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DE SUPPRESSION EN SUPPRESSION

Consultant d’anciens numéros de  l’excellente revue Bleun-Brug, hélas disparue avec son directeur, le  chanoine François Mevellec (1), mon attention fut retenue par un excellent article sur l’écrivain Armand Robin.  Aujourd’hui,  comme bien des auteurs bretons  aux travaux méritoires et à qui nous devons que nous parlions encore de culture, de littérature bretonne, ce nom ne dira rien à personne. C’est dommage car, son œuvre littéraire, faites d’écrits, d’études et de poèmes  est intéressante et … originale, autant que l’homme (2).

L’article en question, en fait la publication sans commentaires de l’un de ses poèmes, est intitulé « De suppression en suppression », d’où notre titre. Le texte ci-dessous est précisément tiré de son recueil « Poèmes indésirables ». C’est  un  triste inventaire de l’ignorance, de la bêtise des hommes, du moins de ceux qui ont des responsabilités, et qui ne sachant résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés, choisissent toujours les solutions de facilités : supprimer les problèmes en supprimant ce qu’ils croient en être les causes. Un choix qui ne fait qu’à terme amplifier les problèmes, car loin d’être résolus, ils demeurent et se trouvent toujours être les otages d’idéologues. D’ailleurs cette soif de tout supprimer au nom de leurs idéologies est l’aveu même d’un orgueil qui n’est pas exempt de mépris, de haine de tout ce qui les a précédé, de gens sans racines.

Pour justifier ces constantes « suppressions », les iconoclastes invoquent toujours les mêmes raisons : « Ces suppressions ne concernent que ce qui est désuet, démodé, incompatible avec la modernité, le progrès ». Bref ! Ils ne supprimeraient que des branches, des feuilles mortes, alors qu’ils s’attaquent aux troncs, aux racines. Si nous nous référons au dictionnaire, le verbe supprimer vient du latin « supprimere », c’est-à-dire empêcher de continuer à exister, faire disparaître. Et supprimer a pour synonymes : Abolir, abroger, annuler, ôter, retirer, exterminer. Au nom d’idéologies, toutes mortifères, haineuses et toujours, comme par hasard, antichrétiennes, toutes les dictatures modernes : communisme, néo-paganisme, sans oublier La Révolution française matrice de ces idéologies, et l’athéisme militant de nos démocraties, ont pratiqué «l’art de la suppression ».  Mais, les idéologues ont aussi pris soin, pour mieux faire passer leurs desseins destructeurs, de changer le vocabulaire : ainsi le langage autorisé exige que l’on ne dise plus « démolir, détruire, raser », mais « déconstruire ». Retenons particulièrement la strophe 6 sur la suppression du sens des mots. C’est souvent par le changement de vocabulaire que l’on change les esprits, la manière de penser et de se comporter, tout le reste vient ensuite aisément. L’exemple le plus célèbre est l’avortement, transformé en « interruption volontaire de grossesse », devenu le banal IVG, acronyme aussi bien utilisé pour les trains, TGV, TER, etc.  Rappelons que c’est toujours au nom de La Raison (comme la déesse) que se sont faites les suppressions. Ainsi donc, comme des écrits prophétiques, il nous avertit  que viendront les jours où :

   On supprimera la foi au nom de la Lumière – Puis on supprimera la lumière.

   On supprimera l’Ame au nom de la Raison – Puis on supprimera la raison.

   On supprimera la Charité au nom de la Justice – Puis on supprimera la  Justice.

On supprimera l’Amour au nom de la Fraternité – Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité au nom de l’Esprit Critique – Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot au nom du Sens des mots – Puis on supprimera le sens des mots.

On supprimera le Sublime au nom de l’Art – Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Ecrits au nom des Commentaires – Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint au nom du Génie – Puis on supprimera le Génie.

On supprimera le Prophète au nom du Poète – Puis on supprimera le poète.

On supprimera les hommes du Feu au non des Eclairés – Puis on supprimera les éclairés.

Au nom de rien on supprimera l’homme – On supprimera le nom de l’Homme ; il n’y aura plus de nom – Nous y sommes.

Armand Robin met son poème au futur, pour en final nous asséner comme  un coup de tocsin que  ses prédictions sont devenues réalités.

