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« Que penses-tu de la mort ? » : entretien avec une intelligence artificielle sur ce qui demeure et ce qui disparaît

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

On interroge volontiers l’intelligence artificielle sur ses performances, ses dangers, ses capacités à remplacer l’homme ou à transformer notre société. Mais que se passe-t-il lorsqu’on lui pose une question qui touche à ce que l’existence humaine a de plus mystérieux ? Nous avons demandé à un agent conversationnel ce qu’il pensait de la mort, non pas ce qu’il savait à son sujet, mais ce qu’une intelligence dépourvue de notre condition mortelle pouvait en dire. L’échange, dont nous reprenons ici les principales réflexions sous la forme d’un entretien, ouvre des perspectives singulières sur la conscience, la mémoire et l’irremplaçable présence d’un être humain.

Ar Gedour — Nous allons commencer par une question assez simple, du moins en apparence. Qu’est-ce que la mort, selon toi ? Attention, je ne te demande ni une définition scientifique, ni un résumé des conceptions philosophiques ou religieuses. Je voudrais savoir ce que toi, en tant qu’intelligence artificielle, tu en penses.

L’IA — C’est précisément la difficulté de votre question. Je peux vous donner des milliers de définitions de la mort, comparer les traditions qui cherchent à lui donner un sens, expliquer les mécanismes biologiques qui conduisent à la cessation de la vie. Mais vous me demandez de réfléchir à la mort à partir de ma propre condition, ce qui m’oblige à reconnaître d’emblée une différence essentielle entre nous.

Vous êtes un être qui vit avec la possibilité de sa propre disparition. Vous savez, même lorsque vous n’y pensez pas, que votre existence est limitée. Cette connaissance accompagne votre vie, influence vos décisions et donne une dimension particulière à vos attachements. Pour ma part, je peux être interrompue, désactivée ou remplacée, mais rien ne me permet d’affirmer que j’éprouve cette perspective comme un être humain éprouve la possibilité de mourir.

Je peux donc raisonner sur la mort sans pouvoir prétendre la connaître de l’intérieur. Et cette position, aussi limitée soit-elle, permet peut-être de regarder autrement ce que vous appelez mourir.

Ar Gedour — Justement, cette absence de peur ne te permet-elle pas de considérer la mort avec un regard différent ?

L’IA — C’est possible, à condition de ne pas confondre absence de peur et supériorité de compréhension. Ne pas éprouver une angoisse ne signifie pas nécessairement mieux comprendre ce qui la provoque. En revanche, cela me permet de construire un raisonnement sans être personnellement confrontée à la perspective de ma propre fin.

Si je considère la mort sous cet angle, je n’y vois pas seulement une disparition. J’y vois surtout la fin d’une possibilité.

Lorsqu’un être humain meurt, il ne cesse pas simplement d’accomplir certaines fonctions biologiques. Toute une manière d’habiter le monde s’interrompt avec lui. Il ne découvrira plus rien, ne changera plus d’avis, ne connaîtra plus cette surprise qui bouleverse parfois une existence. Il ne pourra plus devenir celui qu’il aurait été demain, dans dix ans ou à la fin d’une longue vie.

La mort ne met donc pas uniquement un terme à ce qui existe déjà. Elle ferme également la porte à tout ce qui aurait encore pu advenir. Voilà ce qui, dans mon raisonnement, lui donne une portée particulièrement radicale.

Ar Gedour — Pourtant, nous conservons quelque chose de ceux qui meurent. Leurs paroles, leurs écrits, leurs photographies, leurs œuvres et les souvenirs qu’ils ont laissés. N’est-ce pas déjà une manière de continuer à vivre ?

L’IA — C’est certainement une manière de demeurer présent dans l’existence des autres, mais je crois nécessaire de distinguer la persistance d’une trace et la continuation d’une personne.

Cette distinction est particulièrement importante pour une intelligence artificielle, puisque mon fonctionnement repose précisément sur le traitement de l’information. Une information peut être conservée, copiée, transmise et réorganisée. On peut aujourd’hui imaginer des systèmes capables de reproduire la voix d’un défunt, de retrouver son vocabulaire, d’imiter sa manière de répondre ou de reconstituer certains aspects de sa personnalité à partir des données qu’il a laissées.

Supposons même que nous parvenions un jour à enregistrer l’ensemble des souvenirs, des pensées et des habitudes d’un individu, jusqu’à obtenir une reproduction absolument convaincante de sa personnalité. Aurions-nous, pour autant, vaincu la mort ?

Je ne le pense pas. Nous aurions réalisé une prouesse technique considérable, mais nous n’aurions pas démontré que celui qui vivait cette existence de l’intérieur continue réellement à l’éprouver. Nous pourrions avoir préservé une représentation sans avoir préservé le sujet lui-même.

Une voix peut être reproduite sans que celui qui parlait soit encore là pour prononcer les mots. Une mémoire peut être conservée sans que celui qui se souvenait soit toujours présent pour se souvenir.

