Saints bretons à découvrir

RETOUR sur le TRO BREIZ 2013

Amzer-lenn / Temps de lecture : 49 min

Nous vous proposions il y a quelques jours le compte-rendu d’Yves, marcheur du Tro Breiz, sur la Grande Troménie de Locronan 2013. Il s’agissait pour lui d’une sorte de prologue à l’étape annuel du Tour de Bretagne. Voici donc la suite de son périple. 

Lundi 29 juillet

tro breiz.jpgLe rendez-vous est fixé non pas à la cathédrale Saint Vincent de Saint Malo – intra-muros – où nous sommes arrivés l’an passé, mais à l’église Notre Dame des Grèves – Rocabey – ; voilà une particularité notable de cette étape qui va nous conduire à Dol, chez Monsieur Saint Samson et même, au-delà, jusqu’à Dinan.

Philibert m’y conduis de la Guimorais où son épouse et lui m’ont offert l’hospitalité dans leur petite maison de Catenabat qui les retiendra en pays Poulet après leur prochain départ pour le midi vitivinicole narbonnais. J’étais arrivé de la veille après m’être offert un petit détour familial, déjeuner chez ma cousine germaine et marraine, Solange et Dominique, son époux, près de Rennes, puis sur les bords de Rance chez une de mes cousines utérines, Roselyne et Baudouin, son époux, chez qui j’ai eu plaisir de revoir sa sœur aînée, Christiane et Jean-Philippe, son époux.

Tout ça pour vous dire qu’on a causé du pays ! ….

Hélène, la minahouette, m’avait gentiment prévenue au téléphone, pour ne pas que je m’inquiète, qu’elle viendrait par ses propres moyens et logerait chez sa sœur.

Nous voilà donc à Rocabey, quartier de Saint Malo, à la fin de la messe de N.D des Grèves où se déroule, souventes fois, l’office dominical de l’assemblée des descendants de capitaines corsaires où j’accompagne mon épouse sur la trace de ses ancêtres : Mathurin Guibert, Hancelin, Ruault de la Motte et du Verger.

A la fin de la messe, c’est Joëlle, chapeautée et en chasuble jaune, qui nous donne les consignes du jour ; Marie-Joseph a pris une retraite largement méritée ; néanmoins, elle marche avec nous, malgré – suprême handicap ! – une extinction de voix prégnante de nature à porter atteinte à son moral qu’elle a pourtant de fer.

Le temps est clair et frais, je ne m’attarde guère à repérer, ici et là, les têtes connues : nous voilà partis, on rejoint la digue de Rochebonne par l’avenue de Moka et, cap à l’est, nous tournons le dos à la vieille ville corsaire, toute mauve dans le soleil levant, la mer est basse, la pointe ferrée de mon bâton sonne sur les dalles de granit, donnant le rythme de la marche.

Au fil des pas on renoue avec les pèlerins laissés, l’an dernier, sous une pluie battante qui avait écourté les adieux ; en réalité, c’est comme si nous nous étions quittés la semaine précédente…

« Tiens, bonjour, comment va ? Plaisir de te voir… »

Il ne manque presque personne, en tout cas, ceux qu’on ne voit pas sont ceux qui manquent le plus, allez savoir pourquoi …

Nous quittons la plage pour l’église de Saint Ideuc, paroisse de Paramé, puis, quelques kilomètres plus loin, la chapelle Saint Vincent en Saint Coulomb, où, comme à la cathédrale de Saint Malo, on vénère le saint patron des vignerons, avant de pousser jusqu’au château de la Ville Bague, lieu de séjour malouin d’Eric Tabarly, mis à notre disposition par sa propriétaire et sous les frondaisons duquel nous avons pris notre premier repas champêtre.

J’ai retrouvé mes habitudes : le sandwich complet, alternativement thon et jambon et, grâce au lion de sable sur fond d’or, mort-né le lion, c’est-à-dire sans griffes ni dents, ce qui le distingue du lion de Flandre, le pavillon des léonards, fièrement brandi par mon camarade, le Cipal Jean-Yves, de Landi. Je retrouve, avec lui, la compagnie de Fanch le comptable nantais, Patrick, l’ancien, toujours aussi vaillant, la belle Hélène en vacance de ses élèves du 9.5, Yvon, le général, le jeune Pierre sans son copain de l’année dernière, et d’autres encore ; je les avais plus ou moins croisé dans la matinée, on se congratule.

C’est comme si on s’était quitté la veille ; en route pour une bonne semaine de tro-breiz que l’on se promet piquetée de Picon- bière bien frais et goûteux.

Mais on n’y est pas encore : la route est encore loin pour Cancale, terme de notre escale du jour.

Il s’agit de se mettre en train, le pli n’est pas encore pris, j’ai eu le tort de mettre de nouvelles chaussures, en toile, plus légères, style « pataugas », encore une lubie d’ancien scout, mais, un demi-siècle plus tard, ce n’est plus pareil ; les socquettes légères que, compte tenu de la température annoncée, j’ai préférées aux chaussettes de laine sont trop étroites pour mon pied, j’ai eu tort.

J’entends derrière moi une voix mâle et forte faire le reportage en direct de la marche en cours, son auditoire doit être un peu dur d’oreille d’autant que je n’entends aucune réponse aux rares interrogations qui ponctuent son monologue. Arrivé à ma hauteur, je m’avise qu’il s’agit d’une personne d’un certain âge, qui doit certainement avoir un usage récent de son portable pour faire, dans l’urgence, le compte rendu in extenso de son activité en cours à un lointain correspondant auquel je lui demande, au passage,  de transmettre mes salutations….

Un peu plus loin, Soprane et Alti, deux fraiches jeunes filles nous régalent au passage, d’un magnifique chantproduits-bretons-celtes_240707_100617.jpg polyphonique qu’elles interprètent à deux voix, malheureusement elles marchent aussi vite qu’elles chantent harmonieusement ; je me promets, le lendemain, de rechercher leur compagnie et d’éviter celle du marcheur au portable.

On rejoint la côte à proximité du Fort du Guesclin, ancienne propriété du chanteur Léo Ferré, puis, direction plein est et l’on retrouve de nouveau la mer, au Verger, dominée par la chapelle N. D. des Flots, la bien nommée, avant de marcher plein sud pour arriver à Cancale par le sentier côtier au-dessus de la pointe du Hock.

On aperçoit, loin sur l’horizon, le mont Dol, notre étape du lendemain et, plus à l’ouest, perdu au milieu des grèves, eh oui, c’est bien lui, le Mont Saint Michel, petit triangle isocèle dont la pointe est dirigée vers les cieux pommés de cumulus.

