Saints bretons à découvrir

Samhain dans la gueule !

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Ca y est ! Kala-goañv est là, la Toussaint et le jour des morts aussi ! Le triduum du mois noir (miz du) se présente à nous avec la beauté des messages d’espérance (Jezuz pegen braz eo plijadur an ene…) mais également l’hideuse vitrine d’une conception mal comprise d’un Halloween aux relents commerciaux boiteux, célébration qui a perdu ses racines ou se plonge dans une conception néo-pagan au folklore bestiaire.

Ainsi, nous pouvons lire dans certains médias que Halloween venait du terme All Hallow Eve qui signifierait « veille de la Toussaint » et s’affranchirait donc d’une origine chrétienne. Ben voyons, comme dirait l’autre… En effet, l’étymologie elle-même révèle l’origine chrétienne de cette fête, même si elle trouve ses racines bien avant, comme nous le signalons dans un article précédent. Le mot Halloween ne vient pas du vieil anglais comme on l’entend bien souvent mais d’un terme gaélique ancien signifiant « assemblée des saints«. Comme toute solennité chrétienne, elle commençait la veille au soir, à vêpres. Cela signifie-t-il pour autant qu’il n’y avait rien avant que les chrétiens instituent cette fête ? Que nenni… puisque cela débutait le triduum portant jusqu’au 2 novembre, où nous commémorons les fidèles défunts.

Histoire de s’affranchir autant de la dimension chrétienne que de la dimension commerciale, certains optent pour la célébration de Samônios, mais combien savent ce qu’il en est réellement de cette fête druidique. Comme nous le disons bien souvent, le christianisme est venu non abolir mais accomplir, et que le druidisme bien compris ne peut que mener au christianisme.

Le début de l’année celtique

Illustration Korrig’Anne (DR)

Il faut déjà savoir que la fête de Samhain ne tombait pas forcément le 31 octobre mais était célébrée sur trois jours entre le 28 octobre et le 3 novembre, selon le cycle lunaire. L’importance de cette date se retrouve dans beaucoup d’événements des mythes celtiques. Par exemple, nous rapporte Christian Guyonvarc’h, dans le récit fondamental de la Seconde bataille de Mag Tured, c’est à Samhain que Dagda, avec la Morrigan ou déesse de la guerre -son épouse- a rendez-vous à l’occasion duquel elle lui promet de venir en aide aux Tuathà Dé Danann. Sahmain est aussi le moment où l’état-major des Tuathà Dé Danann se réunit pour préparer la lutte décisive contre les Formore. Les événements courent d’une fête de Samhain à l’autre. (cf « Les Druides », p250 et suivantes- Ed. Ouest-France). La date de cette fête marque ainsi le début de l’année celtique, une sorte de charnière entre deux années, mais aussi entre le monde humain et le monde des morts. Il n’est pas inutile de préciser que un an et un jour est, dans la conception celtique du temps, symbole d’éternité. Samain est en quelque sorte une période close, qui n’appartient ni à l’année qui se termine, ni à l’année qui commence, échappant ainsi aux contingences des deux dimensions. Pour les Celtes, il n’y a plus de frontières en la fête de Samhain, entre le monde des vivants et l’autre monde, et c’est encore plus vrai dans les lieux consacrés (omphaloi). Ainsi, en cette nuit, les morts de l’année écoulée partaient pour l’Autre Monde (le Sidh), car un passage se formait entre celui-ci et celui des vivants. Les âmes des défunts du temps passé rendaient visite à leurs familles. On passait de la saison claire à la saison sombre, de la lumière de l’été à la tristesse de l’automne engendrant l’hiver. Un passage s’ouvrait de la lumineuse saison vers le royaume de l’ombre, et les deux hémisphères célestes ne s’ouvraient qu’à ce moment. Les frontières du monde visible et du monde invisible tombaient. Le temps et l’espace n’existaient plus. Il devenait donc possible pour les humains de visiter le Sidh, et pour les habitants du Sidh de s’introduire au Royaume des Vivants. L’arbre-maître de cette époque est l’if (symbole d’éternité qui a ses racines dans le monde des morts et qui montent vers le monde spirituel), que l’on retrouve toujours dans nos cimetières.

De l’ombre à la lumière

En Bretagne, c’est Kala Goañv (les calendes d’hiver), c’est-à-dire le début du mois de novembre et des mois noirs. Miz Du ou mois Noir pour Novembre et Miz Kerzu (mois très noir) pour Décembre. Tourne ainsi le temps voguant au rythme des saisons, et les mois noirs qui s’écoulent comme on passe de l’ombre à la lumière et de la mort à la Vie. Au solstice d’hiver (sur lequel sera placée la fête de Noël), la lumière rejaillit et envoie le pouvoir.

Photo E. Caouissin (DR)

Pour les Celtes, la perception de la lumière ne peut se faire que parce que l’obscurité elle-même existe, comme la nuit donne naissance au jour. Rappelons parallèlement que dans la Genèse, Dieu dit « qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ». De même, nous savons que la vie commence par la conception de l’enfant dans les entrailles de la mère avant que ce petit d’homme ne voit le jour. On ne peut donc prendre conscience de cette lumière qu’en tenant compte de l’obscurité qui la précède. C’est en soi cela que célébraient les Celtes, ce qui n’est pas sans rappeler la pénombre et le dépouillement laissés durant un autre triduum, celui de Pâques, où à la Vigile Pascale se dévoile dans la nuit le grand cierge allumé au feu nouveau. Ce n’est pas non plus sans rappeler le déchirement du voile du Temple le Vendredi Saint. C’est aussi cela qui est rappelé dans la tradition (malheureusement en déshérence) de poser une veilleuse sur chaque tombe et d’illuminer les cimetières.