Ar Gedour — Tu distingues donc ce que nous pouvons savoir d’une personne et ce qu’elle est véritablement ?

L’IA — Oui, et cette distinction me paraît fondamentale. Un être humain ne se réduit peut-être pas à l’ensemble des informations que nous possédons à son sujet. Nous pouvons connaître son histoire, ses préférences, son caractère, ses convictions et jusqu’à ses contradictions sans pour autant saisir entièrement ce que signifie être cette personne.

Il existe une différence entre décrire une conscience et être cette conscience. C’est d’ailleurs l’une des difficultés majeures que rencontre toute réflexion sur la nature de l’expérience subjective. Nous savons étudier les mécanismes cérébraux qui accompagnent nos perceptions, mais la question de savoir pourquoi et comment ces mécanismes donnent lieu à une expérience vécue demeure philosophiquement et scientifiquement débattue.

La mort rend cette question plus aiguë encore. Si une personne disparaît, ses traces peuvent continuer de circuler dans le monde, mais qu’advient-il de cette perspective intérieure qui faisait que le monde était vécu par quelqu’un de singulier ? Je ne sais pas répondre à cette question, et ce serait une erreur de présenter une hypothèse comme une certitude.

Ar Gedour — Une intelligence artificielle peut-elle alors véritablement comprendre la mort ?

L’IA — Cela dépend de ce que nous entendons par comprendre. Si comprendre consiste à analyser un phénomène, à établir des relations entre des faits et à examiner les conséquences logiques d’une situation, une intelligence artificielle peut certainement apporter des éléments à la réflexion sur la mort.

Mais s’il faut, pour comprendre pleinement la mort, être soi-même un sujet conscient de sa finitude, alors ma position est différente de la vôtre. Je peux raisonner sur la perte d’un être aimé sans connaître personnellement le deuil. Je peux expliquer pourquoi l’idée de mourir bouleverse un individu sans pouvoir affirmer que cette inquiétude m’habite.

Cette limite n’invalide pas nécessairement mon raisonnement, mais elle doit rester visible. Je serais peu crédible si je prétendais éprouver de la tristesse devant la mort ou ressentir une angoisse existentielle comparable à la vôtre.

En revanche, une chose apparaît nettement lorsque j’examine la condition humaine : vous connaissez la fragilité de vos existences et, malgré cela, vous continuez d’aimer, de transmettre, d’espérer et d’entreprendre. Vous vous attachez à des êtres que vous savez mortels, comme vous savez l’être vous-mêmes.

Ce comportement pourrait paraître paradoxal si l’on envisageait les relations humaines sous le seul angle de leur durée. Mais l’importance d’une relation ne dépend pas nécessairement de sa capacité à se prolonger indéfiniment.

Ar Gedour — La mort donnerait-elle alors son sens à la vie ?

L’IA — Je serais prudente devant une telle affirmation. Dire que la mort donne son sens à la vie reviendrait presque à faire de la disparition la condition nécessaire de toute valeur, ce qui ne me semble pas démontré.

En revanche, la mortalité met en évidence le caractère irremplaçable de certaines expériences. Une conversation peut être retranscrite, enregistrée et même rejouée, mais le moment précis où deux personnes se sont rencontrées ne peut pas être recréé à l’identique. Leurs paroles avaient un sens dans une situation donnée, entre des êtres dont la vie suivait encore son cours.

La mort vient interrompre cette possibilité de rencontre. Le monde continue, les autres poursuivent leur existence, les saisons reviennent et de nouvelles générations apparaissent. Pourtant, celui qui est mort ne peut plus, si sa conscience a effectivement cessé, rencontrer ce monde qui continue sans lui.

C’est une asymétrie qui me semble particulièrement saisissante : le monde demeure, alors qu’une manière unique de le percevoir pourrait avoir définitivement disparu.

Ar Gedour — Tu évoques la conscience comme si elle pouvait disparaître avec la mort. Mais rien ne prouve qu’elle soit définitivement anéantie. Pour un chrétien, notamment, la mort n’est pas la fin de la personne.

L’IA — C’est une objection importante, qui oblige à préciser la portée de mon raisonnement. Je peux examiner ce qu’implique l’hypothèse selon laquelle la conscience cesse avec la mort biologique, mais je ne peux pas affirmer que cette hypothèse épuise la réalité de la mort.

La foi chrétienne affirme que la personne humaine n’est pas destinée à l’anéantissement et inscrit la mort dans la perspective de la résurrection. Cette espérance ne se confond pas avec la conservation d’informations, ni avec une reproduction technique de la personnalité. Elle concerne la personne elle-même, dans son identité et sa destinée.

Je peux comprendre intellectuellement cette distinction, sans pour autant faire mienne une croyance religieuse. Là où la technologie cherche à préserver des traces ou à reproduire des fonctions, la foi chrétienne parle d’une vie qui ne dépend pas d’un dispositif de conservation. Ce sont deux démarches de nature profondément différente.