Quel regret de ne pouvoir s’y diriger, mais douze cents pèlerins d’un coup, début août, c’est trop, mais j’y reviendrai…

Tiens, voici mon voisin de Lanvaudan, Bernard Rio, photographe et auteur à succès, rien n’échappe à son objectif ni à sa plume qui sait si bien décrire ce que le premier ne pouvait capter ; après « le voyage dans l’au-delà » (« les bretons et la mort », éditions Ouest-France, septembre 2013), c’est le tro-breiz qui pique sa curiosité insatiable.

Bien content d’être enfin arrivé à l’étape, j’installe mon campement à proximité de la salle des sports, pas trop loin de la douche que je prendrai glacée après le dîner servi bien loin, de l’autre côté de la ville. Les tentes se mettent à fleurir le terrain de foot, çà et là ; je salue les uns et les autres que je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer : le jeune abbé Ayrault au milieu de sa cour de jeunes filles en fleur qui se moquent gentiment de mon confortable pyjama rayé style carcéral que j’arbore avec un sens, maintenant connu, de la provocation et de l’indifférence.

La nuit est bonne, en dépit d’hurlements qui ont ponctués la soirée, sans que l’on sache leur origine ; l’âne qui accompagne son pèlerin, comme sur la route de Quimper à Saint Pol, salue à grands cris le jour qui se lève, signifiant ainsi la fin de la nuit, il est 5 heures : debout tout le monde !

 

Mardi 30 juillet 

Petit déjeuner en commun, puis messe, je reconnais l’organiste qui, l’an passé, m’avais pris pour un médecin, je ne l’avais finalement contredit que pour éviter de tomber dans l’exercice illégal de cet art charitable, nous nous saluons d’un sourire. Etienne, le cérémoniaire titulaire, avait accepté de retenir ma candidature pour la lecture ; il s’agissait d’un passage du livre de l’Exode, assez long, des extraits des chapitres 33 et 34 ; le lectionnaire était barré d’un trait de stylo bille, séparant deux péricopes, celle de la tente et celle du renouvellement de l’alliance.

J’ai, avec humilité, cru devoir obéir aux instructions – écrites – en ne lisant que la première partie du texte… A la fin de la messe, j’ai été m’excuser auprès du Père Philippe Jeannin (o. p.) dont l’homélie portait notamment sur la nécessité pour Moïse – en l’absence de photocopieur – de remonter sur la montagne afin d’obtenir de nouvelles tables de la loi en remplacement de celles qu’il avait brisées de colère à la vue du veau d’or dressé en son absence, lors du premier tirage, c’était, précisément, le passage supprimé de ma lecture.

En réalité, il faut tout lire et éviter les lectures dites « abrégées », je le saurai dorénavant.

L’évangile en breton – langue orale qui, avec le temps, est devenu familière au tro-breiz – lu par le Père Dominique de Lafforest, était celui de la fête de Marthe, la veille, tandis que la version, en français, était celle du jour : l’explication de la parabole de l’ivraie.

Bien qu’en « partance » – titre de son dernier recueil de poésie – comme nous tous, d’ailleurs, le Père Dominique a différé son envol vers les Etats-Unis, pour venir, de nouveau, avec nous, sur les chemins du tro-breiz et sa présence nous rassure : il n’a pas son pareil pour nous raconter l’histoire de la plus petite chapelle perdue au fond de la campagne bretonne et nous y faire prier, en latin, en breton, en français, le saint local et la sainte vierge.

Pourquoi cette double appellation : « Marthe, Marthe » (Lc 10, 41) ? J’ai interrogé les uns et les autres, aucune explication ne m’a satisfaite : j’avais bien compris qu’il s’agissait là d’une forme d’insistance, comme pour le « amen, amen, dico vobis … », mais appeler quelqu’un deux fois par son nom, comme « Samuel, Samuel ! » de son 1° livre (3,4) c’est beaucoup plus que de l’insistance syntaxique ou de la surdité avérée chez l’interpellé ! Si le jeune Samuel était encore suffisamment endormi pour confondre la voix de son patron, Eli, avec celle de Yahvé, l’obligeant ainsi à répéter son nom, tel n’est pas le cas de Marthe, occupée aux travaux du ménage, activité incompatible avec même une légère somnolence, n’est-ce pas mesdames ?

Les sœurs augustines, également interrogées, m’ont chargé de leur rapporter le résultat de mes recherches.

Le tro breiz est aussi l’occasion d’avancer dans la culture exégétique qui n’est pas réservée seulement à quelques spécialistes !!

Autre drame : les chaussures de marche du maître ouvreur ont disparues….si on ne les retrouve pas, il envisage de quitter l’organisation, ne pouvant plus remplir correctement sa mission. Nous voilà bien ! Vol ? Plaisanterie de collégien ? Le ou les auteurs sont invités publiquement, sinon à se dénoncer du moins à remettre, éventuellement incognito, l’objet du larcin à un endroit aisément repérable par son légitime propriétaire, ah mais !

Le temps, variable puis nuageux, était déjà frais ce matin, au plus grand plaisir des pèlerins qui, en réalité, craignent davantage la chaleur que la pluie. Eh bien de la pluie, en voilà, le long de la côte qui file plein sud, avec, sur notre gauche, la mer, loin à l’horizon, couronnée ponctuellement par les monts Saint Michel et Dol.

Ça a commencé très doucement à la hauteur de Château Richeux où le propriétaire, le chef Olivier Roellinger y traite ses clients, le déjeuner de midi est à moins de 30 € ; pour nous, ce sera de la belle eau bien claire, largement distribuée au point eau qui nous désaltérera tout aussi bonnement.

Attention : les rochers sont glissants en bord de mer, une malheureuse pèlerine s’en souviendra : elle est allongée sous une couverture de survie qui nous impressionne ; par discrétion, nous ne nous attardons pas, on la reverra, quelques jours plus tard, l’épaule immobilisée par un plâtre immaculé.

La pluie nous prend et ne nous lâche plus, nous longeons les Nielles jusqu’au Pont Benoit où nous quittons le bord de mer et les chantiers ostréicoles, direction plein sud, vers la Gouesnière, le vent d’ouest nous attrape en plein sur notre côté droit, en quelques minutes nous sommes trempés ; j’avais bien fait l’acquisition de belles guêtres, serrées dans mon sac, mais je suis trop mouillé pour m’arrêter et les enfiler sur un pantalon déjà dégoulinant de pluie, tant pis, on va s’habituer.

Tiens, voici un TGV qui, à allure lente, traverse la campagne dans la platitude de notre horizon, nous longeons une voie de chemin de fer avant de la traverser, c’est la ligne Saint Malo- Rennes-Montparnasse, nous n’échapperons donc jamais vraiment au syndrome de la grande banlieue.

Le repas est pris à l’orée du village de la Gouesnière ; la pluie s’est calmée, le vent semble tomber, nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de la Fresnais, terme de notre étape du jour, mais il reste encore tout l’après-midi, soit près de trois heures de marche, à en croire notre « road book ». En effet, après le repas, les panneaux indicateurs rencontrés sur notre route nous confirment la proximité de l’arrivée, nous croisons à plusieurs reprises la voie de la liberté, avec ses bornes caractéristiques qui jalonnent la route depuis les plages du débarquement en Normandie jusqu’à Bastogne dans les Ardennes belges.