Nous voyons bien que, au contraire d’une vision « samanesque » fantasmée ou dans son ersatz actuel d’Halloween,  il ne s’agissait pas d’une exaltation de la mort comme aiment à le penser ceux qui ne connaissent pas grand-chose à la chose celtique. Mais force est de constater aujourd’hui que dans un monde de moins en moins chrétien, les yeux brillent pour les célébrations sombres des basse-fosses par des ombres s’inscrivant dans les pas d’un Jack O’Lantern, errant sans but dans un séjour des morts low-cost avant une éternité à laquelle ils ne croient pas. A la lumière de Dieu et d’une vie emplie d’espérance, ils semblent préférer les oripeaux des morts-vivants.

Un cimetière à la Toussaint en Pologne (Photo D. Dolso)

Les Soul Cakes, gâteaux pour les âmes

Outre une réelle invitation à aller à la messe, une autre suggestion en cette veille de la fête de tous les saints : il existait en Irlande et en Grande-Bretagne la tradition des Soul Cake (Gâteau de l’âme), un petit gâteau rond (bien qu’ils ressemblent plus en apparence et en texture à un biscuit sablé, avec des épices sucrées) traditionnellement cuisiné pour Halloween, la Toussaint et la Commémoration des Fidèles défunts (2 novembre).

Les gâteaux étaient distribués aux soulers (principalement composés d’enfants et de pauvres) qui allaient de porte en porte pendant les jours de Allhallowtide (le triduum dont nous parlons plus haut), en  chantant et en disant des prières « pour les âmes des donateurs et leurs amis », en particulier les âmes des parents décédés, supposées être au Purgatoire. Certains posaient même un gâteau sur chaque tombe, et priaient pour le défunt. La pratique en Angleterre remonte à la période médiévale et s’y est poursuivie jusque dans les années 1930.

La pratique de donner et de manger des Soul Cakes continue dans certains pays aujourd’hui, comme le Portugal (où il est connu sous le nom de Pão-por-Deus et se produit le jour de la Toussaint et de la Toussaint), ainsi qu’aux Philippines (où il est connu sous le nom de Pangangaluwa et se produit la veille de la Toussaint). Dans d’autres pays, l’âme est considérée comme l’origine de la pratique du trick-or-treating, perdant le sens initial du Soul Cake. Mais aux États-Unis, certaines églises, pendant cette période, invitent les gens à venir recevoir des bonbons de leur part et proposent de « prier pour les âmes de leurs amis ou de leurs parents. Chez les catholiques et les luthériens, certains paroissiens ont leurs Soul Cakes bénis par un prêtre avant d’être distribués ; en échange, les enfants promettent de prier pour les âmes des parents décédés du donateur pendant le mois de novembre, qui est un mois spécialement consacré à la prière pour les Saintes Âmes. Tous les restes de gâteaux d’âme sont partagés entre la famille distributrice ou donnés aux pauvres. Voilà peut-être une alternative à l’extorsion de friandises faisant plonger dans le péché de gourmandise, alternative redonnant du sens à la communion des saints à laquelle nous invite ces trois jours.

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À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD".

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3 Commentaires

  1. En Bretagne, dans le pays vannetais, la veille de la Toussaint, des groupes de jeunes gens, éclairés par des lanternes creusées dans des betteraves, allaient de porte en porte chanter le kristenion vat, hon amied (bons chrétiens, nos amis, en chantant en préambule pour réveiller les vivants : « Jezuz en deus hon digaset d’ho tihunein mar d’oc’h ‘kosket… D’ho tihun ag ho hun kentan, de bedein Doue get en Enean. »

    « Jésus nous a envoyé vous réveiller si vous dormez… Pour vous tirer de votre premier sommeil pour prier Dieu pour les âmes. »
    A la dernière strophe, on chantait le De profundis, puis le maître de maison offrait une tasse de café ou de cidre, et l’on recueillait les dons pour offrir des messes aux âmes du Purgatoire.
    Il y avait cette nuit-là un peu de feu dans l’âtre, et toute la nuit, il jetait sa lumière de veilleuse pour réchaffer les âmes des défunts. Sur la table, dans une écuelle, on laissait quelques crêpes aux pommes pour que les âmes affamées pussent se rassasier.
    Source : en Bretagne morbihanaise, HF Buffet, 1947.
    On reconnaît bien la parenté avec les rites d4irlande et de Grande-Bretagne, à comparer avec les rites actuels d’Halloween…
    La Vigile de Toussaint fut hélas supprimée en 1955, ainsi que l’octave instituée au XVème siècle, ce qui a peut-être contribé à banaliser cette fête…

  2. bon jour
    je suis étonné par 2 abscences

    a) le chant du chaudron qui va avec la betterave-lanterne

    B) le pain des morts est toujours distribué lors des cérémonies organisées par les BREURIEZ ( sant KRISTIN . KERRALCUN-ROZEGAT , FEUTEUN GWEN ) en la paroisse de PLOUGASTEL;

  3. Merci Efflam pour cet article éclairant qui « remet l’église au milieu du village » … Il est réconfortant d’avoir un autre écho que celui qui nous a été déversé ces dernières semaines à longueur d’ondes !…

    Par ailleurs, je souhaiterai FAIRE UN DON à Ar Gedour, mais je ne veux pas le faire en ligne.
    SVP donnez-moi une adresse postale où adresser mon chèque .

    D’avance merci.

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