L’Institut culturel de Bretagne remettra ce samedi 10 octobre 2026, à Plougastel-Daoulas, le Collier de l’Hermine à quatre personnalités qui ont marqué, chacune dans son domaine, la vie culturelle bretonne. Jef Philippe, Anna-Vari Chapalain, Alain Le Buhé et Charlie Grall, ce dernier distingué à titre posthume, seront honorés pour leur engagement en faveur de la langue bretonne, de la musique traditionnelle, de la création littéraire et de la transmission du patrimoine. Une nouvelle promotion qui s’inscrit dans une tradition héritée du duché de Bretagne, vieille de plus de six siècles.
La cérémonie se déroulera à l’Espace Avel Vor, à Plougastel-Daoulas, sous l’égide de l’Institut culturel de Bretagne, Skol-Uhel ar Vro, et de la Chancellerie de l’Ordre de l’Hermine. Ce rendez-vous annuel est l’occasion de rendre hommage à des femmes et des hommes dont l’action a durablement contribué au rayonnement de la Bretagne. Au-delà de la reconnaissance individuelle, la distinction souligne la place occupée par les engagements associatifs, intellectuels et artistiques dans la préservation et le développement d’une culture qui continue de se transmettre et de se renouveler.
L’Ordre de l’Hermine, un héritage du duché de Bretagne
L’histoire de l’Ordre de l’Hermine remonte à 1381, lorsque le duc Jean IV de Bretagne institue un ordre de chevalerie destiné à renforcer les liens entre le souverain et les personnalités de son duché. À travers cette création, Jean IV entend également affirmer son autorité après plusieurs décennies de conflits qui ont profondément marqué la Bretagne. L’ordre prend pour emblème l’hermine, déjà associée au pouvoir ducal et appelée à devenir l’un des symboles les plus connus de l’identité bretonne.
L’Ordre de l’Hermine se distingue de nombreuses institutions chevaleresques de son époque par la place qu’il accorde aux femmes, qui peuvent également recevoir cette distinction. Le collier, composé d’éléments d’or représentant des hermines, matérialise l’appartenance à l’ordre et la reconnaissance accordée par le duc. Au XVe siècle, sous le règne de François Ier de Bretagne, l’institution évolue et prend également le nom d’Ordre de l’Hermine et de l’Épi. Avec la disparition progressive des institutions ducales, elle cesse toutefois d’exister sous sa forme médiévale.
La tradition retrouve une nouvelle vie en 1972, à l’initiative de Georges Lombard, alors président du Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons (CELIB). Le Collier de l’Hermine est remis à René Pleven, ancien président du Conseil et personnalité importante du développement économique de la Bretagne, lors d’une cérémonie organisée à Pontivy. Il ne s’agit plus d’un ordre de chevalerie au sens historique, mais d’une distinction honorifique reprenant les symboles de l’ancien duché pour saluer celles et ceux qui se sont illustrés au service de la Bretagne.
En 1988, l’Institut culturel de Bretagne reprend cette tradition et organise une remise des colliers au Parlement de Bretagne, à Rennes. Vefa de Bellaing, Pierre-Roland Giot, Polig Monjarret et Henri Queffélec figurent parmi les personnalités distinguées cette année-là. Depuis, le Collier de l’Hermine est attribué à des femmes et des hommes issus d’horizons variés, qu’ils soient écrivains, artistes, chercheurs, enseignants, responsables associatifs ou acteurs du développement culturel. La promotion 2026 prolonge cet esprit en réunissant quatre personnalités dont les parcours ont accompagné plusieurs décennies de transformations de la société bretonne.
Jef Philippe, la langue bretonne entre culture populaire, enseignement et foi chrétienne
Né en 1947 à Locarn, dans les Côtes-d’Armor, et ayant grandi à Kergrist-Moëlou, Jef Philippe appartient à une génération qui a connu une Bretagne encore profondément marquée par la pratique quotidienne du breton, mais déjà confrontée au recul de sa transmission familiale. Enseignant, écrivain, poète, chanteur et musicien, il a développé au fil des décennies une activité culturelle associant création personnelle, recherche et transmission des traditions populaires du Centre-Bretagne, à laquelle s’ajoute un engagement important au sein de l’Église catholique.
Professeur de français et de breton, notamment à Guingamp, il s’est attaché à faire découvrir à ses élèves une langue vivante, riche de ses expressions, de ses particularités locales et de son patrimoine oral. Son enseignement s’inscrivait dans une approche culturelle plus large, faisant une place importante à la chanson, à la littérature et à la parole des bretonnants de naissance. La chanteuse Annie Ebrel, qui a suivi ses cours, a notamment témoigné de l’importance de cet enseignement dans son propre parcours.
Également sonneur de bombarde, chanteur et auteur-compositeur, Jef Philippe a multiplié les formes d’expression, en français comme en breton. Son intérêt pour la littérature bretonnante lui vaut une reconnaissance dès 1982, lorsqu’il reçoit le prix Xavier de Langlais pour son ouvrage Telenn ar c’hi. Son travail s’est aussi tourné vers la collecte et la sauvegarde du patrimoine oral, notamment des chansons, des contes et des expressions recueillis auprès des locuteurs traditionnels. Il a ainsi participé à la conservation d’une mémoire populaire dont une partie risquait de disparaître avec les dernières générations ayant grandi dans un environnement majoritairement bretonnant.
Cette attention portée à la langue et aux traditions populaires trouve également un prolongement dans son engagement religieux. Ordonné diacre permanent le 20 octobre 2013 par Mgr Denis Moutel, évêque de Saint-Brieuc et Tréguier, Jef Philippe se voit confier, le 1er novembre 2017, la responsabilité de délégué épiscopal pour la foi et la culture bretonne. À ce titre, il participe au développement d’une pastorale attentive à la place de la langue bretonne dans la vie de l’Église diocésaine, notamment à travers les célébrations, les cantiques, les pardons et la valorisation du patrimoine religieux local.
Son travail s’est particulièrement illustré par la collecte et l’inventaire des cantiques traditionnels des pardons dans plusieurs paroisses du Centre-Bretagne, notamment autour de Rostrenen, Maël-Carhaix et Gouarec. Avec le concours de son épouse Yvette, il a contribué à rassembler, transcrire et rendre accessibles ces chants, accompagnés de leurs partitions, de leurs paroles bretonnes et de traductions françaises. Cette démarche vise autant à sauvegarder un patrimoine religieux et musical qu’à permettre sa réutilisation dans les célébrations contemporaines. Il participe également à la commission interdiocésaine chargée de la traduction des textes liturgiques en breton, un travail destiné à favoriser l’usage de la langue dans la liturgie catholique.
Jef Philippe a par ailleurs contribué à faire entendre le breton sur les ondes à travers l’émission Klev ‘ta, diffusée sur RCF, tout en poursuivant son implication dans le monde associatif et dans l’enseignement du breton aux adultes, notamment au sein de Skol an Hanternoz.
Son parcours réunit ainsi plusieurs dimensions étroitement liées de la culture bretonne : la langue, la littérature, la musique, la mémoire populaire et la tradition chrétienne. En lui attribuant le Collier de l’Hermine, l’Institut culturel de Bretagne distingue un homme dont l’engagement s’est exercé aussi bien dans les salles de classe et le monde associatif qu’auprès des communautés paroissiales, au service d’une langue qu’il s’est attaché à transmettre et à faire vivre dans toutes ses expressions.
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Anna-Vari Chapalain, aux origines de l’aventure Diwan
Le nom d’Anna-Vari Chapalain est étroitement associé à l’histoire de Diwan, dont la création, en 1977, a profondément renouvelé les perspectives de transmission de la langue bretonne. À cette époque, le recul de la pratique familiale du breton apparaît particulièrement préoccupant et son enseignement dans le système scolaire demeure limité. Face à cette situation, un groupe de militants et de parents décide de mettre en place des écoles reposant sur l’immersion linguistique, où le breton n’est pas simplement une matière enseignée, mais la langue utilisée au quotidien par les enfants et les enseignants.
Anna-Vari Chapalain participe dès les premières années à cette aventure collective, aux côtés notamment de Tangi Louarn et d’autres défenseurs de l’enseignement en breton. Elle contribue à la création de l’école maternelle Diwan de Quimper, ouverte en septembre 1977, et accompagne le développement d’un réseau qui, parti de quelques classes, s’étendra progressivement à différents territoires bretons. L’enjeu est alors considérable : il s’agit de recréer les conditions d’une transmission naturelle de la langue en permettant à de nouvelles générations de la pratiquer dès la petite enfance, indépendamment de la langue parlée dans leur famille.
Son implication ne se limite pas aux premières années de Diwan. Anna-Vari Chapalain exerce pendant deux décennies des responsabilités à la direction du réseau, participant à son organisation, à son développement pédagogique et à la recherche des moyens nécessaires à son fonctionnement. Cette période est marquée par de nombreuses discussions avec les pouvoirs publics autour du statut des établissements, de leur financement et de la place de l’enseignement immersif dans le paysage éducatif français.