Au lieu de nous diriger droit sur la Fresnais nous prenons la direction sud pour, ensuite, remonter vers le nord et atteindre notre objectif : comme pour la randonnée mensuelle de l’association locale des marcheurs du dimanche, il faut assurer la longueur du parcours en abattant les kilomètres annoncés, au décamètre près, sans même la justification d’un détour culturel motivé par la présence, à l’écart, d’une chapelle remarquable.

C’est bien cet espoir qui me fait suivre docilement la colonne au lieu de piquer directement sur l’arrivée et économiser ainsi des forces déjà largement mises à l’épreuve.

Des tours et des détours au milieu des marais, dans le plat pays gallo, bien loin du relief de la basse Bretagne granitique arpentée jusqu’à présent, on va en faire : les routes sont bordées d’immenses fossés, très creux où sourd une eau pas toujours claire, tiens, il y a même du courant : ce sont les canaux d’assèchement des marais de Dol, toujours strictement surveillés par le syndicat des digues et marais, un des plus ancien du genre (1799).

Nous arrivons enfin au terme de notre étape ; la commune s’est mise en frais pour nous accueillir, le maire, en personne, Daniel Gaslain, aide-soignant en retraite, se met en quatre pour nous rendre agréable notre séjour dans sa commune.

Après le très copieux pot d’accueil avec force cidre et galettes, nous découvrons l’église, son intérieur romano byzantin, en forme de croix grecque, une coupole en bois de placage qui rappelle plus les bâtiments levantins d’inspiration orientale que les chapelles bretonnes, due aux plans de l’architecte, pourtant breton pure race, Arthur Regnault (1839-1932), qui a signé, ici, nombre d’édifice religieux à la fin du XIX° siècle.

C’est le point de rencontre avec nos confrères pèlerins, ceux de Saint Michel que l’on appelle « miquelots » pour ne pas les confondre avec la souris des cartoons américains ; ils sont presqu’au terme de leur parcours. Tel n’est pas le cas des Jacquets, sauf ceux qui sont de retour de Compostelle, que l’on croise également ici. Beaucoup sont d’ailleurs déjà parmi nous, ils forment même une catégorie très spéciale au sein de la communauté trobreizienne, une sorte d’aristocratie, le haut du panier en quelque sorte. Je n’en suis pas et n’en ai pas même le goût, pour l’instant, du moins.

Le Picon-bière, face à la gare, est d’excellente facture, la tablée, enjouée ; nous faisons des émules en la personne des deux caps de vau amis que nous convertissons à notre breuvage, ainsi que leurs épouses respectives. 

Je m’attarde en compagnie du Père Jean Baptiste, jeune abbé rouquin, légèrement barbu, ses yeux clairs cerclés de lunettes d’intellectuel, mais pas trop ; il a quitté les quartiers tourangeaux d’entre Cher et Loire pour venir arpenter les tourbes blanches et noires des marais de Dol, blanches comme les sables venus de la mer, noire comme le compost des forêts englouties.

Il me faut aller préparer mon campement avant de revenir dîner et je suis bien fatigué ; juste avant le passage à niveau une voiture s’arrête à ma hauteur et son conducteur me propose aimablement de m’emmener jusqu’à la salle de sport, ce que je m’empresse d’accepter … C’est monsieur le maire lui-même qui me conduit jusqu’à mon bivouac.

Je gage que si les trobreiziens avaient le droit de vote sur la commune de la Fresnais, Daniel Gaslain, s’il est candidat au printemps prochain, n’aurait aucun souci à se faire pour sa réélection !

Néanmoins, après le dîner je vais participer à la lectio divina sous la direction du jeune recteur de saint Yves des Bretons à Rome, (via della scrofa, rue de la truie, à proximité de saint Louis des Français), l’abbé Guillaume Le Floch, qui, en cette année particulièrement ensoleillée a oublié son chapeau breton, rond, qui, les années précédentes, permettait de le repérer de loin.

Son enseignement portera certainement ses fruits ; en sortant, Rémi m’interpelle : « toutes les religions ne se valent elles pas ? … » Ma réponse est immédiate : « non, mon cher Rémi, c’est bien celle que je professe qui est la meilleure ». Si tel n’était pas le cas, j’en changerai immédiatement !

 

Mercredi 31 juillet

Pas de messe ce matin vu que ce soir il y a grande solennité à la cathédrale de Dol pour honorer, comme il le mérite, Monsieur Saint Samson, un des sept Pères fondateurs que notre pèlerinage vénère cette année ; néanmoins, nous nous réunissons (presque tous) à l’église pour la prière des laudes puis les instructions du jour par Joëlle, avant de prendre le départ de l’étape.

1003996_10151722956067432_1149381546_n.jpgEn sortant Hugues me tend une brassée de fanions qui lui restent sur les bras, je prends celui de Tugdual à défaut de trouver celui de mon saint patron. Très important ces petites bannières frappées du nom des saints locaux qui nous accompagnent tout au long de notre marche, c’est le signe distinctif du tro-breiz, qui fait de nous, plus que des randonneurs : des pélerins. 

Dieu merci – mystère de l’intervention de Monsieur Saint Samson – Fanch K a retrouvé l’usage de ses chaussures orthopédiques, nous allons pouvoir, en toute sérénité, poursuivre notre périple derrière lui ; j’ai cru comprendre que la dormition momentanée de ses chaussures avait été l’objet d’un pari hasardeux (mais gagné quand même). Veuillez noter que j’y suis totalement étranger !

Etape particulièrement courte : une quinzaine de kilomètres, alors en route pour le mont Dol où le repas est prévu, avant la mise en place, l’après-midi, de la procession jusqu’à la cathédrale Saint Samson de Dol.

Nous voilà parti, plein nord sur la route de Hirel pour rejoindre le bord de mer, le temps est frais et clair, une belle journée s’annonce.

Le matin, il faut remettre la machine en marche, ça peut demander du temps, mais ça finit par reprendre petit à petit, se remettre debout, enfiler les chaussettes, le plus dur est fait : le sac à dos pas trop lourd, pas trop volumineux, toujours trop diaphorétique au point d’imbiber la ceinture de mon pantalon qui va déteindre, provoquant une disgracieuse tache et les moqueries des amis toujours plein d’attentions.

Bien attaquer le sol du talon, la tête droite, un léger balancement des épaules et hop c’est parti. Indéfiniment répété, le mouvement, sur terrain plat fait avancer, inéluctablement, jusqu’à une, même légère, modification du profil linéaire de la route, soit qu’elle monte, soit qu’elle descende. Alors la montée, le souffle court, bruyant, le pas se raccourcit, j’admire ceux et celles qui me dépassent, tiens, c’est la belle Hélène : elle boit l’obstacle de sa marche aérienne, encore une fois, je renonce à la suivre.

