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” Beaucoup de saints bretons ne sont pas reconnus par Rome” : vrai ou faux ?

saint reconnu par rome
Photo V. Charbey / Ar Gedour 2017

Nous entendons et lisons à longueur de temps que beaucoup des saints bretons n’ont été canonisés que par la vox populi, mais pas par le Vatican. Arguments de ceux qui ne connaissent souvent pas le sujet, et permet d’esquiver la place essentielle du christianisme en Bretagne et le rôle qu’il a joué dans l’intimité de son histoire.

Ce sujet -la canonisation des saints bretons – est de plus en plus d’actualité, d’autant que la Vallée des Saints fait surgir des questionnements auxquels il importe de répondre. En effet, en Bretagne Armoricaine, de très nombreuses chapelles, de très nombreuses paroisses / communes et lieux-dits portent des noms de saints souvent inconnus ailleurs. Plus de 1000 nous dit Philippe Abjean, l’un des fondateurs de la Vallée des Saints. Passons le nombre exact et considérons toutefois l’importance de tous ces lieux.

Parfois, rien ne prouve l’existence de certains de ces personnages plus ou moins mythiques, et il faut se plonger dans les Vita, les cantiques, la toponymie des lieux, pour en savoir plus et tenter de démêler le vrai du faux, la légende dorée de la vie concrète de telle figure vénérée depuis des siècles. Nous l’avons ainsi vu pour Saint Mérec, mais aussi d’autres.

Mais cette référence permanente à l’acception de Rome soulève aussi un autre sujet : celle d’un positivisme laissant à penser que c’est une décision juridique qui fait un saint, primant sur la foi et la dévotion populaire.  Car finalement, en poussant le raisonnement plus loin, quid de Jésus, qui n’a jamais bénéficié d’un décret de canonisation : doit-on le reconnaître saint ? On voit l’absurdité du raisonnement se basant uniquement sur le juridique et faisant l’impasse sur la foi et sur l’Eglise qui, avant d’être romaine, est universelle. Est-il utile de rappeler que “catholique” vient du grec “katholikos” signifiant… “universel” ?

 

Qui croire ? 

Saint Cornely, saint breton de la vallée des saints.

“Mais, mon bon ami… ils n’étaient pas tout à fait chrétiens. Ils ne pouvaient être reconnus officiellement par le Vatican” peut-on ainsi entendre, laissant poindre un argument sans faille : ils étaient moitié druides / moitié chrétiens, comme Bioman était moitié homme / moitié robot. S’ils n’étaient pas totalement chrétiens, c’est qu’on peut légèrement les assumer, pourraient dire quelques néo-pagan, agnostiques ou athées attachés à l’aspect culturel… mais pas cultuel. Quant aux “anti”, ils peuvent se moquer : “les saints que vous vénérez ne sont même pas reconnus par vos autorités…” 

Et puis d’autres ajoutent que l’Eglise elle-même, au moment du Grand Chambardement, a donné un coup de balai en 1969 en supprimant des bréviaires, quelques saints ou saintes dûment consacrés depuis des siècles mais qui, historiquement, n’avaient jamais existé. Ce qui n’est pas l’exacte vérité. De nombreux saints ont effectivement été supprimés pour s’aligner sur le martyrologe romain, mais précisons que le seul ayant véritablement fait le ménage dans le martyrologe romain est le Pape Jean-Paul II. Et pour cause, puisque certains personnages étaient douteux sur leur sainteté (comme les saints Charlemagne, Josaphat, Napoléon) ou leur existence (comme Philomène). Un coup de kärscher était nécessaire. Mais cela se passe au niveau romain : cela ne veut pas dire que certains saints qui ne sont pas au martyrologe romain ne sont pas vénérés au niveau local, sur décision de l’évêque du lieu (prenons l’exemple de sainte Eustelle à Saintes).

Alors que penser des saints bretons des premiers siècles ? Canonisés ou pas ?

 

Trois saints bretons canonisés… ha setu tout ? 

Lorsqu’on échange avec certaines personnes, ces dernières arguent qu’il n’y a que trois saints bretons canonisés : Yves Helouri de Kermartin, Guillaume Pinchon, et Louis-Marie Grignon de Montfort.

