5 novembre 1499 : à Tréguier, le Catholicon fait entrer le breton dans l’histoire de l’imprimerie

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Le 5 novembre 1499, dans la cité épiscopale de Tréguier, l’imprimeur Jehan Calvez achève un ouvrage singulier : le Catholicon, dictionnaire breton, français et latin composé trente-cinq ans auparavant par Jehan Lagadeuc. Derrière ses quelque six mille entrées se découvre une aventure intellectuelle née d’une préoccupation très concrète : permettre aux jeunes Bretons d’accéder plus facilement aux études. Cinq siècles plus tard, ce livre demeure l’un des plus précieux témoignages de notre histoire linguistique.

Dans l’atelier d’un imprimeur de Tréguier

En cette fin de XVe siècle, Tréguier vit toujours sous le souvenir de saint Yves, dont le tombeau attire les pèlerins depuis près de deux siècles. Autour de la cathédrale, clercs et écoliers fréquentent un monde où le livre manuscrit demeure précieux, tandis que l’imprimerie, apparue en Europe quelques décennies plus tôt, commence à transformer la circulation des textes.

C’est ici que Jehan Calvez imprime, le 5 novembre 1499, un ouvrage intitulé Catholicon en troys langaiges, réunissant le breton, le français et le latin. La date nous est connue grâce aux indications bibliographiques conservées avec cette édition, aujourd’hui répertoriée par la Bibliothèque nationale de France.

Le volume compte 106 feuillets imprimés sur deux colonnes, en caractères gothiques. On peut se représenter le travail minutieux nécessaire à leur composition, les caractères métalliques assemblés à la main et les feuilles passant sous la presse, mais aucun témoignage ne nous permet de reconstituer précisément cette journée de novembre. Le livre, lui, nous est parvenu, suffisamment rare pour compter parmi les témoins remarquables des débuts de l’imprimerie bretonne.

Sa publication intervient à un moment où la Bretagne traverse de profonds bouleversements politiques. Anne de Bretagne porte depuis 1491 la couronne de France, sans que le duché ait encore perdu ses institutions propres. Tandis que les alliances dynastiques transforment progressivement son avenir, une autre histoire s’écrit dans cet atelier de Tréguier, celle d’une langue qui trouve sa place dans l’un des premiers dictionnaires imprimés d’Europe.

Jehan Lagadeuc, le clerc qui voulait faciliter les études

L’auteur du Catholicon, Jehan Lagadeuc, est originaire du manoir de Mézedern, à Plougonven, dans le Trégor. Nous connaissons peu de détails de son existence, mais son ouvrage révèle clairement ses préoccupations. En 1464, lorsqu’il en achève la rédaction, il cherche avant tout à répondre aux difficultés des étudiants bretons qui maîtrisent insuffisamment le français pour accéder aisément au latin, langue de l’enseignement savant et d’une grande partie de la vie ecclésiastique.

La situation mérite d’être rappelée. En Basse-Bretagne, le breton est alors la langue quotidienne d’une grande partie de la population. Le français intervient dans certains milieux administratifs et intellectuels, tandis que le latin demeure indispensable à qui veut poursuivre des études supérieures, particulièrement dans les domaines religieux. Pour un jeune homme élevé dans un environnement bretonnant, ces exigences peuvent représenter un obstacle sérieux.

Lagadeuc entreprend donc de réunir les mots bretons et de leur faire correspondre leurs équivalents français et latins. Le principe paraît simple, mais sa réalisation demande un travail considérable : environ six mille entrées doivent être recueillies, ordonnées et confrontées aux usages de trois langues différentes.

Le titre choisi, Catholicon, vient d’un terme grec signifiant « universel », déjà employé dans la tradition lexicographique médiévale, notamment par le dominicain Jean de Gênes au XIIIe siècle. Il inscrit ainsi l’ouvrage dans un héritage savant bien établi, tout en lui donnant une originalité remarquable : le breton constitue la langue de départ de cette entreprise pédagogique.

On aurait tort d’y voir une démarche militante au sens moderne du terme. Rien ne permet d’attribuer à Lagadeuc une intention de défense linguistique telle que nous pourrions la concevoir aujourd’hui. Son projet répond aux nécessités de l’enseignement, mais il produit un résultat considérable : la langue parlée dans les campagnes du Trégor, du Léon ou de Cornouaille devient l’instrument d’accès au français et au latin.

Quand le breton ouvrait les portes du latin

L’importance du Catholicon apparaît plus nettement encore lorsqu’on le replace dans le cadre des études médiévales. Le latin donnait accès aux Écritures, aux commentaires des Pères de l’Église, au droit canonique et à une grande partie des œuvres scientifiques et philosophiques. Sa maîtrise était particulièrement nécessaire aux clercs, dont la formation reposait largement sur les textes.

L’entreprise de Lagadeuc appartient donc à cette longue histoire de l’enseignement chrétien dans laquelle monastères, écoles cathédrales et institutions ecclésiastiques ont joué un rôle majeur. Pourtant, le dictionnaire dépasse largement le vocabulaire religieux. Les mots de la vie quotidienne, des métiers, des objets et des réalités matérielles y occupent une place qui en fait aujourd’hui une source historique de premier ordre.

