Ce 12 décembre 1943 où la foi eut le visage d’un adieu

Amzer-lenn / Temps de lecture : 4 min
Illustration Ar Gedour (DR)

En ce 12 décembre 1943, jour de Saint Corentin, l’abbé Yann-Vari Perrot s’éteignit comme s’effacent certains êtres dont la présence demeurait pourtant plus forte que leur corps. Et chaque année, lorsque revient cette date, c’est toute la scène de ses dernières heures qui remonte, avec la lenteur d’un souvenir que l’on n’a jamais vraiment quitté. L’extrait que nous partageons, Sa dernière messe, en garde la vibration : celle d’un homme debout au milieu d’un temps qui se décompose.

La guerre, alors, ne se contentait pas de faire rage : elle respirait partout, elle gagnait les pierres, les visages, les bois du Menez Are. L’abbé savait – comme on sait une vérité qu’aucun bruit ne peut étouffer – que cette tourmente ne rendrait pas la Bretagne meilleure, pas davantage que les révolutions, que les empires ou les républiques qui, chaque fois, avaient laissé le pays plus étranger à lui-même qu’avant.

Et lui, déjà entouré d’ombres qu’il n’avait pas convoquées : les calomnies, les affiches infamantes sur le monument aux morts de Scrignac, ces mots qui le condamnaient avant même que sa vie lui soit retirée sans vergogne. On le suppliait d’être prudent. Mais il répondait, avec ce tempérament qui tenait tête aux orages, qu’on le retrouverait un jour sur le chemin d’une chapelle, jamais dans le lit immobile où l’on meurt sans témoin.

C’est ainsi qu’en ce 12 décembre 1943 il partit célébrer la messe en la chapelle Saint-Corentin de Toul-ar-Groaz, huit kilomètres de terre froide sous le pas, accompagné du jeune Raymond Mescoff qui tenait l’aube comme on tient encore l’enfance. Ar rummad a dremen hag an hini a zeu. une génération passe, une autre s’avance.

Ils entrèrent dans la petite chapelle où six vieilles femmes et une jeune fille attendaient, immobiles comme des veilleuses. L’air y était glacé. On aurait dit que la pierre retenait un soupir ancien. L’abbé pria pour ceux dont la foi s’était éteinte, pour la paix qu’on ne voyait nulle part, pour ceux même qui semaient la peur.

Récitant l’Introïbo ad altare Dei avec l’enfant de chœur, les mots montaient vers l’autel de Dieu dans l’air froid comme une chandelle qu’on élève à bout de bras vers la croix glorieuse. Ur bedenn o sevel war-zu an oabl evel ur rakwel eus ar baradoz. Pedenn ur beleg o vont war-zu ar Golgotha. Sa voix, dans le sermon, parlait de Saint Corentin, mais elle portait déjà l’ombre des martyrs d’hier, comme si les pas du destin résonnaient tout près.

Les mots prirent la couleur des terres bretonnes au parfum de bruyère, la ferveur d’un peuple qui se met à genoux pour demander au Christ, par l’intercession de saint Corentin et d’Intron Varia Koat Keo, de poser un regard de miséricorde sur l’Armorique. Enor hon Iliz, Kaourintin, tad karet Kerneviz, grit deomp-ni bevañ diwar skwer ho furnez. Euz barr an neñvou, bezit skoazell breizhiz a-hed o buez. Breizhiz, kouezhomp d’an daoulin hag hep fallgaloniñ, pedomp Jezuz da gemer truez ouzh hor bro-ni,

Reprenons la parole d’Herry Caouissin, écrite un an plus tard, dans Ecce Sacerdos Magnus. Une parole où l’on entend l’écho d’un homme traversant son propre crépuscule :

« Pour la dernière fois, il célébra la messe dans cette chapelle retirée où l’on sent encore battre le cœur de la Bretagne. Treize ans plus tôt, il l’avait arrachée aux mains impies ; ce jour-là, elle semblait prête à le reprendre comme on recueille une ultime confidence.

Ils n’étaient que sept, témoins silencieux d’un prêtre montant à l’autel avec un poids qu’aucune main ne pouvait soulever pour lui. Sa tristesse lui collait à l’âme, une tristesse sans contours, mais il chantait encore, comme on s’accroche à une lueur : Je vous louerai, mon Dieu, sur la harpe…

Et il loua Saint Corentin, lumière posée au-dessus de la mer, lumière de toute une terre.

Avec des larmes qu’il retenait mal, il offrit l’Hostie. Depuis combien d’années portait-il ce calice au bord de ses lèvres, goûtant le sang divin ? Calice de force, calice de douceur, quand chaque jour pourtant lui faisait boire un autre breuvage, plus amer encore.

Puis il dit le Pater. Sa voix semblait tendre vers quelque chose qui n’était plus de ce monde. Et lorsqu’il prononça Fiat voluntas tua, on aurait dit qu’il posait enfin son fardeau.

Ce fut sa dernière messe. »

Le coup de feu retentit, le menant vers son Gethsémani. Il est midi et demi. Il agonisa jusqu’au soir, avant d’expirer et de rejoindre Celui qu’il a servi :  « Mat eo, servijer mat ha feal ; kae e-barzh levenez da vestr. »(Mz 25,21)

Une messe sera célébrée pour l’abbé Yann-Vari Perrot le 13 décembre 2025 à 10h30 en la chapelle de Koat Keo. Plus d’informations sur ce lien.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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