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[SCAER]La chapelle de Cascadec en cours de démontage ?

Il y a des ironies de l’histoire dont on se passerait. En juillet dernier, la chapelle de Koat Keo en Scrignac brûlait. Aujourd’hui, nous apprenons que des travaux ont lieu sur la chapelle Sainte-Thérèse de Cascadec, en Scaër. Certains parlent même de démontage, comme le rapporte Ouest-France.

Un deuxième démontage en cours

En effet, un échafaudage a été apposé sur le pignon du clocher, coté ouest. Le chemin d’accès a été stabilisé pour que des camions aient accès à l’édifice, et le mur d’enceinte ainsi que les piliers ont été démontés et visiblement enlevés.  « Alors que Bolloré parle encore d’expertise et de sécurité, on pense fortement, nous à un démontage, et un enlèvement d’ancien monument religieux, qui sait pour quelle destination et quelle vente ? », estiment deux voisins ayant suivi les étapes de déconstruction et cités dans le quotidien.

Il faut dire que la chapelle est en bien mauvais état, et qu’elle peut subir le même sort que de plus en  nombreuses chapelles et églises délaissées.  Le Télégramme rapporte que le conseiller de Vincent Bolloré, Patrick Lepinay, a indiqué avoir «bien fait de démonter. La charpente du clocher est pourrie. On démonte, on sécurise. Et pour la suite, on verra…». Hier, les pierres de la flèche du clocher ont donc été démontées et mises sous bâche, dans un camion qui a quitté le site en fin d’après-midi. Un habitant nous a confié ne pas comprendre pourquoi on a laissé cette chapelle se dégrader.

Là où le bât blesse également, c’est que si démontage il y a sans au minimum un remontage ailleurs, c’est un véritable camouflet à l’histoire de ces pierres. Et suite à l’incendie de Koat Keo, la situation est quelque peu cocasse, si l’on peut dire.  Quel rapport entre ces deux édifices ?

Un premier démontage à Scrignac

Petit retour en arrière. Nous sommes en 1925 : la prestigieuse revue de l’époque l’Illustration fait paraître dans son numéro du 9 mai (que vous pouvez découvrir via ce lien) une bien curieuse annonce qui ne peut qu’attirer l’attention, car ce genre d’annonce n’est pas habituelle :

«  Un calvaire mis à l’encan. On vient de procéder dans la commune bretonne de Scrignac (Finistère) à une vente aux enchères évidemment originale, mais aussi douloureuse : désirant se procurer l’argent nécessaire pour construire une école publique, la municipalité n’hésita pas à mettre à prix, le Lundi de Pâques pour la somme de 6000 francs, la chapelle et le calvaire de Coatquéau. Notre-Dame de Coatquéau était jadis un lieu de grande vénération. De  l’ancienne église, qui se dressait fort belle sous le dôme imposant de très vieux arbres, il ne reste plus que des ruines – beaucoup de pierres ont été déjà  employées à la construction d’un pont. Le calvaire monumental en granit de Kersanton, est fort bien conservé : sur un socle et quatre degrés se dresse d’un bloc le fût de granit, haut de 5 mètres. Sur la branche transversale de la croix, on distingue encore nettement les sculptures naïves d’un moine en prière entre la Vierge et saint Jean.

Commencées à la sortie de la messe, au matin, les enchères étaient terminées à dix heures et, pour la somme de 10.200 francs, le calvaire, la chapelle, le terrain et un second calvaire (2) étaient adjugés à un industriel de Quimper. L’acquéreur aurait, croit-on, l’intention de bâtir une chapelle nouvelle. L’ancienne chapelle possède cependant des vestiges intéressants, notamment des fenêtres ogivales du dix-septième siècle, finement ciselées et intactes. »

Le fameux industriel acquéreur, c’est Ronan Bolloré d’Ergué-Gabéric himself !  Il souhaite, pour ses ouvriers, édifier une chapelle dans l’enceinte de son usine de Scaër. L’Illustration, dans son numéro du 11 février 1928, relate la nouvelle vie spirituelle des ruines de Notre-Dame de Koad-Kéo :

« Nous apprenons une bonne nouvelle : la chapelle de Notre-Dame de Coatquéau est ressuscitée ; elle a ressurgi de terre à 40 kilomètres de là), toujours dans le même département, à l’usine de Cascadec en Scaër, où elle sert aux 600 ouvriers de la papeterie.