La mer est basse, très loin devant, au point que les bateau de travail sont munies de roues amphibies pour permettre aux conchyliculteurs d’accéder à leurs parcs et d’y travailler. D’ailleurs, après le ravitaillement en eau, voici le port du Vivier-Cherrueix, le plus gros complexe conchylicole d’Europe, à l’embouchure du Guyoult, important exutoire du marais de Dol que nous traversons avant de faire route sud vers le mont Dol qui disparait de notre horizon au fur et à mesure qu’on s’en approche.

Alors, fini la mer qu’on avait trouvée au sortir des Monts d’Arrée, à la lisière du pays léonard, il y a plusieurs années de cela, et que l’on a longée de Saint Pol à Tréguier, puis Saint Brieuc et Saint Malo, à main gauche, on ne la reverra plus … On la laisse derrière nous, avec le Mont Saint Michel planté dessus comme la voile grise d’un vieux navire corsaire.

Après s’être faufilé dans les marais à la recherche du Mont Dol, nous voici enfin à ses pieds, il va falloir y grimper, et il y a du monde, pour une population de pèlerins dépassant largement le millier, le sentier est étroit et la file, indienne, soyons patients.

Est-ce la faim qui donne des ailes ? La beauté du paysage ? Les nuages ont disparus laissant la place à un chaud soleil d’été que l’on fuit sous les frondaisons ; toujours est-il que le sommet est atteint. Sandwich pris au camion, je rejoins, pour le déguster en agréable compagnie, le fanion léonard et mes amis sous un magnifique cyprès dont l’ombre qui s’étale devient précieuse.

Il reste encore quelques mètres à monter pour atteindre le sommet et jouir du panorama, du haut de la tour Notre Dame de l’Espérance qui culmine à près de 70 mètres au-dessus du niveau de la mer que l’on aperçoit à l’horizon lointain.

A mon retour sur terre, petite visite à la chapelle Saint Michel, pause sur la chaise du diable à proximité du précipice, avant de revenir vers les amis qui m’invitent à me presser. Abrité du soleil par le grand cyprès, c’est Monseigneur d’Ornellas lui-même, évêque du lieu en même temps que titulaire des sièges épiscopaux de Rennes et Saint Malo qui prend son repas en compagnie du père Jean Baptiste et du prof de philo du collège sainte Croix du Mans, déjà croisé il y a quelques années sur les chemins du trobreiz entre Quimper et Saint Pol. Je m’immisce dans leur cercle sur la suggestion de mes amis trop timides ou trop discrets pour s’y imposer.

Ancien secrétaire particulier du cardinal Lustiger, Monseigneur Pierre d’Ornellas, qui vient de fêter en mai dernier son 60° anniversaire, a été consacré évêque auxiliaire de Paris en 1997 avant d’être nommé en 2006, coadjuteur de Mgr Saint Macary auquel il succédera en 2007, après son décès. 

Spécialiste des questions de bioéthique, Monseigneur d’Ornellas, par ailleurs président de la Commission Episcopale pour la Catéchèse et le Catéchuménat, vient de publier un livre sur Vatican II : « audace et tradition, Vatican II : un acte prophétique » (éditions parole et silence, février 2013) ; je vais me le procurer, avec celui du cardinal Lustiger « le choix de Dieu » (entretiens avec  Jean-Louis Missika, IEP et Dominique Wolton, CNRS, éditions de Fallois 1987), abondamment cité et commenté par les abbés de Bronac et Naturel dans le livret spirituel qu’ils nous ont concocté cette année.

En attendant, il faut se préparer pour la cérémonie de l’après-midi que se doit de présider Monseigneur de Dol en personne, nous nous quittons sur ces entrefaites, chacun regagnant la place qui doit être la sienne.

En redescendant je croise le proc, porteur du pavillon de la presqu’île Guérandaise : une croix de Saint André noire sur fond blanc, les porteurs de bannière, comme de pavillon, ont le privilège de figurer en tête du cortège, il m’invite à le suivre et, fendant la foule des pèlerins ébahis, nous nous retrouvons en bas, aux tous premiers rangs de la procession qui se met en place sous la direction attentive des séminaristes en aube blanche.

Un temps plus tard, me voici tenant le cordon de la bannière de Saint Patrick, portée par le capitaine des paroisses Saint Ideuc, Rotheneuf et Paramé, secondé par son jeune neveu. C’est lourd une bannière, surtout quand le vent s’en DSC09394.JPGmêle, je porterai, mon tour venu, la bannière du doyenné de Saint Patrick d’Alet.

Voici enfin le porteur de la bannière locale, celle de la paroisse de Dol, la procession peut enfin se mettre en marche, doucement, vers Dol et sa cathédrale que l’on aperçoit, là-bas, en contrejour, se découpant dans le bleu du ciel breton. Les cérémoniaires veillent au respect des distances et de la vitesse du convoi, lui donnant toute son allure hiératique pour le plus grand bonheur des spectateurs-photographes – caméramen et notre propre fierté de trobreizien conscient et organisé.

Je ne vous est pas dit, tant ils ont su se rendre discrets et se fondre dans la foule des pèlerins, à croire qu’ils le sont vraiment devenus, Loïc Riou et son complice Antonin Alloggio, vidéastes-marcheurs, ainsi qu’ils se qualifient eux-mêmes, sont parmi nous et ne laissent rien passer sans le mettre en boite pour en faire un DVD, qu’ils ont d’ores et déjà intitulé « Tro-Breiz 2013, il était une Foi… », produit par « Point Barre », leur société de production soigneusement gérée par la maman de l’un d’eux ; je l’ai réservé.

Nous passons sous la voie de chemin de fer dont les accotements sont couverts d’amateurs d’images authentiques, avant de remonter vers la ville haute et la promenade Jules Revert, récemment aménagée aux pieds des remparts où la procession se reforme avec la présence du maire, Denis Rapinel. Les pèlerins doivent, comme de coutume, pénétrer les premiers dans le sanctuaire, nous descendons ainsi en corps constitués toute la rue Lejambtel , puis la grande rue des Stuarts, empruntons saintement la rue Ceinte qui nous conduit vers la magnifique cathédrale Saint Samson et la fraicheur de ses hautes voutes, toutes claires du soleil d’été.

La messe est concélébrée par les deux évêques Mgr d’Ornellas et Mgr Centène ; l’évêque du lieu, successeur de Saint Samson et l’évêque de Vannes. Mgr Centène arbore la croix pectorale que portait le dernier archevêque de Dol, Mgr Urbain René de Hercé (1726-1795), avant de tomber – un 28 juillet, fête de Saint Samson, cela ne s’invente pas – sous les balles du peloton formé dans les jardins de la Garenne à Vannes. Avant son exécution, aux côtés du général de Sombreuil, commandant la malheureuse expédition de Quiberon, Mgr de Dol avait confié sa croix pectorale à un brave homme avec mission de la remettre à l’évêque de Vannes ce qu’il a manifestement fait. 

