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Et si les Bretons n’avaient pas de chef ?

Nouvelle série de chroniques de la semaine. Et si…

Et si les Bretons n’avaient pas de chef. Et s’ils n’avaient pas un seul chef, mais plusieurs. On dit, depuis le premier tour des élections présidentielles, que la Bretagne (bien sûr les cinq départements bretons) et les Bretons (de Bretagne, de Paris, du Havre, de La Rochelle, de l’étranger, bref de partout) voteraient selon les vœux de Jean-Yves Le Drian, président du Conseil Régional de Bretagne (B 4) et ancien (et peut-être nouveau) ministre très populaire de la Défense de la République française. Chaque fois qu’il se passe quelque chose qui déplairaient aux Bretons – comme cette candidature ratée à la députation de Rennes d’un ami du nouveau président de la République -, les journalistes y voient la main de M. Le Drian, alors qu’il faudrait plutôt regarder du côté des messages des Bretons sur les réseaux sociaux.

Une question se pose ? M. Le Drian serait-il le nouveau prince de Bretagne ? Son roi ? Son duc ? Passionné par l’histoire de Bretagne – il est tout de même prof d’histoire- je doute que cela lui plaise car il doit savoir – et s’il ne le sait pas, je me dois de me charger du lourd fardeau de le lui annoncer- que les Bretons n’apprécient guère avoir un seul souverain. Et oui, et j’en parle assez longuement dans le chapitre « Qui a dirigé la Bretagne » dans mon nouveau livre Bretagne, histoire confisquée, édité par le Cherche Midi , dont la sortie est prévue le 24 mai prochain (un peu de pub ne fait pas de mal à personne !), il y a toujours eu en Bretagne face au souverain de Bretagne un concurrent, tout aussi puissant, voire davantage. Bien sûr, au-dessus, il y avait l’empereur carolingien, les rois de France et d’Angleterre à qui nos souverains et leurs concurrents prêtaient hommage… sans compter évidemment le pape, normalement au-dessus de tous en tant que représentant du Christ sur Terre. Cela a duré des centaines d’années, soit en gros d’Alain Barbe Torte (mort en 952) au duc de Mercoeur qui se soumit au roi Henri IV en 1598.

Bon j’y vais et j’espère ne pas vous perdre en chemin… Je promets d’être assez rapide et si vous voulez en savoir plus, allez voir dans mon livre au Cherche midi et si vous voulez en savoir encore plus aller voir du côté de mon autre livre sur les Souverains de Bretagne édité par l’Encyclopédie de la Bretagne (encore de la pub !). A la mort du premier duc de Bretagne, Alain Barbe Torte, le comte de Rennes revendiqua le trône aux dépens des comtes de Nantes descendants d’Alain (mais ayant le défaut de la bâtardise). Le fils du comte de Rennes, Conan, devint duc en 990, son fils, Geoffroy lui succéda et Alain III succéda à son père Geoffroy, comme Conan II succéda à son père Geoffroy. A la mort de Conan II en 1066, la Bretagne fut divisée : l’oncle de Conan II, Eudes, qui tenait une grande partie du Penthièvre et du Trégor, devint le chef de la maison de Rennes et prétendit au trône de Bretagne tandis qu’Havoise, sœur de Conan II, épouse du comte de Cornouaille, de Vannes et de Nantes, prit le titre de duchesse de Bretagne. Le Nord contre le Sud. Face à Havoise et à son mari, Hoël, puis à leur fils Conan III de Cornouaille, on trouve le comte Eudes et surtout le comte Etienne, l’un des plus riches féodaux de l’Occident chrétien (ayant hérité de la 3e fortune foncière d’Angleterre). On tenta en vain la réconciliation par le mariage du fils cadet d’Etienne, le très guerrier Alain le Noir avec Berthe, fille de Conan III, mais ce fut un échec car le fils aîné d’Etienne eut des enfants. Face aux descendants d’Alain et de Berthe, Conan IV, la duchesse Constance (morte en 1201), le célèbre Arthur Ier (mort en 1203), on trouve les comtes de Penthièvre et surtout Alain de Goëlo (mort en 1212). Le roi de France trouva une solution en 1209 en fiançant le fils d’Alain, Henri d’Avaugour, à la sœur et héritière d’Arthur, Alix, mais le souverain capétien changea d’avis quatre ans plus tard et maria Alix à son cousin Pierre de Dreux Face aux Dreux, Jean Ier, Jean II, Arthur II, Jean III (de 1235 à 1341), on trouve Henri Ier, Alain, Henri II et Henri III d’Avaugour, très riches seigneurs de Dinan, Goëlo, Mayenne, etc. En 1318, on s’accorda par encore un mariage entre la fille aîné et héritière d’Henri III et le frère cadet de Jean III, Guy de Penthièvre. Une fille unique, Jeanne de Penthièvre, naquit l’année suivante. Elle hérita en 1341 de son oncle Jean III. Mais son oncle, frère puîné de Jean III et de Guy, Jean de Montfort, revendiqua le trône et son fils Jean II de Montfort finit par l’emporter après une sanglante et célèbre guerre (la guerre de Succession de Bretagne de 1341 à 1364) et devint duc de Bretagne. Selon le traité de Guérande, seule sa descendance masculine pouvait accéder au trône breton, à défaut la descendance de Jeanne de Penthièvre y montait. Aussi, face à Jean IV, Jean V, François Ier, Arthur III, François II (1365 à 1488), on trouve Jean de Châtillon-Blois-Bretagne, ses fils Olivier et Jean, puis Nicole (morte en 1474), comtes de Penthièvre, vicomte de Limoges, etc… Nicole vendit au roi Louis XI en 1453 ses droits sur le trône breton (pour 50 000 écus d’or). François II n’eut qu’une fille et l’imposa comme son héritière. C’est ainsi qu’Anne de Bretagne devint duchesse de Bretagne. Mais elle eut comme concurrent le fils de Louis XI, Charles VIII et on trouva un arrangement bien sûr par un mariage entre Anne et Charles. A la mort de Charles, Anne devint la seule souveraine de Bretagne, mais se remaria avec le roi Louis XII et sa fille et unique héritière se maria avec le roi François Ier. C’est ainsi que le duché fut « uni » ou « annexé » au royaume de France.