Mais alors ont oublie que d’autres ont été ajoutés au sanctoral par la suite comme Vincent Ferrier, Jeanne Jugan, … sans oublier ceux qui ont été béatifiés (Julien Maunoir, Pierre-René Rogue, Marcel Callot, Charles de Blois ou Santig Du, pour ne citer qu’eux). Et tout ceux des premiers siècles ? Aux oubliettes ?

 

Est-il vrai que beaucoup de saints n’ont pas été canonisés par Rome ? 

Beaucoup le croient. Mais on est ici dans de la fake-news, si l’on peut dire. Car celui qui se penche un peu plus sur le sujet peut aisément se rendre compte que la procédure de canonisation toujours en vigueur de nos jours est celle mise en place par Rome uniquement à partir du XIIème siècle (et qui a subi au fil du temps quelques liftings adaptés aux époques). Alors qu’auparavant, la réputation de sainteté faisait le saint et rejoignait ainsi ce qu’on appelle la vox populi, et ce à travers le monde connu (et pas qu’en Bretagne), le Saint-Siège se réservait désormais le droit exclusif de canoniser.

Or, dès l’avènement du christianisme en Bretagne armoricaine (vers le IIIème et surtout le Vème siècles) et les conversions qui suivirent, les pasteurs locaux sinon le peuple lui-même avaient “canonisé” un très grand nombre de personnages réels ayant été exemplaires dans leur vie ou d’autres inventés (derrière un prénom, un concept).

Rome n’a jamais re-canonisé les saints des premiers siècles, que ce soit en Bretagne ou ailleurs. Il n’y en avait pas besoin, le tout s’inscrivant dans ce qu’on pourrait appeler en quelque sorte un développement organique. Mais, histoire de bien cadrer les choses, par un décret de 1215 (IVème concile de Latran), tous les saints vénérés depuis un siècle au moins ont été acceptés et reconnus comme tels. En bref, un package général a régularisé la situation urbi et orbi, Rome ayant ainsi pris acte des saints qui étaient déjà vénérés…  et dont le culte existait encore.

Ajoutons que le Concile de Trente (1565) autorisa le maintien des martyrologes (calendriers) diocésains, les évêques ayant jusqu’alors la liberté de reconnaître leurs propres saints dans leurs diocèses. Il s’agit des propres diocésains, avec des saints qui ne sont pas tous reconnus nominativement par Rome comme on le voit aujourd’hui, mais sont reconnus par l’Eglise universelle, sainte et apostolique. Ils sont donc de facto officiellement canonisés, c’est-à-dire reconnus comme saints. Simplement, puisqu’il n’y a pas eu dans leur cas de procès solennel de canonisation, l’autorité et l’infaillibilité entière de l’Église ne sont pas engagées pour ces saints.

Dire que beaucoup de saints bretons ne sont pas reconnus par l’Eglise est  donc une ânerie qui prouve une méconnaissance totale des textes et de l’histoire de l’Eglise, ainsi que son fonctionnement. Désormais, vous pourrez le dire autour de vous… 

J’apprécie cet article et je soutiens Ar Gedour

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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8 Commentaires

  1. Merci Eflamm pour la nécessaire mise au point de cette question ravivée par ailleurs par un certain “critique d”art”. Des confusions existent à propos de la non reconnaissance par Rome des Saints bretons autant dans le Clergé qu’en dehors en ne voyant pas (par anachronisme) que ce qui était antérieur au XIIème siècle n’était pas nié par les canonisations officiellement actées ultérieurement. J’espère que cet article bénéficiera d’une lecture attentive dans tous les milieux susceptibles de dispenser un avis sur cette question qui a semblé agiter une certaine sphère généralement fort peu portée sur le sujet.

  2. Louis-Marie SALAÜN

    Ya evel just! Oui merci Eflamm pour cette mise au point très pertinente!