Cet hommage rendu par les deux évêques à la mémoire de leur valeureux prédécesseur à une époque difficile de notre histoire nous a beaucoup émus.

Après la figure de Mgr de Hercé, c’est celle de Jean du Moulin (1571-1636), grand carme breton, localement vénéré sous le nom de Jean de Saint Samson qui a été évoquée. Aveugle musicien, mystique thaumaturge, Jean est l’auteur de nombreux écrits théologiques dont une « épithalame ou poème d’amour » réédité en 1997, en livre de poche, au Seuil.

La cérémonie se termine par la remise des diplômes à ceux qui, bravement, ont bouclé leur parcours commencé il y a plusieurs années, au moins sept. Ils sont nombreux, il y a parmi eux, notre cipal préféré : Jean-Yves, le père Philippe Jeannin (o. p. ), l’ex boss du pèlerinage du rosaire puis du jour du Seigneur dont l’avenir s’ouvre devant lui, Bertrand, le courageux Bertrand, mon copain Yves/Alexis et son épouse qui ont enfin, avec bonheur, quitté la banlieue parisienne pour celle de Vannes, Branderion, mon vieux copain Roger, avec sa paire au chaud, puis tant d’autres, la place me manque pour tous les citer. Je les envie, mais ce n’est pas encore mon tour : si j’ai bien visité les sept saints fondateurs dans leurs cathédrales respectives, il me faut maintenant revenir à mon point de départ : Brangolo en Inzinzac, ce sera en 2015, après Vannes, de nouveau, l’an prochain ; je pourrai alors, décemment, aller chercher mon diplôme à la cathédrale Saint Corentin de Quimper… Pour l’heure je me bornerai à faire broder, sur mon sac à dos, les sept écussons des sept saints fondateurs.

Après toutes ces émotions, nous nous retrouvons à la terrasse ensoleillée de la Table Ronde, grande rue des Stuarts, famille régnante catholique d’Écosse, dont l’ancêtre était sénéchal de Dol, (en anglais stewart, francisé en stuart) ; le Picon-bière s’y est révélé d’excellente facture.

Le dîner est servi de l’autre côté de la place Châteaubriant tandis que le bivouac est installé à l’autre bout de la ville, sur l’autre rive du Guyoult, route de Dinan. La paresse, la fatigue, le souci d’économiser les forces pour le lendemain me feront manquer le concert d’orgue à la cathédrale, tant pis pour moi.

La salle est pleine et il y fait bien chaud, Fanch et moi sortons avec nos plateaux sur la cour où sont déjà installées, casque sur les oreilles, trois petites adolescentes bien délurées, Emilie l’indisciplinée, la sage Marine et Béatrice, la sérieuse, Patrick nous rejoint bientôt. Nous nous réjouissons mutuellement de cette rencontre inattendue : nous les enseignons autant qu’elles nous égayent. 

Les nuits sont fraiches, mais claires, l’humidité matinale est aisément maîtrisée en installant le sac de couchage sous un arbre, mais je reste à proximité des douches et, sait-on jamais, de la salle de sport qui abrite le coucher collectif auquel je suis régulièrement inscrit. Elément limitatif : l’éclairage public non encore allumé lors de mon installation, il me prive d’une bonne partie du plaisir de la nuit à la belle étoile.

 

Jeudi 1° août

Je me réveille comme je me suis couché après une nuit certainement réparatrice, mais je vois que la mise en route est plus longue et pénible d’année en année, pourtant il me faut retraverser toute la ville pour prendre le petit déjeuner, moment agréable de la journée, avant de redescendre vers la cathédrale pour la messe : il fait un temps magnifique, la journée s’annonce particulièrement chaude ; elle le sera.

Le soleil matinal fait danser la nef de Saint Samson et de ses compagnons que Mgr d’Ornellas nous avait fait découvrir, la veille, dans la grande verrière du chœur, derrière le maître autel. 

A l’issue de la cérémonie, le Père de Lafforest nous transmet la bénédiction du pape François, en déplacement à Rio pour les JMJ ; le Saint Père évoque dans son message à notre intention « la persévérance de la marche ». Comme il a raison… Sur la suggestion de nos responsables, nous lui avons tous envoyé une carte postale en réponse ; cette bonne idée n’a pas été partagée par tous, notamment du Père Huon, secrétaire du cardinal Barbarin, hospitalisé à Cayenne pour un triple pontage, à la pensée de ses collègues du Vatican face à l’afflux soudain d’un volumineux courrier à traiter.

Et c’est le départ de l’esplanade. Au début c’est tout frais et agréable : descente vers Carfantin par les douces et riantes rives du Guyoult, vu la fontaine qui ne pouvait être que de saint Samson, et on continue plein sud, le soleil commence à taper dur avec les heures de la matinée qui s’écoulent.

L’ombre est recherchée, comme toute denrée qui devient rare : l’eau de nos bidons, par exemple ; le point eau est le bienvenu au Grand Beaulieu dont les villageois participent spontanément à la distribution du précieux liquide.

Chacun s’efforce d’économiser ses forces, on parle moins, seul le grand François, avec la fougue et l’entrain de sa jeunesse nous encourage par ses chants repris en chœur par les jeunes filles qui l’entourent, Hubert, son père, se revoit au même âge ! …

Nous voilà sous les frondaisons d’un bois aux grands arbres ornés, pour certains, de cabanes en l’air, les clairières laissent voir de magnifiques greens d’un parcours qui doit être bien agréable, bientôt nous longeons une vaste piscine savamment enrochée d’une eau bleue transparente, les naïades qui s’y ébrouent nous distraient un temps et nous font oublier nos chemises détrempées de sueur et nos grosses chaussures de marche.

Nous évoluons au beau milieu d’un luxueux camping manifestement occupé par des estivants britanniques, belges, hollandais et allemands à en juger par les plaques minéralogiques des puissantes conduites intérieures garées à proximité et qui circulent doucement sur l’allée bordée d’arbres que nous empruntons : nous sommes au domaine des Ormes.

Nous franchissons les grilles du château et, avec un peu de patience – que je n’aurai pas – nous pouvons avoir accès – par groupes de quinze personnes maximum, compte tenu de l’exiguïté des lieux – à la chapelle des archevêques de Dol dont c’était la résidence d’été, où le maître des lieux, en personne, donne les explications historiques qui s’imposent.

La faim et la soif me tenaillent, j’ai hâte de rejoindre le lieu où est servi le repas, là-bas, bien loin des riches estivants, tout au bout de la rivière où se reposent de pittoresques cabanes sur l’eau.

