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Des profondeurs de nos cœurs

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 min

La rédaction d’Ar Gedour a la joie d’accueillir un nouveau collaborateur. Frère Edouard, religieux et prêtre de la Famille Missionnaire de Notre Dame, est originaire de Bretagne. Il est actuellement en mission dans le foyer de Lyon, pour l’apostolat de sa communauté. En tant que prêtre, il proposera des contributions théologiques. Degemer mat dezhañ !

Il y a environ un an, le pape émérite Benoit XVI apportait une importante contribution à la question des fondements théologiques du Sacerdoce catholique.

L’actualité de l’époque a braqué les feux unilatéralement sur la question du célibat ecclésiastique. Sans minimiser l’importance de cette question, le texte de Benoît XVI vise plus large. C’est en fait sur les fondements du Sacerdoce catholique que Benoit XVI revient, par un texte très dense, sur les fondements scripturaires et patristiques du Sacerdoce catholique, et ceci est souvent passé sous silence. Revenons donc un peu sur quelques uns des aspects du texte, et dans un autre article, nous pourrons reprendre sa pensée sur le célibat.

Les questions actuelles sur le Sacerdoce

Dès le début, le pape émérite pose le problème : « Face à la crise durable que traverse  le sacerdoce depuis de nombreuses années, il m’a semblé nécessaire de remonter aux racines profondes du problème. » Ces problèmes ne sont pas tous nommés extensivement, on ne les comprend parfois qu’en filigrane du texte de Benoit XVI. Essayons ici d’en nommer quelques uns, afin d’être en mesure de comprendre la contribution du pape émérite. Dans les années suivants Vatican II – et sans doute même avant – des questions se sont posées, avec un fort retentissement. Le prêtre est-il un homme lié au culte, destiné uniquement ou principalement au culte ? Et même, peut-on dire que Jésus soit venu instaurer un culte ? Jésus, semble t-il, n’en dit rien explicitement. Il serait venu prêcher le Royaume de Dieu, enseigner une mentalité nouvelle, un culte « en esprit et en vérité » qui consisterait surtout en une façon de vivre enfin conforme à ce que Dieu attend. Dans ces perspectives, et d’autres, le prêtre apparaît comme surajouté, au mieux une survivance de l’Ancien Testament, au pire une survivance païenne voire idolâtrique. D’autant plus que Jésus ne parle pas non plus, semble t-il, d’instituer des prêtres, même si Lui-même est le grand prêtre de la nouvelle Alliance (la lettre aux Hébreux l’affirme explicitement). Tout ceci vient quasiment en droite ligne de la critique luthérienne à l’encontre du Sacrement de l’ordre. Il faut y ajouter les analyses exégétiques des dernières décennies selon lesquelles les textes du Nouveau Testament (en ne prenant pas en compte les Evangiles) resteraient trop flous : les ministères ordonnés actuels dans leur degré ne correspondraient pas de façon irréfutable à ce que l’on lit dans les écrits néotestamentaires. Les textes  du Nouveau Testament n’associeraient pas de façon indubitable ou explicite, les ministères et le Sacerdoce. Face à ces questions, et d’autres, la Foi catholique sur le Sacerdoce apparaîtrait plus ou moins comme plaquée, sans lien véritablement organique avec l’Ecriture, si ce n’est même en contradiction avec elle. Tout cela, appuyés par divers développement théologiques, conduit plus ou moins ouvertement à remettre en question beaucoup de certitudes, voire des points de Foi centraux. Notre Foi catholique sur le Sacerdoce ne serait-elle donc pas vraiment ou suffisamment fondée sur la Bible ? Ou bien notre Foi aurait-elle interprété la Bible de façon en partie faussée, de manière même  à faire dévier la véritable compréhension de la Bible ? Le sacrement de l’ordre serait-il donc plus ou moins une « invention » de l’Eglise (même si cela aurait eu lieu assez rapidement), ou bien seulement des ministères d’organisation de l’Eglise, pour ses besoins uniquement humain, toute société ayant besoin de s’organiser ?

Aux sources bibliques et herméneutiques du Sacerdoce

La nécessité s’impose donc de  revenir aux sources, et c’est ainsi que Benoit XVI énonce dès les premières lignes qu’Au fondement de la situation grave dans laquelle se trouve aujourd’hui le sacerdoce, on trouve un défaut méthodologique dans la réception de l’Ecriture comme Parole de Dieu. Il enchaîne : « L’abandon de l’interprétation christologique de l’Ancien Testament a conduit de nombreux exégètes contemporains à une théologie déficiente du culte. » Que cachent ces termes absconds pour des non initiés ? Tout simplement que la Tradition de l’Eglise – et le Nouveau Testament lui-même – a compris et interprété toute la Bible, ainsi que sa vie et sa réalité comme Eglise, à la lumière de la vie et de l’enseignement de Jésus, en particulier du mystère pascal. Ce faisant, elle a fait faire aux réalités (et non seulement aux textes) de l’Ancien Testament un passage de la lettre à l’esprit du Nouveau. Mais que cette interprétation – pourtant présente dans le Nouveau Testament lui-même – n’est quasiment plus retenue aujourd’hui comme comprenant de façon valable et juste la Parole de Dieu et la pratique de l’Eglise, au moins pour notre temps. Derrière tout cela se trouve des questions plus fondamentales et plus larges encore, notamment l’historicité des Ecritures, et la séparation du « Jésus de l’histoire et du Christ de la Foi ». Benoit XVI n’y  revient pas sans doute parce qu’il a déjà explicitée sa pensée, entre autres dans son œuvre « Jésus de Nazareth », en particulier avec l’introduction du tome 1. Il n’est pas possible de tout développer dans le cadre de cet article, il nous faut aller à l’essentiel. Benoit XVI montre donc que « l’interprétation christologique et pneumatologique » (l’expression est du pape émérite) de la Bible est non seulement valable, mais encore pratiquement requise par la  Bible elle-même.

 

Le passage de la lettre à l’esprit

La question a un côté assez « technique ». Essayons d’en donner les points principaux.

Le « pape théologien » ne commence pas par une démonstration du principe, pour ensuite l’appliquer au Sacerdoce. Il redonne le contexte de la vie de Jésus dans son rapport au culte mosaïque, et montre que le Sacrifice de Jésus est le nouveau culte, cette fois définitif car indépassable. Son sacrifice et la Résurrection – sans la Résurrection la croix serait un non sens –  sont le nouveau culte car par là s’accomplit la réconciliation des hommes avec Dieu, ce qu’aucun sacrifice ne pouvait accomplir auparavant. Par l’anticipation qu’Il en donne la veille dans la Cène, Jésus a sciemment fait de son Sacrifice sur la croix un culte. L’Eucharistie qu’Il institue est le nouveau culte par l’offrande anticipée de son sacrifice (qu’Il accomplira le lendemain), et de par le don de son corps et son sang. Dans les paroles de ce que nous nommons aujourd’hui l’institution de l’Eucharistie, Jésus se réfère explicitement à l’alliance conclue avec Moïse, comme aussi à l’annonce de la nouvelle Alliance chez le prophète Jérémie (cf. Lc 22, 19// Jr 31, 31).

Par ailleurs, Benoit XVI approfondit les relations de Jésus avec le culte mosaïque. Jésus d’une part reconnaît le Temple comme le vrai lieu de culte et de rencontre avec Dieu ; c’est ce que l’on peut tirer notamment de l’épisode de Jésus resté au Temple à 12 ans (Lc 2, 41-50). D’autre part, il reprend les critiques des prophètes contre le Temple, critiques des prophètes qui voulaient ramener le culte à l’intégrité des demandes de la Loi mosaïque relatives au culte (cf. Mt 21, 12-13). Cependant, Jésus va plus loin : par sa mort et sa résurrection, il opère la réconciliation véritable et définitive de l’humanité avec Dieu, et Il en laisse le culte par l’institution de l’Eucharistie dans la sainte Cène.