Depuis les années soixante, et avec de nos jours une impensable accélération, nous allons de suppressions en suppressions. Rien n’y échappe, le profane comme le sacré, et si nous y réfléchissons bien, tous les maux actuels de nos sociétés nihilistes viennent de ces suppressions à répétitions.  On a prétendu supprimer les détails, mais on a liquidé l’important, et finalement ne sont restées que les branches mortes, les feuilles passées balancées au gré des vents des idéologies, mais les troncs, les racines ont péri.

Lisons bien le poème d’Armand Robin : il est pour notre temps, et à son « inventaire », nous pouvons y rajouter toutes les suppressions d’aujourd’hui qui ne font que prolonger cette liste à la Prévert. Réfléchissons à ce que sont devenues toutes les vertus qui dans une vie construisaient l’homme : « vertus chrétiennes devenues folles », comme en parlait Chesterton,  parce que détournées au profit d’idéologies qui en sont l’exacte contraire. Tout, et en tous domaines, a été abimé, souillé, profané, désacralisé, rien n’a été épargné, il n’y a plus de sanctuaires, et ce qui est affligeant, c’est que tout le monde trouve cela normal ; « On a supprimé l’esprit critique », c’est-à-dire ce « Don du discernement » qui était partie intégrante d’une  bonne éducation. C’est d’ailleurs bien ce qu’enseigne l’Eglise dans « Les sept dons et les fruits du Saint-Esprit », dont ces trois : La sagesse, l’intelligence, le conseil (3).

 

Notes :

1- Chanoine François Mevellec (1901-1993), originaire de Coray. Très ami de l’abbé Perrot, il a été aumônier général du Bleun-Brug. Fondateur et directeur de la Revue Bleun-Brug qui sera comme la continuité de la revue Feiz ha Breiz. Il contribuera à lancer la JAC (Jeunesse agricole chrétienne) dans le diocèse de Quimper et Léon. Il sera un temps aumônier des Bretons d’Aquitaine. En 1973, il publie Le Combat du paysan breton à travers les siècles, livre qui en tant que fils d’agriculteur, il tenait beaucoup à faire paraître. Erudit de la langue  bretonne, il publiera de nombreux livres en breton. Sur le plan de la liturgie remettant le breton à l’honneur, il sera un pionnier, mais dans la fidélité à la Tradition de la liturgie romaine (latin-grégorien), et l’exigence du sacré. Il s’opposera aux transformations iconoclastes faites au nom du Concile Vatican II.

2- Armand Robin (1912-1962) a publié entre autres œuvres, Le Monde d’une voix et Les Poèmes indésirables, Le Phénomène. En 1953, il publie chez Gallimard « Poésie non traduite ? » tome I  en  … onze langues, et en 1958 le tome II en douze autre langues. Parlant et écrivant parfaitement le breton, il écrit en vers non rimés  Milc’hwid ar zerr-noz de Maodez-Glandour ; Le Mauvis de proche nuit, deux traductions en vers rimés.  du Barzaz Breiz : Livadenn Ker-Iz et Ar Chouanted. En des rimes magnifiques, il reprendra La Prière du Guetteur de Jean-Pierre Calloc’h. On disait de lui qu’il était « une boîte à idées »…

3- Catéchisme de l’Eglise Catholique, chapitre « La vocation de l’Homme : la vie dans l’esprit (paragraphe III, numéros 1830 à 1845).

Ar Gedour ne se résigne pas à toutes ces suppressions, et se porte comme un support d’édification. Soutenez notre travail par un petit don.

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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3 Commentaires

  1. Dominique de Lafforest

    autre confirmation de la tragique et fallacieuse “liberté”: IVG… Interrompre c’est arrêter, avec intention de reprendre = j’interromps un ouvrage, pour une raison, mais le reprendrai plus tard. L’IVG, c’est supprimer un être humain en croissance. Un point, c’est tout. On n’a aucun besoin d’alléguer quelque “motif religieux” dans ce cas: mettre fin à une vie humaine, ça s’appelle…comment déjà ?
    Nous ne condamnons pas les acteurs, mais bien des actes.même s’ils sont remboursés par la Sécu…

  2. J’ose croire que le nom d’Armand Robin reste connu d’un certain nombre… J’ai plusieurs ouvrages, soit de sa plume, soit de ses belles traductions de poésies (du russe et hongrois). Aussi de sa correspondance. Il n’avait pas peur de dire ce qu’il avait envie de dire. “Voilà un homme !”

  3. oui armand robin ;je l,ai suivi et gardé dans mon coeur tout au long de ma vie il est mort assez sinistrement dans un dépot de la police ;bien sur ,il était provocateur et, tous les vrais poetes ont toujours dérangé

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