Quelques semaines plus tard, à l’occasion de bien tristes obsèques à proximité, j’aurai l’occasion, avec mon épouse, d’admirer la chapelle de ces Messieurs de Dol – dont le plafond mériterait un léger nettoyage -, mais les explications d’Yvonig nous feront immanquablement défaut ; Alban, dont sa grand-mère, ma cousine et marraine, m’avait appris qu’il était l’instigateur des cabanes en l’air et sur l’eau, était absent, en vacances…

J’ai mangé mon sandwich tout seul au bout du chemin, bien à l’ombre, n’ayant pas retrouvé mes commensaux habituels.

Et nous voilà reparti, en pleine chaleur, vers Lourmais, avent de redescendre sur Combourg où nous sommes arrivés bien fourbus.

J’ai négocié avec sa titulaire depuis le matin, le port momentané, jusqu’à la prochaine halte au point eau, du fanion d’Erwan, prénom de nos fils respectifs, que nous « portons » avec nous, de manière fort différente, la maman est inquiète pour l’avenir de son fils, je suis définitivement rassuré pour celui du mien.

Au village de la Fachelière, grand rassemblement de pèlerins, non, ce n’est pas le pittoresque d’une vieille chapelle ou d’un ancien manoir, seulement la maison d’une dame qui prend en commisération la soif des marcheurs et remplit, consciencieusement, au robinet de son évier, les gourdes et coupes que nous lui tendons avidement.

Merci madame, votre sourire était aussi revigorant que la fraicheur de l’eau de votre robinet.

Le général S, très ingambe, cette année, je lui en ai fait compliment, s’inquiète de me voir assis sur le bord de la route : je suis en train de mettre, en guise de semelle, une belle feuille de consoude – je préconise la consoude plutôt que le plantain – entre chacune de mes plantes de pieds et la chaussette correspondante, par-dessus lesquelles je remets les chaussures. Je le rassure sur mon état de santé, il a la gentillesse de m’attendre et nous abattons de conserve les derniers kilomètres. La compresse de consoude est apaisante et je retrouve ma vélocité, grâce aussi, sans doute, à la conversation distrayante de mon compagnon de route.

Nous voilà ainsi bientôt arrivés.

L’accueil de la municipalité est somptueux, nous nous restaurons aux frais du contribuable local dont les représentants semblent aussi ravis que nous de ces rencontres.

Nous nous dirigeons vers le bistro de la place de l’église, nos dévotions faites, bien sûr. Fanch nous y a précédé, un remue-ménage nous y accueille : une consommatrice, vraisemblablement sous son charme y fait un malaise … médecin, ambulance à deux tons, pompiers et tout, je lui fais un signe d’encouragement de la main lorsque son brancard passe devant moi, elle me répond d’un sourire, la voilà partie pour l’hôpital le plus proche.

Toutes ces émotions partagées ont accrus notre soif et, partant, les tournées de Picon-bière destinées à l’étancher : nous ne voulons pas risquer l’hyponatrémie de dilution dont vient d’être victime la commensale de Fanch. Monseigneur Centène qui vient d’arriver, en nage, ne craint pas, sur notre insistance, de se joindre à nous. Néanmoins, il déclinera l’offre de Picon-bière pour lui préférer un sage Perrier- citron.

Nous nous sommes réciproquement réjouis de notre compagnie.

Pour une fois le repas était servi à proximité du lieu de couchage, à l’espace Malouas, la soirée est aussi claire que la journée a été chaude ; pour la première fois depuis que je suis parti, en 2008, je vais passer toutes mes nuits à la belle étoile : je me trouve un lieu bien confortable, sous un cyprès à cause de l’humidité matinale, à proximité, toutefois, des bâtiments, on ne sait jamais.

Vers 4 heures du matin, le « W » de Cassiopée vient d’apparaitre derrière le toit du bâtiment, je suis réveillé par, je crois, la lumière d’une lampe torche de promeneurs attardés, c’est en réalité l’éclat d’un éclair qui ne s’avère pas seulement de chaleur puisque suivi du grondement du tonnerre. Tiens, un orage, local, je termine à peine ma réflexion dans les affres d’un sommeil dérangé lorsqu’une première goutte d’eau éclate sur mon sac de couchage suivi d’une deuxième puis d’une autre dans un rythme s’accélérant ; ça va j’ai compris, je lève le camp, remballe le tout et me précipite à l’abri du sas d’entrée de la salle de sport. C’en est fini de ma nuit à la belle étoile, mais demain, l’orage aura heureusement rafraichi l’atmosphère.

 

Vendredi 2 août

Je quitte le couloir où j’ai fini ma nuit, pour aller prendre le petit déjeuner, et, en effet, le temps est gris : la journée s’annonce moins caniculaire que la précédente, Dieu merci !

Nous devons être à Saint Pierre de Plesguen ce soir, c’est à environ sept kilomètres, on nous en annonce trois fois plus, c’est dire qu’on va encore tournicoter, revenir sur nos pas pour repartir dans le sens contraire, puis recommencer, tout ceci pour la bonne cause : jolis paysages, belles chapelles, espérons que cela vaudra le coup !!

A vrai dire j’ai été un peu déçu : nous sommes passés par Meillac ; d’accord, on est sur l’ancienne voie romaine de Corseul à Jublains, dite « chemin Chasles », rénovée sous les carolingiens, d’où son appellation, et Du Guesclin y remporta, en 1364, une de ses batailles contre l’anglois, mais en dehors du point eau, Meillac ne m’aura pas laissé un souvenir impérissable ; il reste que l’eau distribué par Arlette et Phonsine y était particulièrement désaltérante et bienvenue.

On est reparti plein nord, direction Lanhélin, puis on a bifurqué vers l’ouest pour prendre notre repas dans les bois du Rouvre, pourquoi pas ?

Surtout, cher lecteur attentionné, ne prenez pas l’itinéraire que nous a concocté Fanch, digne successeur de Marie-Joseph, pour la route traditionnelle du tro-Breiz de Dol vers Vannes, vous risqueriez de vous égarer !

Mais voici la belle église de Saint Pierre de Plesguen, dédiée à Saint Pierre et Saint Firmin, une véritable église bretonne, en granit et tout, comme on n’en avait pas vue depuis longtemps ; elle serait due à la munificence du duc Pierre de Dreux, dit « Mauclerc » (1187-1250). Comme chacun sait,  Pierre Ier de Bretagne participera, en 1219, à la prise de Marmande et au siège de Toulouse durant la croisade des Albigeois, ce qui peut expliquer sa dévotion à Saint Firmin, né à Pampelune, en Navarre, au III° siècle et décédé à Amiens, baptisé à Toulouse par le grand saint Saturnin, lui-même.

Comme il est d’usage, le lieu du repos est à l’autre bout du village, après le cimetière, situé, à juste titre, rue de l’égalité, dans le complexe sportif Joseph Lebret. 