Ce que l’on sait moins, c’est que la descendance de Nicole de Blois restait en embuscade. Les rois de France la couvrirent de faveurs érigeant leur comté de Penthièvre en duché et faisant d’elle les gouverneurs héréditaires de Bretagne : Jean IV de Brosse-Bretagne (mort en 1524), son neveu, Sébastien de Luxembourg (mort en 1564), sa fille, Marie, duchesse de Penthièvre, d’Etampes (morte en 1623), épouse de ce duc de Mercoeur qui revendiqua pendant la guerre de la Ligue le trône breton. Henri IV vainquit ce dernier et l’obligea à marier sa fille unique et héritière à son fils bâtard César de Vendôme. Louis XIII et surtout Louis XIV s’attachèrent à bien contrôler la descendance de ce dernier couple. A la mort du grand prieur de Malte, Philippe de Bourbon (mort en 1727), ses droits sur le trône breton allèrent à son cousin germain (fils de Françoise de Vendôme), le duc de Savoie, aîné par ailleurs des descendants d’Anne de Bretagne. Mais le roi et l’Administration royale veillaient.

Il est tout de même étrange de constater qu’à l’époque où les revendications au trône breton des descendants des ducs de Bretagne tombaient en désuétude, la noblesse parlementaire bretonne, soit la force politique la plus considérable de Bretagne, prenait le relais et affrontait directement, et avec une vigueur dont se souvient encore la Grande Histoire, le roi et son administration : affaire de la Fronde, affaire de Pontcallec, affaire La Chalotais, etc.

En fait, il ne faut pas croire que la Bretagne et les Bretons se contentèrent de cette dualité monarchique qui s’opposa durant presque six siècles. Ils semblent avoir préféré à ces souverains leurs oligarchies, sans doute que l’action des saints britonniques (ou celtiques) des VIe au IXe siècle en est pour quelque chose. Bien sûr, il eut la puissante féodalité bretonne, le très puissant clergé breton, mais aussi cette noblesse parlementaire si influente aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles qu’elle gouverna la Bretagne. A partir de la fin du XIXe siècle, avec l’implantation de la République en Bretagne et ailleurs, les notables (médecins, notaires, avocats, professeurs) prirent le relais, devenant députés et surtout maires et conseillers généraux. Pour moi, il est de plus en plus clair que les Bretons préfèrent à leurs souverains souvent lointains, querelleurs, dispendieux, des pouvoirs locaux, véritables guides, mais fallait-il et faut-il encore qu’ils soient honnêtes (jusqu’à un certain point), compétents (un peu tout de même !), disponibles et ouverts surtout, Bretons ou aimant la Bretagne, bien sûr.

À propos du rédacteur Frédéric Morvan

Historien spécialisé sur l'histoire de Bretagne, Frédéric Morvan est également président du Centre d'histoire de Bretagne. Il rédige régulièrement des chroniques sur l'histoire de Bretagne dont certaines sont diffusées sur Ar Gedour avec son aimable autorisation.

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3 Commentaires

  1. Monsieur Merci, ô grand Merci!

    Bel article, très riche aussi. Comme cela me parle tellement au plus profond de mon cœur. Votre pub ne fut pas inutile est de celle-ci découle une question:

    _ Où puis-je trouver vos deux livres afin de les acquérir?

    Etre un breton en exil sans perdre ses racines au point de refuser de ne plus être breton coûte que coûte, n’est pas de tout repos au quotidien! Transmettre son histoire aux enfants par des mots, quelques papiers cela n’est pas toujours “La preuve” qu’il ne faut rien oublier.

    Mon petit dernier est né à Vannes car, j’avais fait le choix de revenir sur mes terres ancestrales.
    Puis, un divorce comme par malédiction, a éclaté ma famille!
    Pour des raisons multiples et stratégique, j’ai dû suivre en Limousin mon ex-femme afin de pouvoir rester auprès des enfants puis via Bordeaux par la suite.

    Il est loin ce temps ou je rêve de me voir sur ma terre auprès de mes petits et encore petits et encore petits enfants remerciant mes ancêtres de m’avoir donnés comme “Maison” le pays de Bretagne!

    Aujourd’hui, des larmes rouges coulent dans mon coeur et dans mon jardin secret comme seul espoir s’affiche un arc-en-ciel au camaïeu noir. Un jour peut-être, je serai là où je devrai finir ma vie.

    Monsieur voudrez-vous bien m’excusez ici pour ce que je vous écris telle une faiblesse avouée.

    Tout cela pour expliquer que votre article m’a touché et m’a donné la motivation de vous connaître au travers de vos livres. Merci et pardon.

    Respectueusement,
    Laurent Drouët

    • mais…. les vicomtes de Limoges prêtaient hommage au duc de Bretagne !!
      en d’autres termes, à Limoges, on est en terre bretonne ; d’ailleurs : voir le renouveau des ostensions, comme en Armorique, les pardons, le tro breiz et la vallées des saints !!…

    • mais…. les vicomtes de Limoges prêtaient hommage au duc de Bretagne !!
      en d’autres termes, à Limoges, on est en terre bretonne ; d’ailleurs : voir le renouveau des ostensions, comme en Armorique, les pardons, le tro breiz et la vallées des saints !!…

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