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« Dieu a rappelé à lui », une expression bancale

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Lorsque quelqu’un meurt, on entend régulièrement la même expression. Mais il est des formules qui traversent les siècles sans que l’on prenne vraiment le temps de les interroger. « Dieu a rappelé à lui » fait partie de ces expressions toutes faites, souvent utilisées pour annoncer un décès avec une certaine solennité, voire une volonté d’adoucir la brutalité de la mort. Pourtant, à y regarder de plus près, cette tournure est loin d’être anodine. Elle repose sur des présupposés théologiques, linguistiques et culturels qui méritent d’être examinés. Et surtout, elle révèle une forme de maladresse, sinon une incohérence, qui la rend, au fond, profondément bancale.

Sur le plan théologique

Sur le plan théologique, d’abord, l’expression pose un problème réel. Dire que « Dieu rappelle à lui » revient à attribuer directement à Dieu l’initiative de la mort. Or, dans la doctrine catholique, cette idée est au minimum ambiguë, sinon erronée si elle est prise au pied de la lettre. Le Catéchisme de l’Église catholique affirme en effet : « Dans la mort, Dieu appelle l’homme vers lui » (CEC, §1013). La nuance est décisive : Dieu appelle, il n’est pas dit qu’il provoque la mort comme un acte volontaire de reprise de la vie.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Écriture affirme clairement : « Dieu n’a pas fait la mort et ne se réjouit pas de la perte des vivants » (Sg 1,13). La tradition théologique en a tiré une conséquence constante : la mort n’est pas une volonté positive de Dieu. Le Catéchisme précise encore que « la mort est entrée dans le monde à cause du péché de l’homme » (CEC, §1008). Autrement dit, attribuer directement à Dieu l’acte de « rappeler » quelqu’un introduit une confusion entre la cause de la mort et l’accueil par Dieu.

Dans la perspective chrétienne, Dieu est le créateur et le principe de la vie. Il n’arrache pas l’homme à l’existence terrestre comme un propriétaire reprendrait son bien ; il accueille la personne au terme de son chemin. C’est pourquoi la tradition spirituelle peut affirmer : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie » (CEC, §1011). Cette formule, reprise par le Catéchisme, souligne que l’initiative divine se situe dans l’accomplissement et la communion, non dans une décision arbitraire de mettre fin à la vie.

Ainsi, l’expression « Dieu a rappelé à lui » est théologiquement bancale parce qu’elle mélange deux niveaux distincts : d’un côté, la réalité de la mort comme événement lié à la condition humaine ; de l’autre, la foi en un Dieu qui appelle à la vie éternelle. En les confondant, elle risque de faire de Dieu la cause directe de ce qui, dans la foi chrétienne, est plutôt compris comme une limite de la condition humaine que Dieu vient transfigurer.

Sur le plan du langage

Sur le plan du langage, ensuite, l’expression est également problématique. Le verbe « rappeler » suppose un retour à un point d’origine, comme si l’être humain appartenait à Dieu de telle manière qu’il pourrait être « repris » à tout moment.

Or, la foi chrétienne affirme bien que l’homme appartient à Dieu en tant que créature : il reçoit de lui l’existence et demeure radicalement dépendant de lui. Cette appartenance est réelle et fondamentale. Mais elle ne relève pas d’un rapport de possession arbitraire. L’homme est une créature libre, appelée à répondre à Dieu dans une relation personnelle.

C’est ici que l’expression devient trompeuse : elle suggère une logique de reprise, presque matérielle, qui ne rend pas compte de la profondeur de la relation entre Dieu et l’homme. Elle donne l’image d’un Dieu qui disposerait de la vie comme d’un bien, alors que la théologie chrétienne insiste sur un Dieu qui appelle, accompagne et, au terme, accueille.

Sur plan social

Notons qu’il y a aussi une dimension sociale à considérer. Dans un contexte pluraliste, utiliser une formule religieuse aussi marquée donne une interprétation particulière de la mort. Or, la mort est une expérience universelle, mais ses significations et surtout sa réception ne le sont pas. Une telle expression peut donc être inadaptée.

Cette formule s’inscrit dans une tendance plus large à euphémiser la mort. Plutôt que de dire simplement « il est mort » ou « elle est décédée », on cherche des détours, des formulations atténuantes, comme le « Il est parti ». Si cette pudeur est compréhensible, elle peut aussi brouiller la réalité. En cherchant à adoucir, on finit parfois par déformer.

Qualifier cette expression de « bancale », ce n’est donc pas simplement juger son style. C’est reconnaître qu’elle ne tient pas pleinement sur le plan théologique : elle attribue à Dieu ce que le Magistère ne lui attribue pas directement, et elle obscurcit la distinction essentielle entre mourir et être accueilli par Dieu.

Peut-être est-il plus juste, finalement, de dire que Dieu attend, accueille, appelle à la vie, plutôt que de dire qu’il « rappelle ». Car dans la foi chrétienne, Dieu n’est pas celui qui retire la vie, mais celui qui la donne en plénitude.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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