La destruction du Temple vers 70 par les légions romaines est la conséquence de l’attitude erronée des plus hautes autorités de la hiérarchie sacerdotale, et ainsi s’accomplit ce que Jésus avait annoncé dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple (Jn 2, 13-22) : l’ancien culte est aboli, et son corps ressuscité devient le nouveau Temple.  Par  là,  le culte n’est plus seulement « confiné » au peuple élu, mais universel et pour tous les temps.

Qui dit nouveau Temple, dit nouveau culte. Le « pape théologien » pose ainsi théologiquement la continuité du culte entre l’ancienne et la nouvelle Alliance, en même temps que son renouvellement et sa valeur indépassable, donc définitive. C’est cela qui est la base de la lecture qu’il nomme christologique et pneumatique. Cette lecture est en fait ce qu’on appelé la lecture « typologique », ou encore « allégorique » de l’Ancien Testament par le Nouveau. Il ne s’agit pas d’un genre littéraire, affirme Benoit XVI, mais plutôt un passage, un acte spirituel qui permet d’aller de la lettre de l’Ancien Testament à l’esprit du Nouveau. Cette lecture n’est pas uniquement celle du Nouveau Testament, mais elle est vie.

 

Le Sacerdoce catholique en continuité et accomplissement du sacerdoce lévitique

Cette sorte de principe de lecture biblique nous vient de la pratique de l’Eglise, qui en fit usage très rapidement dans sa vie, notamment pour le Sacerdoce. A partir de termes grecs désignant des ministères chrétiens (épiscope, qui devient évêque, presbyteros qui devient prêtres, et diakonos, qui devient diacres),  on « assigna » un équivalent du sacerdoce mosaïque (grand prêtre, prêtre, lévite) dans un « contenu » dont la racine vient bien du judaïsme, mais qui se greffe en fait sur la vie de Jésus et de son Sacrifice. L’Eglise comprit donc ses réalités du sacerdoce comme continuité du sacerdoce mosaïque, et passage au nouveau Sacerdoce. Ce passage  épouse donc en fait ce que Jésus, par sa vie et son Sacrifice, a fait faire au culte, et cela n’a rien d’étonnant puisque le culte et le sacerdoce sont liés. Ce  passage n’est pas littéraire mais bien une mort et une résurrection des réalités de l’Ancien Testament pour passer au culte complet et définitif, et donc au Sacerdoce.

Cette organisation de l’Eglise et de son culte se retrouve rapidement dans les écrits, notamment dans la lettre du pape St Clément de Rome aux Corinthiens, que l’on date de la fin du 1er siècle (vers 96). Ultérieurement, les Pères de l’Eglise, notamment à l’âge d’or patristique (IV°-V° siècle), adoptèrent très largement ce type de lecture biblique, notamment dans l’explication des sacrements aux nouveaux Baptisés, qu’on appelle catéchèses mystagogiques (c’est-à-dire qui conduisent à l’intelligence des mystères que sont les Sacrements).

Relevons bien toutefois, selon ce qui ressort de l’explication de Benoit XVI, que dès le début les choses durent être relativement précises. Les questions se posent pour nous, pour repérer quand et comment le Sacerdoce catholique a pris la forme que nous lui connaissons globalement aujourd’hui, surtout pour donner une base néotestamentaire à la théologie du Sacerdoce. Il est évident d’une part que les Sacrements ont été institués par Notre Seigneur (cf. CEC 1087 et 1114), et que d’autre part l’Eglise n’aurait pas pu « rattacher » le sacerdoce au culte comme « après coup », sous l’effet d’une simple réflexion, fut-elle théologique. Ce point dut être présent par le choix et l’envoi des Apôtres.

L’explication de la pensée de Benoît XVI concernant les origines du sacerdoce catholique reste technique et se prête difficilement à un résumé ou une simplification, mais chacun comprendra l’importance de ce texte lumineux. Dans un prochain article, nous essaierons de donner sa vision du célibat sacerdotal.

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À propos du rédacteur Frère Edouard Domini

Frère Edouard, religieux et prêtre de la Famille Missionnaire de Notre Dame. Originaire de Bretagne, il est actuellement en mission dans le foyer de Lyon, pour l'apostolat de sa communauté.

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