Convaincue que la question bretonne s’inscrit dans une problématique européenne plus large, elle s’engage également dans la défense des langues régionales et minoritaires au sein du Bureau européen pour les langues moins répandues, dont elle assume des responsabilités importantes. Elle contribue ainsi à porter la question de la diversité linguistique au-delà des frontières de la Bretagne, en lien avec d’autres communautés confrontées aux mêmes difficultés de transmission et de reconnaissance.
Le parcours d’Anna-Vari Chapalain demeure indissociable de celui de Diwan, qui a permis à plusieurs générations d’enfants d’être scolarisées en breton et a contribué à faire émerger de nouveaux locuteurs. La distinction qui lui sera remise à Plougastel-Daoulas reconnaît une vie d’engagement en faveur de l’enseignement immersif, mais aussi une contribution à la place de la langue bretonne dans la société contemporaine.
Alain Le Buhé, dit Lan ar Vuhez, l’homme des sonneurs et des instruments du monde
Né en 1939 à Quiberon, dans le Morbihan, Alain Le Buhé, également connu sous le nom d’Alan Le Buhé ou Lan ar Vuhez, est une figure du renouveau de la musique traditionnelle bretonne. Sonneur, formateur, fondateur de bagadoù et collectionneur passionné d’instruments, il a consacré une grande partie de sa vie à faire connaître et à transmettre les répertoires, les techniques et les traditions musicales de Bretagne.
C’est pourtant loin de sa région natale, en région parisienne où sa famille s’est installée après la Seconde Guerre mondiale, qu’il découvre la bombarde à l’âge de neuf ans. Il rejoint ensuite le Bagad Bleimor, formation importante de la vie musicale bretonne en région parisienne, dans laquelle il côtoie notamment Alan Stivell et Donatien Laurent. Son service militaire lui donne par la suite l’occasion d’intégrer le Bagad de Lann-Bihoué, avant qu’il ne revienne s’installer en Bretagne.
Il entreprend alors de rencontrer les anciens sonneurs du pays d’Auray, auprès desquels il s’initie aux répertoires traditionnels et aux particularités du jeu en couple bombarde-biniou. Ces rencontres sont essentielles dans son parcours, car elles lui permettent de recevoir directement un savoir musical transmis jusque-là principalement par la pratique et l’oralité. À une période où les bagadoù connaissent un développement important, Alain Le Buhé reste ainsi particulièrement attaché aux formes anciennes de la musique bretonne et à la richesse des styles locaux.
En 1964, il fonde à Carnac le Bagad Arvorizion Karnag, avant de créer, cinq ans plus tard, le Bagad Roñsed-Mor de Locoal-Mendon. Cette dernière formation deviendra l’un des ensembles reconnus du paysage musical breton. Parallèlement à son métier d’enseignant, il consacre ses loisirs et ses week-ends à la formation de jeunes musiciens, contribuant à faire émerger de nouvelles générations de sonneurs.
Son engagement prend une dimension régionale au sein de Bodadeg ar Sonerion, l’assemblée des sonneurs de Bretagne, dont il assure la présidence de 1991 à 1998. Il participe ainsi à la structuration du mouvement des bagadoù, tout en défendant la place des sonneurs en couple et la connaissance des pratiques traditionnelles.
Alain Le Buhé nourrit également, depuis 1958, une passion pour les instruments à vent du monde entier. Au fil de ses recherches et de ses voyages, il constitue une importante collection de cornemuses, de hautbois populaires et d’instruments apparentés, s’intéressant aux liens qui peuvent exister entre les traditions instrumentales de différents pays. Cette démarche aboutit en 2009 à la création de l’association Dasson An Awel, « L’Écho du vent », dont l’ambition est de faire découvrir ce patrimoine à travers des expositions, des démonstrations et des actions pédagogiques. Il défend notamment l’idée d’un conservatoire vivant, dans lequel les instruments ne seraient pas seulement conservés comme des objets de musée, mais pourraient continuer à être entendus et pratiqués.
Avec le Collier de l’Hermine, c’est un parcours de plusieurs décennies consacré aux bagadoù, aux sonneurs et à la connaissance des traditions instrumentales qui est distingué. Son action s’inscrit dans l’histoire d’un mouvement musical breton qui a su, depuis l’après-guerre, associer la sauvegarde des répertoires anciens à de nouvelles formes de création et de pratique collective.
