cette occasion d’exprimer notre amour pour la Bretagne et je demande pardon à tous si mes mots ont blessé (sans mon intention) quelqu’un.

 

Propos recueillis par Eflamm Caouissin

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À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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4 Commentaires

  1. « Vous êtes bretons si vous êtes conscients de vos saints ! » On ne saurait être plus explicite. La Bretagne est un peuple ontologiquement chrétien, et l’Église catholique la matrice civilisationnelle de tout l’Occident.
    Aussi n’espérons pas de renouveau complet en Bretagne sans en passer d’abord par un véritable redressement spirituel. C’est malheureusement une option qui a trop longtemps été mise de côté, et que toute une partie du mouvement dit  »breton » fait aujourd’hui semblant d’ignorer. Quand à leur amnésie, elle va de paire avec leur anti-cléricalisme bidon. Peut-être que tout ce beau monde se réveillera bien un jour… quand il sera trop tard ! Prions pour leur conversion.

  2. Claire de Cargouet

    merci pour ce magnifique témoignage de nos frères Orthodoxes !
    Je l’ai beaucoup partagé ,tellement cela me rejoint et me touche !
    j’aimerais bien aller les voir !
    Rien ne me choque dans ce qu’il dit ,c’est si vrai cet oubli de nos racines !
    Nous sommes tous au Christ Seigneur et nous devons garder nos racines anciennes
    Encore Merci

  3. « selon les mots de saint Silouan, le même Esprit Saint vit aussi bien dans “le ciel” que sur la terre. »

    Magnifique phrase sertie dans un entretien du plus haut intérêt. L’Esprit – ar Spered Santel -, à l’oeuvre en permanence. Voilà le lien dynamique entre les saints d’hier et les gens de foi d’aujourd’hui, et même ceux qui sont encore plus loin en plein brouillard atone. Voilà l’Eglise en devenir. Pourquoi n’entend-t-on pas celà dans nos homélies? Merci à ces moines orthodoxes, venus de Roumanie, de nous le rappeler.

    Et encore ceci:

    « Dans le cas particulier de la Bretagne, la naissance du peuple breton est synonyme avec la présence des saints. Les saints ont fondé et soutenu la Bretagne. Ils sont l’âme de la Bretagne. »

    Nous voilà très loin d’un vague folklore, un peu fadasse. Oui vraiment merci au Père Justin de revigorer et raviver notre regard sur la Bretagne.

    Breizh a voe Douar ar Sent… a voe, a zo, hag a vo. E sioulded hag e lugern a-vremañ….

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