Ce que la visite du Pape en Corse dit de la piété populaire en Bretagne

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Le Pape François vient de se rendre en Corse pour participer à un colloque sur la piété populaire en Méditerranée.

Déjà, le souverain pontife avait témoigné de son intérêt pour l’expression populaire de la foi et pour une certaine inculturation. La foi ne peut se faire hors-sol. C’est pourquoi la venue du Pape à cette occasion nous interpelle plus particulièrement. La messe (cf ci-dessous) a ainsi vu dans un certain équilibre le français le corse (avec un peu de grégorien) jusqu’à chanter le Dio vi Salvi Regina, l’hymne corse dédié à la Vierge Marie. Un office comme nous pouvons avoir des messes en français, latin et breton en Armorique. Malheureusement pas assez.

Cette occasion nous invite à réfléchir sur la manière dont la foi se manifeste dans les cultures et les traditions populaires, et à porter un certain intérêt à la religiosité populaire. Combien de personnes entrent ainsi dans nos édifices et déposent un cierge et une intention, sans pour autant être des piliers d’église. En Bretagne, nous connaissons bien ces expressions de la piété populaire, qui se déploient à la fois de manière commune avec d’autres peuples et de manière plus spécifique à la culture bretonne. En effet, la piété populaire peut à la fois se décliner dans la prière du chapelet, le port de médailles et de scapulaires, la ciro-dévotion, les processions, les ostensions et bien d’autres manières, mais nous pouvons trouver également les confréries évoquées en Corse, ou les pardons – authentique expression du culte des saints – en Bretagne.

Une piété populaire qui touche les contemporains

La Compagnie de Jésus acte dans son décret n°4 portant sur « Notre mission et la culture » cette attention à la piété populaire et donc à une certaine inculturation :  » Nous chercherons aussi les moyens de créer une théologie, une liturgie et une spiritualité autochtones, et de promouvoir le droit et la liberté qu’ont les peuples de rencontrer l’Évangile sans être aliénés de leur propre culture ». Cette attention est à mettre en parallèle avec ce que dit le Pape François, qui précise ainsi que la piété populaire nous rappelle d’une part l’Incarnation comme fondement de la foi chrétienne qui s’exprime toujours dans la culture, l’histoire et les langues d’un peuple et qui se transmet à travers les symboles, les coutumes, les rites et les traditions d’une communauté vivante. D’autre part, la pratique de la piété populaire attire et implique également des personnes qui sont au seuil de la foi, qui ne pratiquent pas assidûment mais qui y retrouvent l’expérience de leurs propres racines et affections, ainsi que des idéaux et des valeurs qu’elles considèrent utiles pour leur vie et pour la société.

Selon le Pape François, la piété populaire est bien une manière de toucher les contemporains, car elle exprime la foi avec des gestes simples et des langages symboliques enracinés dans la culture du peuple. C’est ainsi que la piété populaire révèle la présence de Dieu dans la chair vivante de l’histoire et renforce la relation avec l’Église. En Bretagne, nous pouvons observer notamment cela dans les milliers de pardons qui se déploient au fil de l’année, où la foi se mêle à la culture et à la tradition. Les Corses ont pu chanter dans leur langue lors de la messe pontificale, tout comme les bretons avaient pu chanter e brezhoneg lors de la venue du Pape Jean-Paul II à Sainte Anne d’Auray. Mais ces chants ne sont pas qu’un folklore exotique à sortir lors des grandes occasions. Ils sont bien plus car ils portent l’âme des peuples, une âme qui se tend vers Dieu. Une expression qui devrait fleurir dans tous nos clochers, capables de toucher au coeur par une musique qui dépasse les âges, touche au delà du prisme chrétien, et exposent des paroles qui disent tout de la foi.

Une piété populaire festive et enracinée

Photo Ar Gedour (DR)

Le Pape François souligne que la piété populaire est souvent festive et enracinée dans la culture du peuple. C’est ainsi qu’elle devient une occasion de rencontre, d’échange culturel et de fête. En Corse, comme en Bretagne avec nos multiples pardons, la piété populaire est très profondément enracinée et fait émerger les valeurs de la foi tout en exprimant le visage, l’histoire et la culture des peuples. Il en est de même à travers le monde, et il revient donc aux communautés paroissiales et à leurs pasteurs d’en tenir compte.

Ces pardons peuvent devenir un modèle paroissial, pour nos paroisses qui ont parfois perdu tout sens missionnaire, enfermées si souvent dans une simple gestion au jour le jour des offices, qui ont perdu le sens de l’accueil de l’autre, qui ont perdu cet esprit ecclésial, chacun allant à la messe mais négligeant l’aspect d’une communauté ouverte au monde ou l’intérêt pour celui qui, au fond de l’église semble à l’écart ou dans la détresse. Dans notre monde de consommation, de moins en moins sacré et spirituel, mais dans lequel la quête d’un spiritualisme flirtant avec le paganisme est flagrant, dans ce monde dans lequel la quête effrénée des biens matériels est censée conduire au bonheur, le pardon joue plus que jamais son rôle, dans le vieux sens du mot religion, « qui relie ». Les gens ont besoin de se retrouver. Or, le pardon breton est l’un des seuls événements qui réunit tout un village, au-delà des convictions et des classes. Il est donc plus que jamais porteur de modernité,

C’est pourquoi les pardons, qui sont un des moments forts (et phares) de la vie paroissiale, attirant des gens des « périphéries » pour reprendre un terme cher au Pape François, peut être une piste intéressante de nouvelle évangélisation allant bien au-delà de la surface, et peut donc servir d’exemple, de modèle, à nos paroisses endormies.