La démolition, le transport et la reconstruction du sanctuaire ont été exécutés dans un laps de temps extraordinairement court : à peine un an ! Grâce aux nombreuses photographies exécutées avant le transfert, la petite église a pu être restituée dans sa pureté native. Seul, le clocheton, à peu près détruit, a été complètement refait. Monseigneur Duparc, accompagné du clergé de Scaër et de Ergué-Gabéric, a béni l’église ressuscitée qui a pris pour patronne sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Ainsi le passé s’enchaîne au présent par une guirlande de roses et la grâce de la petite âme de Lisieux aujourd’hui si rayonnante. »

Jean Bothorel, dans son livre consacré à la famille Bolloré « Vincent Bolloré : une histoire de famille », rapporte des propos recueillis en 1979 :

« Bien sûr, dans cette période de redéploiement, qui aurait pu être, à cause de la guerre, synonyme de déclin, il (Ronan Bolloré) n’oublie ni Dieu ni l’Eglise. La chapelle d’Odet est agrandie. Celle de Cascadec est construite : un joyau de la Renaissance bretonne qu’il rend au culte en la reconstituant pierre par pierre à partir d’une ruine située  sur la commune de Scrignac. C’est plus de sept cents tonnes de pierres de taille qu’il faudra transporter. Tous les matins, un curé célèbre la messe dans chacune des chapelles et prie pour la prospérité de la Papeterie. La messe du dimanche, autour des Bolloré, est réservée aux employés qui doivent tous s’y rendre. »

L’abbé Perrot, souhaitant reconstruire une chapelle à Koat Keo, contactera Ronan Bolloré qui lui offrira le terrain et les ruines restantes. Il envisagea de lui restituer le grand calvaire qui était lui-même un don de Françoise de Montmorency Laval à Notre-Dame de Koad-Kéo. Malheureusement, peut-être à cause de la guerre, l’affaire ne se fit pas…

Un patrimoine historique délaissé

Cette chapelle n’est pas qu’un simple édifice, mais un patrimoine historique, lié non seulement à la famille Bolloré mais aussi aux habitants de Scaër, aux Scrignacois et par extension à l’ensemble des Bretons. Certes, sans ce démontage initial d’une chapelle ancienne devenue ruine, le joyau de Koat Keo n’existerait pas.

Mais pour autant, nous serions curieux de savoir ce que Ronan Bolloré penserait si réellement il s’agit ici d’un démontage, d’autant plus si celui-ci a lieu suite à des négligences d’entretien qui ont détérioré un tel bâtiment. Chaque chapelle édifiée est une somme d’intentions de nos aïeux formant un immense ex-voto. Laisser ce dégrader cet ex-voto, c’est déjà piétiner cet élan vers le ciel de ces aïeux. Y compris les pierres de cette chapelle récupérées par Ronan Bolloré à Scrignac. A l’heure du déracinement et du hors-sol, aucune surprise. Mais ce n’est pas parce que “cette église n’a plus de vie paroissiale” selon Patrick Lépinay que ce bâtiment n’a plus de raison d’être.  Soit dit en passant, si cette chapelle a eu une sorte de vie paroissiale à Scaër puisque le dimanche les salariés y venaient, celle-ci a-t-elle été exécrée (désacralisée) avant son démontage ?

La chapelle de Koat Keo a flambé en juillet. La chapelle de Cascadec qui fut l’ancienne église tréviale de Scrignac est démontée en novembre. Ironie du sort qu’offre l’année 2019 pour deux édifices aux destins liés.

Osons penser que Vincent Bolloré soit assez attaché au patrimoine familial pour prévoir un véritable avenir à cette chapelle.

Lire aussi : Notre-Dame de Koat Keo : vie, mort et résurrection d’un bijou marial, article de Youenn Caouissin qui a servi de base à celui-ci. 

 

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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