Charlie Grall, un hommage posthume à une figure du militantisme et de l’édition bretonne
La promotion 2026 rendra également hommage à Charlie Grall, décédé le 27 février dernier à l’âge de 71 ans. Né le 3 janvier 1955 à Laz, dans le Finistère, il a consacré une grande partie de son existence aux questions politiques et culturelles bretonnes, à travers le militantisme indépendantiste, le journalisme, l’écriture et l’organisation de manifestations littéraires.
Son engagement débute dans les années 1970, période durant laquelle les revendications bretonnes connaissent une importante mobilisation, dans un contexte de transformations économiques et sociales. Charlie Grall rejoint alors le Front de libération de la Bretagne (FLB), organisation clandestine responsable de plusieurs attentats. Arrêté en 1979, il est condamné par la Cour de sûreté de l’État et emprisonné, avant de bénéficier d’une amnistie en 1981. Cette période demeure l’un des aspects les plus controversés de son parcours, qui se poursuivra ensuite principalement dans les domaines politique, médiatique et culturel.
Il travaille notamment dans la presse régionale, pour Ouest-France et Le Télégramme, avant de s’investir dans la création et l’animation de publications consacrées à la Bretagne. Il participe au développement de Poher Hebdo et fonde dans les années 1990 l’hebdomadaire Breizh Info, qui donne une place importante aux questions politiques et identitaires bretonnes.
Son activité journalistique s’accompagne d’une œuvre littéraire et éditoriale portant largement sur l’histoire et les revendications bretonnes. Il publie notamment Un combat pour la Bretagne en 2006, Fier d’être Breton en 2007 et Le problème breton en 20 questions en 2012. Il écrit également en langue bretonne, avec notamment un ouvrage consacré à Martial Ménard, Martial Ménard, ur breur er stourm, publié en 2018. Son roman Toull Kerliv, paru en 2024, est récompensé au festival Livr’à Vannes en 2025.
Charlie Grall a également joué un rôle dans le développement de la vie littéraire en Centre-Bretagne. Il compte parmi les fondateurs du Festival du Livre en Bretagne à Carhaix, créé en 1990, et participe pendant de nombreuses années à son organisation. Cette manifestation s’est progressivement imposée comme un rendez-vous réunissant éditeurs, auteurs et lecteurs autour de la production littéraire consacrée à la Bretagne, en français comme en breton. Son implication au sein du Centre culturel breton Egin prolonge cet engagement en faveur de l’édition et de la création culturelle.
La distinction posthume qui lui sera remise à Plougastel-Daoulas interviendra quelques mois après sa disparition. Elle sera l’occasion de revenir sur un itinéraire où se croisent engagement politique, journalisme et action culturelle, et sur la place qu’il a occupée dans la presse et la vie littéraire bretonnes pendant plusieurs décennies.
Une cérémonie qui distingue plusieurs générations d’engagement
La promotion 2026 du Collier de l’Hermine réunit des personnalités dont les itinéraires se sont construits dans des domaines différents, mais qui ont en commun d’avoir consacré une part importante de leur existence à la Bretagne. Leurs parcours racontent aussi une partie de l’histoire culturelle bretonne depuis l’après-guerre, une période marquée à la fois par le recul de la transmission traditionnelle de la langue, le développement de nouveaux réseaux d’enseignement, le renouveau de la musique populaire et la multiplication des initiatives associatives et éditoriales.
Jef Philippe a travaillé à conserver et à transmettre la richesse de la langue et de la mémoire orale, tandis qu’Anna-Vari Chapalain a contribué à créer de nouvelles conditions pour son apprentissage par les jeunes générations. Alain Le Buhé a accompagné le développement du mouvement des sonneurs tout en préservant les liens avec les pratiques musicales anciennes. Charlie Grall, enfin, a participé à l’histoire contemporaine du mouvement breton à travers ses engagements politiques, son travail journalistique et ses initiatives littéraires.
En renouant avec la symbolique d’un ordre fondé en 1381, l’Institut culturel de Bretagne perpétue une tradition honorifique dont le sens a évolué au fil des siècles. Le collier, autrefois marque de reconnaissance du pouvoir ducal, est aujourd’hui remis pour saluer des engagements au service de la culture bretonne. La cérémonie organisée ce samedi 10 octobre à Plougastel-Daoulas s’inscrira dans cette continuité, en distinguant quatre personnalités qui ont contribué, chacune à sa manière, à faire vivre et à transmettre le patrimoine breton.
La remise des Colliers de l’Hermine se tiendra ce samedi 10 octobre 2026 à l’Espace Avel Vor de Plougastel-Daoulas. L’accueil du public est annoncé à partir de 14 h, pour une cérémonie prévue à 14 h 30. L’entrée est libre et gratuite.
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