Un dialogue constant entre le monde religieux et le monde laïc

La piété populaire est également un exemple de dialogue constant entre le monde religieux et le monde laïc, entre l’Église et les institutions civiles et politiques. En Bretagne, comme en Corse, cette piété populaire est une tradition qui nous relie à nos racines et à notre histoire. Le Pape Saint Jean-Paul II  disait dans son livre-testament « Mémoire et Identité », et notamment dans son beau poème « Quand je pense Patrie » :  « Quand j’entends autour de moi diverses langues, je sens croître les générations, chacune apporte un trésor de leur terre, choses anciennes et choses nouvelles». Dans cette seule phrase, c’est toute la richesse de chaque langue qui est exprimée, lien entre l’ancien et le nouveau, eux-mêmes liés par les Traditions propres à chaque peuple. Lien qui est continuité, et non pas rupture, et encore moins « révolution »  Nous ne voyons donc pas pourquoi les Bretons seraient exclus de ce florilège et ne pourraient pas offrir les nouveaux germes poussant sur cette ancienne forêt.  Le Pape Benoît XVI à Lourdes en septembre 2008, dans son allocution « Servir l’identité de la nation » avait également rappelé cet impératif de lien entre culture et foi : « Les nations ne doivent jamais accepter de voir disparaître ce qui fait leur identité propre ».  Le Pape François exprimera la même chose quand il demande au clergé d’être des « Pasteurs qui prennent l’odeur de leurs brebis », propos qu’il déploie largement dans sa visite en Corse.

« La piété populaire, très profondément enracinée ici en Corse, et ce n’est pas de la superstition, fait émerger les valeurs de la foi et exprime en même temps le visage, l’histoire et la culture des peuples. C’est dans cet entrelacement, sans confusions, que se noue le constant dialogue entre le monde religieux et le monde laïc, entre l’Église et les institutions civiles et politiques. Sur ce sujet, vous êtes en route depuis longtemps, c’est votre tradition, et vous êtes un exemple vertueux en Europe ». (Pape François, 15/12/2024)

Un exemple vertueux en Europe

Le Pape François, dans son discours, a ainsi souligné que la Corse est un exemple vertueux en Europe en matière de piété populaire. La Bretagne partage cette qualité, avec sa propre expression de la piété populaire qui se décline à la fois de manière commune avec d’autres peuples et de manière spécifique à la culture bretonne, par sa langue et ses traditions propres. La piété populaire en Bretagne comme en Corse ou ailleurs, nous le voyons, est un exemple éclairant de la manière dont la foi se manifeste dans les cultures et les traditions populaires. Elle nous rappelle clairement l’importance de l’inculturation et du dialogue constant entre le monde religieux et le monde laïc, et que tenir compte des expressions de la religiosité populaire peut être un outil d’évangélisation dans un monde en perte de repères mais sensibles aux signes de piété, que certains argueront peut-être de superstitions, alors qu’elle sont bien plus.

En souhaitant que ce Colloque sur la piété populaire aide à redécouvrir les racines de notre foi et nous incite à un engagement renouvelé dans l’Église et dans la société civile, au service de l’Évangile et du bien commun de tous les citoyens, le Pape François nous invite également, nous Bretons, à nous rappeler que la Bretagne est douar ar zent kozh, douar ar varzhed, la terre des vieux saints, la terre des bardes, porteuse d’un héritage à fructifier pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

 

 

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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Un commentaire

  1. Demat, Il y a une énorme différence entre la tradition des pardons et la piété populaire corse. Comme l’illustre le reportage en lien, les confréries ancrent leur identité sur la charité, le service humble des personnes dans le besoin au cœur d’une dynamique qui amène au service de la liturgie et à l’expression populaire. Le pardon est une démarche pénitentielle et votive avec une dimension festive et donc sociale additionnelle. Alors oui, évidemment le cas corse interroge le défi de la pastorale en pays bretonnant, à la place du Christ dans ce qui fait l’expression d’un peuple. La piété populaire corse ne laisse pas d’ambiguïté, mettant les vertus chrétiennes en œuvre et les affichants comme premières et centrales, mettant de côté la tentation ou la récupération identitaire (le pape en parle). La colonne vertébrale de la piété est le Christ et sa mère. La diaconie est une entrée a priori pertinente pour réinventer une manière bretonne de vivre en chrétien, en apôtre et disciple. https://youtu.be/fHUzRnYWe5s?si=2Ioym9xHuIwSHqdj&t=306

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