Alors que les championnat des bagadoù des 1ère et 2nde catégories se déroulaient ce week-end à Saint-Brieuc, se déploient également les élections municipales où s’entredéchirent les citoyens d’une France qui a pour devise « liberté, égalité, fraternité ». Alors je me suis fais cette réflexion :
Dans un monde qui semble se fragmenter un peu plus chaque jour, la musique demeure l’un des rares langages capables de traverser les frontières visibles et invisibles. Les conflits se multiplient, les rivalités s’exacerbent, et l’individu contemporain paraît souvent pris dans un paradoxe étrange, un individualisme profondément grégaire, chacun cherchant à affirmer sa singularité tout en s’agrégeant à des groupes qui finissent par se définir contre d’autres. Dans ce climat de tensions permanentes, la musique apparaît comme une respiration essentielle, presque comme une nécessité anthropologique.
C’est pourquoi on ne peut pas voir la musique comme seulement un divertissement ou un ornement culturel. Elle est une manière d’habiter le monde. Ensemble. Là où le discours politique ou idéologique sépare, la musique rassemble dans une expérience immédiate qui échappe aux oppositions binaires. Elle ne demande pas d’abord d’adhérer à une thèse ou à un camp ; elle demande d’écouter. Et dans cet acte simple, mais profondément humain, se trouve déjà une forme de paix.
Écouter suppose donc une disponibilité à l’autre. Dans la musique, aucun instrument ne peut exister pleinement seul lorsque l’on joue ensemble. Chaque voix doit trouver sa place, non pour s’imposer, mais pour participer à un équilibre plus vaste. Cette logique musicale est à l’opposé de la logique conflictuelle qui domine souvent les sociétés humaines, et particulièrement le monde d’aujourd’hui. La rivalité qui y existe est moins celle de la domination que celle de l’excellence.
Les bagadoù en offrent ainsi une illustration particulièrement éloquente. Dans ces formations musicales en vogue, la puissance collective naît d’une discipline partagée et d’une écoute constante. Les cornemuses, les bombardes et les percussions ne cherchent pas à couvrir les autres : elles cherchent l’accord. Chaque musicien porte une responsabilité individuelle très forte, mais cette responsabilité ne prend son sens que dans l’harmonie de l’ensemble. Le résultat n’est pas la somme de talents isolés ; il est la manifestation d’une communion.
Il existe bien sûr des compétitions entre bagadoù et même des dissensions entre certains musiciens. Les concours, les classements, les rivalités entre ensembles sont bien réels. Mais il s’agit bien souvent d’un ensemble à l’autre d’une rivalité d’une nature particulière. Elle pousse à se dépasser, à affiner son jeu, à approfondir la tradition tout en la renouvelant. C’est une rivalité créatrice, une émulation qui élève plutôt qu’elle ne détruit. Chacun veut être meilleur, non pour faire disparaître l’autre, mais pour atteindre ensemble un niveau d’exigence plus élevé. Les résultats de la première manche en témoigne.
Ce modèle musical peut dire quelque chose de profondément précieux pour notre époque. Il montre qu’il est possible d’articuler l’exigence individuelle et la cohésion collective sans que l’une ne détruise l’autre. La musique rappelle que l’harmonie n’est pas l’uniformité. Au contraire, elle naît de la diversité des timbres, des rythmes et des sensibilités.
Ainsi, dans un orchestre, dans un bagad, dans un chœur, les différences ne sont pas des obstacles : elles sont la condition même de la beauté. Là où la logique conflictuelle voit des oppositions irréconciliables, la logique musicale voit des complémentarités possibles. Peut-être est-ce là l’une des raisons pour lesquelles la musique est essentielle pour le monde. Elle nous rappelle, d’une manière sensible et incarnée, que la coexistence n’est pas une simple tolérance froide mais une création commune. De même, la paix n’est pas seulement l’absence de guerre ; elle est l’accord patient entre des voix différentes.
Lorsque les instruments s’accordent, lorsque les rythmes se répondent, lorsque les musiciens respirent ensemble, quelque chose se produit qui dépasse la technique et même l’esthétique. Il apparaît une forme d’ordre vivant, fragile mais réel, où chacun trouve sa place sans effacer celle des autres.
Dans un temps où les sociétés semblent parfois tentées par la dissonance permanente, la musique demeure un rappel discret mais puissant : l’humanité ne se construit pas dans le bruit des affrontements, mais dans la recherche obstinée de l’harmonie. Et peut-être est-ce pour cela que, malgré les guerres et les rivalités, les hommes continuent de jouer, de chanter et d’écouter. Comme si, au fond d’eux-mêmes, ils savaient que la musique n’est pas seulement un art. Elle est une manière d’apprendre à vivre ensemble, en se laissant porter par ce souffle de création. Un awen, en quelque sorte…
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