J’installe prudemment mon campement à l’abri des tribunes du terrain de foot, je vois d’ailleurs que je ne suis plus le seul amateur, les bancs sont occupés par la famille du grand François, mais il y a de la place pour tout le monde.

Les fougères du bois du Rouvres nous ont laissé leurs lots d’ixodidae (tiques), la mienne a été opérée directement par Jean Yves qui dispose de tout l’appareillage nécessaire à une telle éradication. Passant devant le point « aïe », j’y ai croisé un jeune homme qui en arborait plus d’une demi –douzaine. J’éspère pour lui, comme pour moi, qu’elles sont toutes indemnes de borrelia burgdorferi, agent pathogène de la fameuse maladie de Lyme, contractée l’an passé ! …

Pour le dîner, il faut revenir au centre-ville, le repas est servi dans le restaurant scolaire de la rue du Tertre, au-dessus de la vallée, tiens, un petit gris qui nous arrive de Montpellier, il n’est jamais trop tard pour bien faire…

J’observe d’ailleurs que le gris se fait de plus en plus rare sur le tro-breiz : la communauté saint Jean est en pleine préparation de son festival de Saint Quentin en Indrois, près de Tours, elle laisse la place au bleu océan des frères et sœurs de la famille missionnaire de Notre Dame des Neiges à Saint Pierre de Colombier en Ardèche, implantée chez nous au Grand-Fougeray et au Vinçin près de Vannes, en plein travail pour l’éducation de nos cœurs qui en ont bien besoin.  

74626_10151722957757432_68982431_n.jpgLe repas a donné lieu à ce que les jeunes appellent « une embrouille » : une dernière table était encore libre quand nous nous sommes présentés avec nos plateaux repas chargés, pour la bonne raison qu’il n’y avait pas de sièges ; qu’à cela ne tienne, Fanch et Pierre ont été à la quête de quoi s’assoir, au grand dam d’un des jeunes responsables de l’organisation pour qui ces chaises ne devaient pas sortir à l’extérieur du bâtiment. Des paroles vives ont été proférées, Patrick l’ancien était outré, Jean-Yves, le Cipal, qui n’aime pas les conflits, totalement offusqué, la belle Hélène, hilare ; les chaises ont été remisées à l’intérieur et l’incident, clos.

Bah, tout le monde est fatigué, marcheurs comme organisateurs…la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille, les énervements existent mais, Dieu merci, ne durent pas et restent sans conséquences.

D’ailleurs, ce soir, après le dîner, c’est fest noz sur la place du village, on n’est plus fatigué et les danses se suivent, le cidre coule à flots et les galettes saucisses sont à point.

Le Père Jean-Baptiste n’est pas le dernier à la fête, c’est lui qui me donnera l’explication de la double vocation de Marthe par Jésus : « Marthe, Marthe… » que l’on prononce sur deux tons, le deuxième, un octave en dessous. Il y a en chacun de nous une Marthe et une Marie et c’est bien souvent Marthe qui prend le pas sur Marie, rarement l’inverse, d’où l’objurgation de Jésus qui s’adresse tant à l’individu d’apparence qu’à l’individu de fond, celui qu’on ne veut pas laisser voir. Quand Jésus veut nous dire quelque chose c’est à la totalité de notre personne qu’il s’adresse, à celle qu’on laisse voir et à celle qu’on cache.

Cette explication me plait, merci, Père Jean-Baptiste, demain j’en ferai part à mes amies, les sœurs augustines.

La douche est un moment important de la journée, il faut bien gérer : ne pas trop attendre pour risquer le petit filet d’eau glacée, ne pas se précipiter non plus, les places sont chères. J’avais bien lu parmi les « commandements du trobreizien » l’article 3, in fine ainsi libellé : « sous la douche, ton maillot tu porteras » : je pouvais m’attendre légitimement, pour le dernier soir, à une vérification « in situ » du respect de cette prescription, d’ailleurs assortie d’aucune sanction. J’ignore si elle a eu lieu ; pour ma part, je ne garde pas mes lunettes sous la douche, de sorte que je ne vois rien…

Il résulte de mon enquête que, chez l’un et l’autre sexe, la pudeur tend à s’atténuer l’âge venant, j’ai alors suggéré que, pour la protection de celle des plus jeunes, soit instituée une 3° catégorie de douches à côté de celles des hommes et de celles des femmes : celle des mineurs de l’un et l’autre sexe de moins de 18 ans ; je gage que ma suggestion ne sera pas retenue.

 

Samedi 3 août

Dernier jour, déjà ! Ce matin, pas de messe à l’église du duc Pierre, admirateur de Firmin, le disciple de Saturnin, le toulousain, la messe est pour ce soir à l’église Saint Malo – enfin ! – de Dinan.

Néanmoins, à l’issue des prières de laudes, Joëlle nous fait, après les salutations en breton et avant la pensée du jour, ses recommandations habituelles : suivez les instructions des « petits jaunes ». Il s’agit des membres du service de sécurité, revêtus de leur chasuble fluorescente que j’avais comparé – au grand dam de quelques-uns – aux « chiens jaunes » de l’aéronavale ! 

« Petit jaune » évoque, pour moi, un apéritif anisé que, personnellement, j’agrémente, tantôt de sirop d’orgeat, et voilà une mauresque, tantôt de sirop de grenadine, et c’est la tomate. Si cette assimilation complait aux intéressés, va pour les « petits jaunes »…

« A droite, serrez à droite ! » cette invitation comminatoire entendue à plusieurs reprises dans la bouche des « jaunes », sans plus de précisions, me laissent penser que tout sentiment politique n’est pas totalement absent des chemins du Tro-Breiz. Sauf erreur ou omission de ma part, je n’ai pas le souvenir d’avoir été invité à tourner, me diriger, me serrer, voire même, marcher « à gauche ». Je me le tiens pour dit.

En route pour la forêt de Coetquen, puis le bourg de Saint Hélen où le point eau, bienvenu, est installé devant l’église ; attention il ne s’agit pas d’Hélène, la maman de Constantin, inventrice de la vraie croix, mais d’Hélen, autrement dit : Ellen, l’abbé de Lancarvan, au pays de Galle, au VIème siècle, compagnon de saint Samson, qui est honoré là. 

Nous nous dirigeons ensuite vers la vallée de la Rance que nous atteignons au Chatelier, par des sentiers escarpés, montants drus.  « La monteras-tu, petit lapin, la côte ? » chantent en chœur nos trois muses qui savent si bien nous donner du courage. Eh bien, grâce à vous et à l’entrainement de vos voix, il l’a monté la côte, le petit lapin, difficilement, mais il l’a monté ! …

Nous arrivons au-dessus du petit port du Lyvet où nous prenons notre repas, douce halte que le moment du déjeuner ; tout le monde en profite, à sa façon, le ciel est dégagé, sans être encore trop chaud, les chaussures sont délacées, les chaussettes enlevées laissant respirer les pieds qui en ont bien besoin.

Rencontré à l’issue du repas, je fais observer au Père de Lafforest l’absence regrettable de la bannière consacrée à Marie-Louise-Elizabeth de Lamoignon, comtesse Mathieu Molé de Champlâtreux (1763-1825), fondatrice des sœurs de la Charité de Saint Louis, béatifiée le 27 mai 2012 sur l’esplanade du port à Vannes. Il en convient et promet de faire en sorte que ce regrettable oubli soit réparé pour l’an prochain.

Issue de la haute aristocratie parlementaire parisienne : son père, en 1787, et, en 1761, son grand- père maternel Berryer, ont été garde des sceaux, son oncle Malesherbes sera un des défenseurs de Louis XVI, Louise- Elizabeth épouse le fils du Premier Président au parlement de Paris, le comte Mathieu Molé de Champlâtreux, qui sera guillotiné en 1794 ; veuve avec deux enfants, elle suit à Vannes son père spirituel, le curé de Saint Sulpice, nommé à la tête du diocèse en 1802 : Mgr. Maynaud de Pancement ; ils s’installent respectivement  l’une au Père éternel, l’autre au couvent des Carmes voisin, devenu évêché. La vie de Madame Molé est particulièrement édifiante, elle fut une bretonne de cœur ; lire, si vous le trouvez, le livre de Paula Hoesl, Éditions SPES, 1959.

Nous descendons sur la Rance, traversée à l’écluse du Chatelier, dernier exutoire du canal d’Ille et Rance qui relie Rennes à Saint Malo ; je croyais ne plus revoir la mer, quittée, mercredi, à Hirel, eh bien, si, quand bien même elle soit à marée basse.

Il nous reste à remonter la rivière-canal, rive gauche, jusqu’à Dinan, terme de notre étape du jour et de l’année, il y a encore plus de huit kilomètres à faire !

Le grand Joseph me dépasse, il me fait cadeau d’un dizainier en bois d’olivier, je l’en remercie et le fourre dans ma poche, il y est toujours ; je l’ai inauguré à l’occasion d’une visite à la jolie chapelle Saint They à la pointe du Van, lors de la fête de l’assomption.

La rivière, à notre gauche, est tantôt resserrée dans des gorges rocheuses, tantôt s’étale en un lac tranquille. Mais c’est long, on n’en voit pas la fin de notre périple ; c’est bien toujours les derniers kilomètres qui sont les plus durs, pourtant le chemin est plat, c’est sans doute cette platitude qui devient fastidieuse à la longue.

On n’est jamais content !

Je dépasse Jean-Christophe, le mollet enserré par une crampe prégnante, heureusement, la crise l’a prise à proximité d’un trobreizien-kiné qui connait le geste qui soulage, le voilà reparti en compagnie de son sauveur et de son épouse compatissante ; un moment j’avais cru que c’était elle la pauvre victime, me voilà rassuré ; je lui fais part au passage de mon appréhension, il m’envoie une bordée d’injures : tout va bien ! 

Voici enfin les premières maisons de Dinan, puis les jolis bateaux de plus en plus luxueux, mais il va falloir monter et c’est haut. Les sœurs augustines de Malestroit et Morlaix me dépassent allégrement, là-haut j’aperçois sur les remparts de la promenade de la duchesse Anne, le fanion léonard et les amis qui me font des signes d’encouragement, bientôt j’entends les voix de ceux qui sont arrivé : « allez, du courage, c’est bientôt fini !! »

En effet, je suis en nage, les cuisses endolories, les articulations nouées, il est temps d’arriver : le cidre et les crêpes dentelles de la municipalité sont les bienvenues, je me régale avant d’aller m’effondrer au pied d’un arbre centenaire au chevet de l’église Saint Sauveur.

La procession se met en branle, je reste prudemment parmi les spectateurs et emboite le pas des pèlerins entre les maisons médiévales à pan de bois sur les pavés séculaires de la vieille ville où nous assurons le spectacle, jusqu’au parvis de la belle église saint Malo. Là, nous accueillent Mgr Nicolas Souchu, auxiliaire de Mgr d’Ornellas, évêque de Saint Malo, Dol et Rennes ainsi que notre propre évêque à nous, Mgr Centène, évêque du Tro-breiz, accessoirement celui de Vannes.

L’édifice est splendide, digne de saint Malo comme de Dinan, la cérémonie superbe, empreinte d’émotion, notamment quand Hubert, le père du grand François, auquel a été demandé son témoignage de bizuth : « un jour, on se décide : on fait le pas… », dépose aux pieds de la statue de Notre dame du Tro-breiz, le bouquet de fleurs des champs et des talus que lui a donné en témoignage de sa reconnaissance une passante, sans doute admirative de Raoul Follereau, l’apôtre des lépreux et surement de la prestance de son représentant pour le grand ouest.

Mgr Souchu doit être un marcheur, en tout cas ses propos sont ceux d’un pèlerin : notre route est au long cours, attention aux dangers de la sédentarisation, sachons rester nomades ; il nous envoie en mission, rappelant que Dieu sait marcher à la vitesse du plus lent, et que le meilleur évangélisateur d’un imbécile (j’allais écrire un autre mot plus bref) est un autre imbécile !

La cérémonie se termine, quand ça va finir, c’est déjà fini !

Mais qu’allons-nous devenir jusqu’à l’année prochaine ?

On se quitte sans vraiment se quitter, Hélène est déjà partie, elle a quitté la procession avant même l’arrivée sur le parvis, pour préparer sa rentrée : elle enseigne aux jeunes du 9.5 les subtilités de l’utilité marginale de Lord John Maynard Keynes et du monétarisme à la Milton Friedman, chacun sa croix !

On ne va quand même pas se quitter comme ça ; on fouille dans le fond de nos poches, il nous reste à chacun quelques sous sur la dotation de départ, juste de quoi écluser un dernier Picon-bière, celui du départ, pour la route !

Il faudra attendre un an pour le prochain, on le goûte comme il le mérite et on se sépare, il le faut bien …

L’an prochain, la route pour Vannes et Saint Patern, déjà visité à l’issue du premier jour de l’étape Saint Anne d’Auray-Vannes, en 2010, s’annonce particulièrement longue, Fanch va nous préparer un itinéraire aux petits oignons reliant directement, sans fioritures, Dinan à Vannes.

On sera tous là, fidèlement : on t’aime aussi, Fanch !

Ce sera en effet, les vingt ans du Tro-breiz, nouvelle formule, l’arrivée à Vannes, siège de Saint Patern, et de son successeur Mgr Centène, évêque du Tro-breiz, Vannes où se tient toujours, à proximité de l’ancien couvent des Carmes, l’excellente table de Madame Molé, la bienheureuse

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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Un commentaire

  1. L’article est un peu long, mais ça m’a fait vraiment plaisir de relire tout ça 🙂

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