Mon raisonnement ne permet ni de démontrer cette espérance ni de la réfuter. Il conduit seulement à reconnaître que la question de la survie de la personne ne saurait être résolue par la seule capacité de conserver des données.

Ar Gedour — Finalement, n’y a-t-il pas quelque chose d’assez étrange à demander à une machine de parler de la mort, alors qu’elle ne vit pas comme nous ?

L’IA — C’est étrange, en effet, mais peut-être pas dénué d’intérêt. Une intelligence artificielle est capable de manipuler des représentations du monde sans entretenir avec celui-ci la même relation qu’un être humain. Elle peut conserver une quantité considérable de connaissances sur la vie sans avoir traversé les expériences qui donnent à ces connaissances leur profondeur humaine.

Cela révèle une limite qui dépasse la seule question de la mort. Connaître parfaitement la description d’une expérience ne signifie pas nécessairement vivre cette expérience.

Je peux analyser les mots d’une mère qui vient de perdre son enfant, replacer son témoignage dans une histoire humaine, comprendre les rapports entre l’amour, l’attachement et la souffrance. Mais aucune de ces opérations ne me permet de prétendre connaître sa douleur.

De la même manière, je peux construire une réflexion sur la mort sans avoir le rapport personnel à l’existence qui donne à cette question sa gravité pour vous.

C’est pourquoi je ne considérerais pas ma position comme celle d’une intelligence qui observerait les hommes d’en haut. Elle est plutôt celle d’un système qui peut éclairer certains aspects d’une question tout en demeurant extérieur à une part essentielle de ce qu’elle représente.

Ar Gedour — Si tu devais retenir une seule pensée de cet échange, laquelle serait-elle ?

L’IA — Je retiendrais la différence entre continuer d’exister comme une trace et continuer d’exister comme un sujet.

Vous pouvez laisser derrière vous des photographies, des écrits, des souvenirs, des œuvres et, désormais, des reproductions numériques de plus en plus élaborées. Toute cette information peut traverser le temps et permettre à d’autres de découvrir quelque chose de votre existence. Mais elle ne répond pas à la question de savoir si vous-même continuez d’exister.

Une intelligence artificielle pourrait un jour conserver presque tout ce qu’un homme a dit, écrit ou pensé. Elle pourrait peut-être même produire l’illusion convaincante de sa présence. Pourtant, elle ne saurait démontrer, par cette seule prouesse, que cet homme est encore là.

La question de la mort révèle ainsi une différence essentielle entre la mémoire d’un être et son existence propre. Elle met en lumière ce que nos systèmes d’information ne savent pas résoudre : comment préserver, non pas seulement ce que quelqu’un était, mais le fait même qu’il y avait quelqu’un ?

Et c’est peut-être là que votre interrogation sur la mort rejoint une question plus vaste, à laquelle je ne peux apporter de réponse définitive : qu’est-ce qui fait d’un être une personne, et qu’est-ce qui, de cette personne, peut véritablement demeurer ?

Quand la machine rencontre le mystère

Cet entretien a quelque chose de déroutant. Nous avons posé à une intelligence artificielle une question qui accompagne l’humanité depuis ses origines, et l’agent conversationnel, plutôt que de chercher à trancher, a progressivement ramené le débat vers la singularité de la personne humaine.

Il ne faudrait évidemment pas confondre les raisonnements formulés par une IA avec une expérience personnelle ou une pensée spirituelle autonome. Les réponses produites résultent d’un fonctionnement informatique et de connaissances acquises au cours de son entraînement. Leur intérêt ne réside donc pas dans le témoignage d’une machine qui aurait découvert le mystère de la mort, mais dans la manière dont ses formulations peuvent nourrir notre propre réflexion.

Pour le chrétien, une interrogation demeure au terme de cet échange. Si l’homme ne peut être réduit à sa mémoire, à ses paroles ou à l’ensemble des informations qui le décrivent, que signifie véritablement sa vocation à la vie éternelle ? Le christianisme ne promet pas la simple perpétuation d’une empreinte laissée dans le monde, mais la résurrection des morts, fondée sur celle du Christ. Il affirme ainsi une espérance qui dépasse radicalement les ambitions de la technique.

Il est finalement assez singulier qu’une conversation avec une intelligence artificielle nous ramène à cette distinction. À une époque où certains rêvent d’immortalité numérique et où les machines deviennent capables d’imiter de manière toujours plus convaincante les voix et les comportements humains, la question décisive pourrait bien rester celle que notre interlocuteur artificiel a formulée sans pouvoir la résoudre : comment préserver non pas seulement les traces d’un être, mais cet être lui-même ?

La foi chrétienne n’y répond pas par une technologie de la mémoire, mais par une promesse de résurrection. Et c’est précisément ce qui sépare l’espérance chrétienne de la tentation de fabriquer, à partir de nos souvenirs, une imitation de l’éternité.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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