Sainte Anne d’Auray : quand la Troménie devient un feu qui passe de cœur en cœur

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min
@Troménie de Sainte Anne

Aujourd’hui, 25 juillet, la Troménie de Sainte Anne touche à son terme : après tant de jours de marche, de veillées, de messes et de prières, de confidences et de chants, le flot des pèlerins arrive à Sainte-Anne d’Auray pour célébrer le Grand Pardon pendant trois jours. La poussière du chemin colle encore aux chaussures, mais le cœur, lui, est déjà en fête. Sur ces routes où résonnaient les cantiques, les litanies et les danses, on sent que quelque chose de plus grand que la fatigue a porté les pas : une fidélité. Les haies et les champs de Bretagne, d’Armor en Argoat, semblent avoir gardé l’écho de cette longue invocation intergénérationnelle au son des sabots de Symphonie et de Bellone.

Il y a près de quatre siècles, un humble paysan du nom d’Yvon Nicolazic, homme simple et droit, obéissait à une voix mystérieuse qui l’appelait nuit après nuit. « Me zo Anna, Mamm Mari / Je suis Anne, mère de Marie ».… Cette voix, c’était celle de la grand-mère du Christ. Sainte Anne lui demanda de déterrer une vieille statue enfouie depuis des siècles dans un champ du Diocèse de Vannes. Ce geste, en apparence insignifiant, allait ranimer une foi endormie : ce fut comme si, au milieu d’un sol apparemment desséché, une source se remettait à couler. Comme i un grain de blé semé en terre s’était mis à germer.

Ce qui se joue aujourd’hui, à travers la Troménie de Sainte Anne, c’est la même histoire : sainte Anne ne s’adresse plus seulement à Yvon Nicolazic, mais à chacun de nous. Ce qui, en 1624, fut confié à un homme, est maintenant offert à tout un peuple. Là où il n’y avait qu’un champ, il y a maintenant un sanctuaire. Là où il n’y avait qu’un homme, il y a maintenant des milliers de visages qui, à travers les siècles, viennent répondre à cet appel : “Voulez-vous raviver les braises ?”

Cette marche au rythme lent, qui traverse les bourgs et les clochers, est bien plus qu’une procession et qu’ une simple marche. C’est une chaîne invisible qui relie les vivants et les morts, les générations passées et celles qui viennent, les cœurs fatigués et ceux qui s’éveillent. Chaque étape devient une vigile, chaque halte une source, chaque paroisse une halte fraternelle.Chaque journée devient un puits où l’on boit un peu d’eau claire, un lieu où l’on dépose ce qui pèse trop lourd pour repartir plus léger. Car ceux qui l’ont vécue sur le terrain le savent : il y a dans cette lenteur volontaire une manière de se décentrer, de se délester pour retrouver l’essentiel. Et ceux qui ont suivi à distance, derrière un écran, n’ont pas été en reste : la communion a franchi les kilomètres comme une flamme passe de cierge en cierge.

On a vu sur le chemin des prêtres qui bénissaient et qui écoutaient, des anciens qui témoignaient avec ferveur d’une foi enracinée, des familles entières priant ensemble, des jeunes découvrant qu’une foi incarnée a un goût d’aventure. Et pour ceux qui n’ont pu venir, mais qui ont suivi chaque étape derrière un écran ou en priant simultanément, quelque chose s’est aussi passé : la communion n’est pas affaire de kilomètres. Elle est affaire de flamme transmise. Par sainte Anne, évidemment, mais aussi par toutes ces petites mains qui travaillent à transmettre le message de la Grand-mère de Jésus : les organisateurs qui, dans l’ombre, tracent l’itinéraire comme d’autres tracent un sillon. L’ensemble des bénévoles, qui portent la logistique et le souci d’évangéliser avec le même soin que l’on porterait un reliquaire. Les prêtres et les religieux, qui accueillent, écoutent, confessent et redisent, parfois avec des mots simples, que Dieu n’est jamais loin. Et les pèlerins enfin, ces marcheurs de l’invisible, qui rappellent à un monde pressé que la sainteté commence souvent par une paire de chaussures usées et une prière humble.

En ce jour où les bannières se lèvent à l’entrée de Sainte-Anne d’Auray, on sent bien que le rendez-vous à Keranna n’est pas avec une tradition figée, mais avec une grand-mère qui tient toujours une place au coin du foyer. Sainte Anne, c’est celle qui apprend à garder une maison debout, à nourrir la foi comme on entretient le feu sur l’âtre, à transmettre en silence ce que l’ancien peut dire au nouveau. Ainsi, ce flambeau qui a accompagné Yvon Nicolazic, ce n’était pas pour qu’il reste enfermé dans un reliquaire : c’était pour qu’il passe de cœur en cœur. Pour que par elle, et par la Vierge Marie, nous soyons chacun mené vers Jésus, pour qu’il enflamme notre coeur. Intanet me c’halon chante le cantique Kalon Sakret Jezuz. Enflammez mon coeur….

Aujourd’hui, Sainte Anne n’est pas seulement venue à Ker Anna. Elle est venue partout où il y avait un Breton en marche, en prière ou simplement en attente d’une simple visite. Elle est venue à chaque famille qui peine à tenir, à chaque âme qui cherche une lumière. Ce feu n’est pas fait pour s’éteindre : il est fait pour raviver les braises cachées dans nos vies. Peut-être est-ce là, finalement, le secret de cette Troménie : on croit marcher vers Sainte-Anne d’Auray, mais en vérité c’est elle qui vient vers nous. Et quand les pas s’arrêtent, le chemin continue, à l’intérieur.

Ainsi, ce pèlerinage qui semble s’achever aujourd’hui ne fait en réalité que commencer. Que la grand-mère du Christ nous prenne chacun par la main, comme elle prit autrefois Yvon Nicolazic, et qu’elle nous apprenne à nous aussi à transmettre ce feu sacré, portant notre regard vers le Ciel…

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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