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Chronique du Père Job an Irien : Trugarez / Merci

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Les chroniques publiées du Père Job an Irien sont initialement publiées sur le site du diocèse de Quimper & Léon, et reprises avec son autorisation sur Ar Gedour.

Pennad e brezhonegArticle en français

P’am-bez tro da doulla kaoz gand brezonegerien yaouank e klevan anezo aliez awalc’h oc’h implij ar ger «trugarez», berreet zokén a-wechou e «trug»!  Hag e soñjan neuze eo deuet ar ger-se da veza ken didalvoud hag ar ger « merci » e galleg. M’am-euz c’hoant trugarekaad unan bennag evid ar vad e-neus greet din, ne implijin ket ar ger «trugarez», med lavared a rin kentoc’h «trugarekaad a ran ahanout», pe c’hoaz pa ’z-eo eun dra a bouez «bennoz Doue dit», pe erfin ma ’z-eo eun dra ordinal «mersi braz dit!» Ster ar geriou a jeñch a-nebeudou ha ne weler ket atao perag, peogwir e cheñchem ni ive da heul or bed. Ne gredfen ket hirio komz vel va mamm-goz a lakae e pep frazenn pe dost eur «Chezuz» bennag. Hag kleved eur «Bennoz Doue», zokén evid traou a-bouez braz, a zeu da veza ral hirio peogwir eo bet lakaet Doue er-mêz euz or buez.

        Evidon-me e rankan anzao ne c’hellan ket distaga ar gér «trugarez» euz «trugarezuz», hervez ar ster a ro dezañ diskan ar zalm «tener ha tugarezuz eo an Aotrou Doue», na kennebeud diouz ar bedenn a lavaran bemdez en overenn : «Plijet gand Doue kaoud trugarez ouzom…» Evidon eo, heb c’hoari gand ar geriou, eur gwir drugar kleved ano evel-se euz trugarez Doue. An drugarez-se eo eun doare dezañ da lavared eo eur rann-galon evitañ santoud pegen reuzeudig eo or stad. Kement ha ma c’hell eta e kemer perz en or stad. An drugarez-se, a gomzom anezi amañ, a zo pell pell diouz ar ger  «trugarez» implijet gand ar re yaouank.

        Ha perag ’ta ? Marteze peogwir eo ar pez a vank ar muia d’ar bed a hirio. En em c’houlenn a ran a-wechou ha ne glask ket pep hini ahanom ober euz e vuez eur seurt lec’h-kreñv d’en em ziwall diouz gwalleuriou ar re all. Muioc’h mui a vogeriou on-eus savet tro-dro deom da vired da veza gloazet gand poaniou ar re all. Krohenn or c’halon a zo deuet da veza kalz tevoc’h, ha ne fell ket deom kleved kén klemmou ar re all.         Mar deo gwir kement-se eo mall deom distanka ennom eienenn guz an drugarez, an hini a oar kaoud truez ouz or breudeur ha beza trugarezuz en o c’heñver. Rag ma yafe an eienenn-ze ennom da hesk, e varvfem ni ive buan awalc’h e-kreiz or mogeriou. Buez ar re all a ra deom beva, ha n’eus ket a vuez heb trugarez, nag on hini, nag o hini !

Lorsque j’ai l’occasion de bavarder avec de jeunes bretonnants, je les entends souvent utiliser le mot «trugarez», parfois même raccourci en «trug»! Et il m’arrive alors de penser que ce mot est devenu aussi insipide que le mot « merci » en français. Si j’ai envie de remercier quelqu’un pour le bien qu’il m’a fait, je n’emploierai pas le mot «trugarez», mais je dirai plutôt «je te remercie», ou encore si c’est quelque chose d’important «que Dieu te bénisse», et si c’est quelque chose d’ordinaire «grand merci»! Le sens des mots change peu à peu, et nous ne voyons pas toujours pourquoi, puisque nous aussi nous changeons avec le monde. Je n’oserais pas aujourd’hui m’exprimer comme ma gand-mère qui ponctuait chacune de ses phrases ou presque d’un «Chezuz» quelconque. Et entendre un « que Dieu vous bénisse », même pour des choses importantes, cela devient rare aujourd’hui puisque Dieu a été sorti de notre vie.

        Pour ma part, je dois reconnaître que je ne peux pas détacher «trugarez» de «miséricordieux», selon le sens que lui donne le refrain du psaume «tendre et miséricordieux est le Seigneur Dieu», ni de la prière que je dis tous les jours à la messe : «Que Dieu nous fasse miséricorde!» Pour moi, sans jouer sur les mots, c’est un vrai bonheur que d’entendre parler ainsi de la miséricorde de Dieu. Cette miséricorde, c’est sa façon à lui de nous dire que c’est pour lui un crève-cœur de ressentir notre situation malheureuse. Autant qu’il le peut, il prend part à notre situation. Cette miséricorde, dont nous parlons ici, est loin, très loin du mot «trugarez» que les jeunes emploient.

        Et pourquoi donc ? Peut-être parce que c’est ce qui manque le plus au monde d’aujourd’hui. Je me demande parfois si chacun de nous ne cherche pas à faire de sa vie une sorte de forteresse pour se garder des malheurs des autres. Nous avons élevé de plus en plus de murs autour de nous pour éviter d’être atteints par les souffrances des autres. La peau de notre cœur s’est épaissie, et nous ne voulons plus entendre les plaintes des autres.

        Si tout cela est vrai, il est urgent pour nous de dégager la source cachée de la miséricorde, celle qui sait avoir pitié de nos frères et être miséricordieux à leur égard. Car si cette source se tarissait en nous, nous mourrions nous aussi assez rapidement au milieu de nos murs. La vie des autres nous fait vivre, et il n’y a pas de vie sans miséricorde, ni la nôtre, ni la leur.

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