  3. Que les saints bretons aient été simplement canonisés par la seule volonté populaire est en soi très démocratique. Mais le bon peuple avait la canonisation facile, dira H. Marrou, historien de l’Histoire. Si l’on se réfère au Concile de Trente, effectué dans le but de rénover les usages religieux, et après l’hémoragie causée par le protestantisme, il était urgent de sauver les meubles et d’accepter certains points de vues exogènes. Le terme toléré serait donc plus indiqué pour parler de ce rapprochement avec l’Eglise bretonne. La Bretagne, fière de ses valeurs, a su garder les préceptes de ces premiers saints qui se rapprochaient le plus souvent de l’ascètisme celtique, voire druidique. Ces valeurs découlant naturellement de la haute antiquité pré-chrétienne. En ce sens, l’Universalité de ces valeurs, véhiculée par le christianisme en ce qui nous concerne, et d’autres religions périphériques, est très pertinent. A condition de ne pas s’en écarter. Ce qui semble portant être le cas, sans être endémique pourtant. Quand le Vatican financera une seule statue de la Vallée des Saints, alors oui, vous pourrez parler de canonisation d’office. Mais celà est peut-être déjà conclu (?).

    • Effectivement, on pourrait parler de tolérance. Toutefois à mon sens il ne s’agit pas d’une simple tolérance et de rapprochement avec l’Eglise bretonne. Car c’est l’ensemble du monde chrétien de l’époque qui est concerné par cela. A propos du culte des saints, le Concile de Trente dit que “Si certains abus s’étaient glissés dans ces saintes et salutaires pratiques, le saint concile désire vivement qu’ils soient entièrement abolis, en sorte qu’on expose aucune image porteuse d’une fausse doctrine et pouvant être l’occasion d’une erreur dangereuse pour les gens simples. Il ajoute “qu’il n’est permis à personne, dans aucun lieu… de placer ou faire placer une image inhabituelle, à moins que celle-ci n’ait été approuvée par l’évêque. On ne reconnaîtra pas de nouveaux miracles, on ne recevra pas de nouvelles reliques sans l’examen et l’approbation de l’évêque”. Le Concile… et par conséquent Rome prend en compte la succession apostolique, ici dans les décisions concernant le culte des saints, à la fois pour recadrer les choses, purifier ce qui doit l’être, et clarifier les règles. On voit bien là qu’il ne s’agit pas juste d’une tolérance de la part de Rome.

      Et s’ils ne sont pas inscrits au martyrologe romain, l’existence des sanctorals diocésains – approuvés par les évêques – indique clairement que le culte est bien plus que toléré, que les saints qui s’y trouvent ont reçu leur approbation, et que cette reconnaissance n’est pas qu’une simple tolérance locale mais entre dans un schéma découlant de la filiation apostolique. La reconnaissance des saints par les évêques vaut alors reconnaissance de l’Eglise universelle.
      Simplement, puisqu’il n’y a pas eu dans leur cas de procès solennel de canonisation (entendez là “canonisation pontificale” versus “élévation”) et pour cause puisque cela n’existait pas encore au moment où ils ont été propulsés “saints”, l’autorité et l’infaillibilité entière de l’Église ne sont pas engagées pour ces saints (et même au martyrologe romain, vous trouvez des saints des premiers siècles dans ce cas de figure).

  4. François SCHWERER

    Parmi les Bienheureux ne pas oublier Alain de La Roche, dominicain qui relança la dévotion au saint Rosaire et auquel se référait saint Louis Marie Grignon de Montfort. Ne pas oublier non plus la “Bonne Duchesse”, Françoise d’Amboise, l’épouse de Pierre II qui introduisit le Carmel en France (sous l’impulsion du bienheureux Jean Soreth).

  5. Dom Michel Le Nobletz n’a hélas pas (encore ?) été béatifié bien que l’ouverture de son procès de béatification remonte à 1701 et ait été rouvert en 1888. En 1897, le pape Léon XIII l’a déclaré ” « vénérable serviteur de Dieu Michel le Nobletz, prêtre et missionnaire » et en 1913, le pape saint Pie X a décrété l’héroïcité de ses vertus. Il a malheureusement été quelque peu oublié depuis, peut-être éclipsé par son successeur le BX Julien Maunoir. Toujours est-il que dans l’état spirituel actuel de la Bretagne, il serait bon de le tirer de l’oubli afin que le “beleg foll” puisse enfin avoir sa place sur les autels. Il manque un miracle pour que son procès aboutisse. Demandons son intercession !

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