C’est d’ailleurs l’un des intérêts les plus attachants de cet ouvrage. Derrière les préoccupations scolaires de son auteur se dessine le vocabulaire d’une société dont nous connaissons souvent mieux les princes et les batailles que les expressions ordinaires. Le Catholicon nous rapproche de cette Bretagne du XVe siècle par les mots qu’employaient ses habitants, même si le dictionnaire ne saurait restituer à lui seul toute la diversité du breton parlé à cette époque.

Du manuscrit à l’imprimerie

Trente-cinq années séparent l’achèvement du dictionnaire, en 1464, de son impression à Tréguier. Durant cette période, le manuscrit circule et passe entre les mains de personnes capables d’en apprécier l’utilité.

Parmi elles figure Auffret de Quoatqueveran, chanoine de Tréguier, dont le nom demeure lié à la publication. Les travaux bibliographiques ont également mis en lumière celui d’Euzen Roperz, probablement ouvrier-imprimeur auprès de Jehan Calvez. Cette succession d’intervenants a longtemps entretenu certaines confusions dans l’attribution du livre, mais les recherches permettent désormais de distinguer l’auteur du dictionnaire de ceux qui ont contribué à sa diffusion.

L’impression de 1499 appartient à la catégorie des incunables, nom donné aux ouvrages sortis des presses avant le 1er janvier 1501. Le Catholicon paraît donc durant les toutes dernières années de cette première époque de l’imprimerie européenne.

Nous ignorons combien d’exemplaires furent alors tirés. La technique nouvelle permettait cependant une reproduction plus aisée que la copie manuscrite et ouvrait au dictionnaire des possibilités inédites de circulation. D’autres éditions suivront au XVIe siècle, attestant la poursuite de son histoire éditoriale.

Un trésor linguistique longtemps méconnu

Le Catholicon occupe une place fondamentale dans l’histoire du moyen-breton, dont les témoignages écrits sont relativement peu nombreux. Ses colonnes permettent aux linguistes de retrouver des formes anciennes, d’étudier les correspondances entre les mots et de mieux comprendre l’évolution du vocabulaire.

L’ouvrage intéresse également les spécialistes de l’histoire du français. Certaines de ses attestations ont nourri les recherches lexicographiques, notamment à partir du XIXe siècle, lorsque les érudits ont commencé à examiner plus systématiquement les textes anciens pour reconstituer l’histoire de la langue.

Il est souvent présenté comme le premier dictionnaire de breton et l’un des grands monuments de la lexicographie française. Il convient cependant de nuancer l’affirmation parfois répétée selon laquelle il serait le premier dictionnaire trilingue de l’histoire : des recueils plurilingues existaient déjà au Moyen Âge. Sa singularité demeure suffisamment remarquable pour qu’il soit inutile de l’exagérer.

En 1867, René-François Le Men contribue à sa redécouverte en publiant une édition destinée aux chercheurs. Au siècle suivant, Pierre Trépos et Christian-Joseph Guyonvarc’h poursuivent les travaux scientifiques consacrés à l’ouvrage. La publication, en 1975, d’un fac-similé de l’édition de 1499 permet d’en retrouver la présentation ancienne, tandis que la numérisation des collections patrimoniales facilite aujourd’hui l’accès à ce témoignage exceptionnel.

Un livre, trois langues et cinq siècles d’histoire

On se souvient volontiers du XVe siècle breton à travers les grandes heures du duché, les guerres, les alliances matrimoniales et la destinée d’Anne de Bretagne. Pourtant, dans cette même période, des hommes dont les noms sont moins familiers accomplissaient une œuvre d’une autre nature, en contribuant à la conservation et à la transmission des connaissances.

Jehan Lagadeuc appartient à cette histoire discrète. Il n’a laissé ni chronique politique ni traité destiné à la gloire des puissants, mais un dictionnaire conçu pour aider des étudiants qui éprouvaient des difficultés à passer de leur langue maternelle aux langues de l’enseignement. Son travail, prolongé par les clercs et les imprimeurs de Tréguier, a traversé les siècles jusqu’à devenir une source essentielle pour les chercheurs.

Le 5 novembre 1499 mérite ainsi sa place dans notre mémoire collective. Ce jour-là, un ouvrage rédigé trente-cinq ans auparavant entrait dans l’histoire de l’imprimerie, emportant avec lui des milliers de mots bretons que cinq siècles d’évolution linguistique auraient pu rendre plus difficiles à retrouver.

Il y a quelque chose d’émouvant à songer que cet immense travail de conservation involontaire est né d’une difficulté scolaire. En voulant faciliter l’apprentissage du latin à de jeunes Bretons, Jehan Lagadeuc nous a légué un témoignage irremplaçable sur leur langue et sur le monde auquel elle appartenait.

Aujourd’hui encore, les colonnes gothiques du Catholicon nous invitent à parcourir cette Bretagne médiévale par ses mots, avec la conscience que chaque terme conservé est une petite part de son histoire. Et, derrière les caractères imprimés à Tréguier, demeure la patience d’un clerc qui avait compris qu’enseigner commence par parler la langue de celui qui apprend.

À propos du rédacteur Stella Gigliani

L'une des touches féminines d'Ar Gedour. Elle anime en particulier la chronique "La belle histoire de la semaine".

Articles du même auteur

Et si Halloween révélait notre incapacité à parler de la mort ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 14 minÀ l’approche d’Halloween, les représentations de la mort …

Quand les morts faisaient partie des conversations familiales

Amzer-lenn / Temps de lecture : 14 minIl suffisait parfois d’un prénom évoqué à table, …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *