Des saints faiseurs de pluie (par Bernard Rio)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 21 min

Notre-Dame de l’Ô à Questembert (56), saint Patern à Vannes (56) saint- Vital à Saint-Viaud (44) sont quelques exemples des pardons où les pèlerins invoquent les saints tutélaires pour faire tomber la pluie. Dans son ouvrage « Pardons et pèlerinages de Bretagne », Bernard Rio consacre un chapitre aux saints faiseurs de pluie et aux pardons qui y sont associés.

Les sécheresses ponctuent le cours du temps et marquent la mémoire des hommes. Celle de 1976 est restée dans les annales bretonnes. Des pratiques que des esprits rationalistes pensaient définitivement disparues ont alors resurgi un peu partout en Bretagne. Qu’il fût agriculteur ou jardinier amateur, le Breton s’est alors souvenu de quelques saints faiseurs de pluie qu’il crut opportun d’invoquer. C’est ainsi qu’une cérémonie religieuse eut lieu au cours de l’été 1976 à l’église Saint-Patern à Vannes… Le saint homme était en effet réputé pour faire tomber la pluie, et ce depuis l’an 418, c’est-à-dire trois ans après sa mort, le 15 avril 415 !

La chronique rapporte que l’évêque de Vannes mourut en exil et que sécheresse et famine envahirent le pays pendant trois années, en dépit des prières et processions publiques célébrées pour apaiser la colère divine. La suite est consignée par Albert Le Grand :

“Enfin, on s’avise que saint Patern avoit quitté la ville et diocèse de Vannes, sans y avoir laissé sa sainte bénédiction. Là dessus le conseil se tint, et députat-on une honorable compagnie pour aller en France quérir le saint corps ; on y alla, mais comme on voulut le lever sur le branquart, il devint si lourd et pesant, qu’on ne le pouvoit seulement lever de terre. Cela attrista grandement tous les assistans, jusqu’à ce qu’un Bourgeoirs de Vannes s’avança parmy les autres et dist : « Messieurs, nostre saint Prélat défunt m’a autres fois souvent demandé un lieu et métairie que j’ay ès faux- bourgs de nostre ville, pour y édifier une église, dont je l’ay toujours refusé ; mais je luy promets, devant Dieu, ses saintes reliques et toute la compagnie que, s’il luy plaist se laisser emporter en sa ville et la nostre, non seulement je luy donneray ce mieu, mais de plus y feray bastir une église à mes propres coûts et dépens (1)”.

C’est ainsi que les reliques de saint Patern trouvèrent place dans l’église qui lui fut bâtie et dédiée à Vannes, que la pluie se mit à tomber et que la prospérité revint. Cet épisode merveilleux correspond à un schéma antique où le souverain était garant de l’harmonie de son royaume, au point que toute faute commise par lui ou contre lui portait atteinte à la terre et à ses habitants. Tel est d’ailleurs le sens de la « terre gaste » et du « roi méhaigné » dans le cycle du Graal. À Vannes, c’est Patern qui remplit cet office bienfaiteur. L’injustice réparée, les reliques du saint prirent leur place légitime et remplirent leur fonction protectrice dans la cité.

En invoquant saint Patern en 1976, tout comme en 1990, les paroissiens vannetais ont perpétué un vieux rite visant à s’en remettre au génie tutélaire pour apporter une solution à une actualité préoccupante – en l’occurrence, faire tomber la pluie.

La fête de saint Patern est fixée au 15 avril, jour anniversaire de sa mort. Le pardon a lieu le mois suivant, le 21 mai, correspondant à la translation de ses reliques. Lorsque je me suis rendu, en 2012, à ce pardon urbain, c’est une belle surprise qui m’attendait. D’une part, le pardon était toujours à l’honneur, contrairement à ceux d’autres villes bretonnes tombés en désuétude. D’autre part, il ne se cantonnait pas à l’intérieur de l’église. Le chef de saint Patern et sa bannière sont en effet portés en procession, la veille au soir, lors d’une procession aux flambeaux sur la place.

Le saint vannetais n’est pas une exception en Bretagne. Il en est de même à la limite d’Arthon-en-Retz et de Saint-Viaud, où saint Vital fait l’objet d’une dévotion spéciale par temps caniculaire. La source située à proximité de son ermitage est réputée intarissable. Chaque année s’y tient une messe « pour les biens de la terre », le dimanche qui suit l’Ascension, avec une attention particulière lorsque le temps l’exige. La messe est célébrée en plein air près de la source que saint Vital fit jaillir au viie siècle. Quelques dizaines de personnes maintiennent la tradition, près de l’oratoire construit en 1923 par Jean-Marie Filoteau après qu’il fut exaucé par saint Vital.

Cette fête de printemps à Saint-Viaud est aujourd’hui une exception dans le calendrier. La procession des rogations était auparavant une généralité. Il aurait été impensable, dans une société paysanne et chrétienne, de ne pas célébrer la « fête des épis », feriae robigalium, du latin Robigus, le génie protecteur contre la rouille du blé (robigo), et du latin rogare, « demande »… Les pèlerins sollicitaient la protection des récoltes et la pluie pour féconder la terre. Héritées des antiques fêtes romaines (2), les rogations ont les rites de fécondité en commun avec la fête celtique de Beltain (3). Le choix du mardi pour célébrer la messe des « biens de la terre » à l’oratoire de saint Vital correspond également au jour mentionné dans les anciens récits irlandais.

Après la cérémonie près de la source, je me rendis dans le bourg, où la grotte du saint existe toujours sur le mont Scobrit, en l’occurrence la colline où a été bâtie l’église paroissiale. La grotte est ouverte aux pèlerins le deuxième dimanche d’octobre, jour du pardon dans l’église paroissiale. Jadis, les pèlerins du pays de Retz se rendaient à cette grotte en passant préalablement sous la croix percée qui se trouve désormais sur un parterre fleuri à l’écart de la rue des Coteaux. Ce rite est comparable à celui des pèlerins qui imploraient la protection de saint Yves en passant sous son tombeau supposé à Minihy-Tréguier, ou des pèlerins de Landeleau passant sous les reliques du saint. Aujourd’hui, la pratique semble avoir disparu à Saint-Viaud.

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Des saints pour la pluie

À Saint-Sulpice-des-Landes, la chapelle Saint-Clément est également située en bordure d’une mare, qui ne serait jamais à sec. Les registres de la paroisse indiquent des pèlerinages à des fins « météorologiques » tout au long du xxe siècle. Le dernier officiellement mentionné, remontant au 22 juin 1976, rassembla quatre mille personnes ! Une dizaine d’années plus tôt, à la périphérie de Nantes, le 10 juillet 1962, le curé de Sautron organisa une procession jusqu’à la fontaine de la Hubonnière, à laquelle participèrent plusieurs centaines de pèlerins. Est-ce encore envisageable aujourd’hui ?

Bien évidemment, l’opération miraculeuse ne peut avoir lieu qu’à un endroit consacré, là où, par exemple, saint Vital fit jaillir une source en plantant son bâton. L’eau dotée de vertus thaumaturgiques répond aux besoins profanes des pèlerins. La source sacrée est censée appeler l’eau du ciel et régénérer les fontaines et puits voisins. À Questembert, lors des pics de sécheresse, l’eau de la fontaine Notre-Dame-de-l’Ô, à Bréhardec, était ainsi puisée et symboliquement reversée dans les puits des alentours (4).

À Saint-André-des-Eaux (22), le rite était pratiqué dans l’ancienne église paroissiale édifiée près de l’étang de Bétineuc, à la confluence de la Rance et de plusieurs petites rivières. Lors des sécheresses, le bras reliquaire de saint Gonnery et saint Magne était porté solennelle- ment en procession jusqu’à l’étang où il était immergé. À Réguiny, les reliques de saint Clair prenaient un bain dans la fontaine le jour du pardon. À Bain-de-Bretagne, Adolphe Orain rapporte que les pèlerins arrosaient un morceau de bois, vestige d’une ancienne statue, avec l’eau de la fontaine Saint-Melaine en répétant : « Saint Melaine, mon bon saint Melaine, arrose-nous comme je t’arrose. » À Plumaudan, la statue du saint était pareillement plongée dans l’eau tandis qu’à Pléchatel, les pèlerins aspergeaient la statue du saint en puisant l’eau dans la fontaine Saint-Melaine. Et à Hanvec, c’était aux lavandières qu’il revenait d’asperger d’eau la statue de sainte Madeleine !

Le principe appliqué aujourd’hui est le même qu’hier et qu’ailleurs, que ce soit dans la Bretagne contemporaine ou dans la Grèce antique : le saint chrétien, sub- stitué à la divinité païenne, déclenche la pluie lorsque son image se trouve elle-même aspergée d’eau ou immergée dans la fontaine.

Neuf fois

Si le saint est invoqué comme intercesseur entre le ciel et la terre, la seule prière ne suffit pas pour que le miracle se réalise. Il convient en effet de respecter un ensemble de codes. Albert Poulain, conteur intarissable et inlassable collecteur de traditions, m’a confié qu’à Bains-sur-Oust, une vieille femme de la frairie de Saint-Méen était chargée de passer de maison en maison pour faire réciter une neuvaine, afin que la pluie tombe neuf jours plus tard ! Ce chiffre ternaire revient à la fontaine Saint-Steven à Penmarc’h. Pour obtenir la pluie, neuf femmes se prénommant Marie vidaient la fontaine, et en faisaient le tour en récitant le chapelet. À Saint-Nic, c’était aussi trois femmes prénommées Marie qui devaient converger de trois directions différentes vers la fontaine, puis la nettoyer sans échanger un mot.

À Saint-Méen-le-Grand, la procession quittait l’abbatiale où se trouve le tombeau de saint Méen, chaque 21 juin, pour se rendre à la fontaine distante de 2 km. Le 21 juin 1867, plusieurs milliers de pèlerins furent exaucés après avoir pérégriné à la fontaine. Le rituel consistait à effectuer trois fois le tour de la fontaine dans le sens du soleil, puis à plonger le pied de la croix de procession dans l’eau. Pour garantir le succès du rite, il était aussi recommandé de réciter une neuvaine. La fontaine possédant des vertus thérapeutiques, les malades devaient s’y rendre neuf jours de suite pour y faire leurs ablutions. En numérologie, le neuf indique la fin d’un cycle ; quant au trois, il rappelle la Triade celtique et la Trinité chrétienne (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) et amène à la synthèse du corps, de l’esprit et de l’âme… L’application pratique de ce principe étant l’union de la terre et du ciel pour par- venir à l’objet du rite : qu’il pleuve ! Et pour réussir cette communion, il existe plusieurs moyens.

Plonger les reliques, le pied de la croix de procession ou de la bannière dans le bassin de la fontaine, voire dans la rivière, comme à Férel, telle est la coutume commune à toute la Bretagne. À Baulon, Bruc-sur-Aff, Gévezé, Haute-Goulaine, Le Landec, Sainte-Anne-sur- Brivet, Saint-Brieuc-des-Iffs, Saint-Maudez, c’est le pied de la croix que le prêtre plongeait dans la fontaine. Il existe parfois des variantes, comme à Vieillevigne, où c’était la hampe de la bannière qu’il convenait d’immerger dans la fontaine, ou encore à Trémorel, où le pèlerin confectionnait une petite croix en bois qu’il jetait dans le bassin.

Ce sont là des rituels a priori compréhensibles par tous. Pourtant, le symbolisme de la croix ou de la bannière renvoie à un rite antérieur au christianisme. En effet, il s’agit de relier la terre et le ciel. Tandis que le pied de la croix ou de la bannière repose dans la source, le haut de la hampe vise à déchirer les nuées pour faire tomber l’eau du ciel. Tel est d’ailleurs le symbolisme d’un des talismans du dieu irlandais Lug, une lance à cinq pointes qui coupe le vent et ouvre le ciel, arme terrible que Lug doit plonger dans le chaudron du dieu Dagda pour la mettre en repos !

L’antiquité du rite est d’autant plus évidente que les saints les plus fréquemment invoqués sont célébrés en été : saint Méen le 21 juin, sainte Anne le 26 juillet, sainte Julitte le 30 juillet, saint Armel le 16 août, saint Fiacre le 30 août. Or, la fête de Lug était célébrée le 1er août, au milieu de l’été !

Caniculum

La période la plus chaude de l’année correspond à la constellation de Sirius, la Canicule, du latin caniculum, « petit chien ». Du 22 juillet au 23 août, nous sommes sous le signe astrologique du Lion et de Sirius, le chien du chasseur Orion, dans la mythologie grecque. Cet aparté ne nous éloigne nullement du domaine breton. En effet, le chasseur Orion possède son parent en Bretagne : Yvain, le chevalier au lion, lequel renverse l’eau sur le perron de la fontaine de Barenton, dans la forêt de Paimpont, afin de déclencher l’orage. Dans le troisième roman du cycle du Graal, écrit entre 1177 et 1181, Chrétien de Troyes relate la merveille :

“La fontaine – vous pouvez le croire – bouillonnait comme une eau très chaude. La grosse pierre était une énorme émeraude, percée aussi par un canal avec quatre rubis dessous plus flamboyants et plus vermeils que l’est le matin le soleil quand il apert à l’orient. Sur ma conscience je ne vous fais là nul mensonge. Je fus content de voir ma merveille de la tempête et de l’orage. Ce fut folie ! Volontiers m’en serais repenti, si j’avais pu, quand j’eus arrosé la pierre avec l’eau du bassin. Trop en versai, je le crois ! Je vis le ciel si démonté que de plus de quatorze parts les éclairs me frappaient les yeux et les nues jetaient pêle-mêle, pluie, neige et grêle. Le temps était si affreux que je crus cent fois être occis par les foudres tombant autour de moi et par les arbres mis en pièces. Sachez que je fus en grande angoisse jusqu’à ce que la tempête fût calmée. Dieu voulut bien me rassurer : la tempête ne dura guère. Les vents bientôt se reposèrent et ils n’osèrent plus venter. Quand je vis l’air clair et pur, de joie je fus tout assuré. Et je vis amassés sur le pin des milliers d’oiseaux. Le croie qui veut : il n’y avait branche ni feuille qui n’en fut couverte. C’était bien l’arbre le plus beau ! Doucement les oiseaux chantaient chacun en son langage. Très bien leurs chants s’accordaient (5)”.

La fontaine décrite dans le roman médiéval a été identifiée à la fontaine de Folle-Pensée à Paimpont, où l’usage est de renverser l’eau sur le perron pour faire pleuvoir. Selon la charte des usages de la forêt datant de 1467, il existe un « breil de Bellanton » auprès duquel le chevalier Pontus, autre héros du cycle courtois, fit ses armes. L’article 68 indique que « joignant ladite fontaine, il y a grosse pierre qu’on nomme Perron de Bellanton. Toutes les fois que le seigneur de Montfort y vient et arrose avec l’eau de la source le perron, soudain il pleut si abondamment que les biens de la terre en sont beaucoup arrosés ».

L’épisode de la quête du Graal et l’usage de la forêt correspondent tous deux à un rituel caniculaire. Il n’est donc pas anodin que le chevalier Yvain soit associé au Lion, à la fois signe zodiacal du milieu de l’été et animal solaire. Mais aujourd’hui, le rite est devenu une pratique souvent vide de sens par les touristes qui défilent dans la forêt de Brocéliande sans en connaître les us et coutumes. En 1976, ce fut toutefois en toute connaissance de cause que le recteur de Tréhorenteuc se rendit à la fontaine pour la bénir et verser à son tour l’eau de Folle-Pensée sur le perron. De même, le recteur de Touvois répéta ce geste au cours de l’été 1976, lors d’une procession à la fontaine de Fréligné.

C’est, avec Barenton, l’une des rares fontaines bouillonnantes de Bretagne. Selon la légende, un cavalier qui mourait de soif implora la Vierge. Son cheval frappa trois fois le sol de son sabot et l’eau se mit à jaillir ! Contrairement à Barenton devenu un haut lieu touristique, la fontaine de Fréligné demeure un lieu de dévotions. Constamment fleuri, il est propice à la méditation.

La mention du cheval, animal psychopompe à l’instar du chien, est également présente sur un autre site où l’histoire et la légende se confondent : la fontaine Saint-Raoul, dans la forêt de Liffré. En 1129, le moine Raoul de la Fustaye chassait à courre dans la forêt lorsque son cheval se serait emballé, et le cavalier et sa monture finirent leur course dans une mare, au fond de laquelle on distinguerait la marque du sabot. Comme à Barenton, la fontaine Saint-Raoul est le théâtre d’orages et de faits merveilleux. Lorsque la tempête se déchaîne en forêt, il se dit que le moine est reparti à la chasse.

Raoul de La Fustaye se noya-t-il dans la fontaine ou décéda-t-il dans son lit à l’abbaye Notre-Dame- du-Nid-au-Merle, à Saint-Sulpice-la-Forêt, le 16 août 1129 ? Le peuple a fait son choix en canonisant Raoul de La Fustaye, devenu saint Roux, et en attribuant diverses vertus à l’eau de la fontaine… dont celle de faire tomber la pluie !

Fertilité et fécondité

Le rite caniculaire attesté dans les fontaines est aussi associé à des rites de fertilité. Faire tomber la pluie équivaut à féconder la terre. Il n’est donc pas surprenant que les fontaines réputées pluvieuses soient aussi des marieuses. Tel est le cas à Notre-Dame-de-l’Ô, à Questembert, et à la fontaine Saint-Fiacre-des-Iffs.

Dans la forêt de Villecartier à Bazouges-la-Pérouse, l’oratoire Saint-Mathurin a remplacé la chapelle du xve siècle permettant au duc de Bretagne et à ses veneurs d’entendre la messe avant de partir à la chasse. La fontaine a disparu, mais la source coule toujours, et l’oratoire remplit aujourd’hui deux fonctions : d’une part, les jeunes filles viennent toujours planter des épingles dans les pieds de la statue et y déposer des messages pour « trouver chaussure à leur pied » ; d’autre part, en été, on vient y implorer saint Mathurin pour obtenir la pluie désirée. À Tréguennec, ce n’est pas non plus à la fontaine mais devant le placître de la chapelle Saint-Vio que le vieux rite a perduré. Selon la légende, la pierre de Saint-Vio aurait servi d’embarcation au saint irlandais débarqué en Bretagne au VIIe siècle. Il s’agit en réalité d’une stèle ornée de cupules datant de l’âge du fer (750 à 450 avant J.-C.), honorée par les femmes du pays en mal d’enfants. À l’occasion des rogations, les hommes forts de la paroisse retournaient la « pierre à virer le temps » pour apporter la pluie ou le soleil, selon les saisons et les récoltes.

Ces remue-ménage sont comparables à plusieurs autres rites attestés à Sainte-Thumette à Plomeur, Saint- Ourzal à Porspoder, Saint-Côme à Saint-Nic, Saint- Fiacre à Treffiagat. Il s’agit de vidanger complètement la fontaine et de la balayer. Ce ménage rituel opéré par des femmes a son équivalent dans les chapelles Saint- Michel à Carnac, Largoët à Elven et Saint-Charles à Saint-Méloir-des-Ondes. Ici, il ne s’agit plus de nettoyer la fontaine pour obtenir de la pluie, mais de balayer la chapelle pour que souffle le vent et que grossissent les nuages. De même que la procession a lieu à la fontaine après sa purge, la messe ne peut être célébrée qu’après le balayage rituel de la chapelle. L’office terminé, le pèlerin ramassait la poussière et la dispersait dans le sens du vent souhaité.

À l’instar des obligations incombant aux vestales dans les temples antiques, le balayage des chapelles et des fontaines bretonnes correspond à un nettoyage magique, une purification qui avait lieu à certaines occasions et qui était proscrite à d’autres moments de l’année ou de la journée. Ainsi, il était interdit de balayer chapelles ou maisons au moment de la Toussaint pour ne pas éloigner les âmes des défunts. De même, il était interdit de balayer la nuit pour ne pas écarter les esprits protecteurs du lieu.

Religion et magie

Ce qui est attesté pour les saints faiseurs de pluie l’est également pour les saints du beau temps. À Carnac, la fontaine Saint-Michel est vidangée, nettoyée et fleurie spécialement pour le jour du pardon où on demandait du beau temps. La coutume est également connue à la fontaine du Drennec à Clohars-Fouesnant, à la fontaine de Notre-Dame-de-Rumengol au Faou, aux fontaines Saint-Pol de Lampaul-Ploudalmezeau et de Saint-Pol- de-Léon, à la fontaine Saint-Tugen à Landujan, ainsi qu’à la fontaine Saint-Guirec à Locquirec, la fontaine Saint-Melaine à Plumelin, la fontaine Saint-Ourzal à Porspoder, la fontaine Saint-Servais à Saint-Servais et la fontaine Saint-Guevroc à Tréflez.

Croyances et superstitions, religion et magie! Aujourd’hui, il est permis à chacun de douter ou de croire, de s’abstenir ou de pratiquer.

Ces rites et pratiques ont de moins en moins l’aval du clergé catholique, mais la croyance perdure. Serait-ce là une version bretonne de l’effet « placebo » ? Depuis un demi-siècle, de nombreuses études scientifiques menées aux USA par les professeurs Klopfer, Beecher, Cousins, Evans, etc., confirment le soulagement, voire la rémission totale et définitive de pathologies graves avec des médicaments placebo. « La conviction devient biologie », écrit Norman Cousins (6). Le culte des fontaines pourrait correspondre à cette puissance d’une croyance positive, une médecine douce et une religion naturelle… ouverte à tous, libre et gratuite. Assurément, c’est toujours plus efficace quand on y croit !

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Notes

  1. Albert Le Grand, « La Vie de saint Patern », in Les Vies des saints de la Bretagne Armorique, op. cit.
  2. Voir Georges Dumézil, La Religion romaine archaïque, Payot, 1966 ; Rituels indo-européens à Rome, Klincksieck, 1954.
  3. Voir Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc’h, Les Fêtes cel- tiques, Éditions Ouest-France, 1995.
  4. Voir Bernard Rio et Albert Poulain, « Fontaines pour faire pleuvoir ou pour obtenir du beau temps », in Fontaines de Bretagne, Yoran Embanner, 2008, et Bernard Rio « Le livre des saints bretons » éditions Ouest-France, Rennes, 2016.
  5. Chrétien de Troyes, Yvain, le chevalier au lion, 1176 ; trad. Jean-Pierre Foucher, Gallimard, 1982.
  6. Voir Norman Cousins, La Biologie de l’espoir, Le Seuil, 1991.

À propos du rédacteur Bernard Rio

Bernard Rio est un auteur contemporain français, reconnu pour son attachement à la Bretagne et à la culture bretonne. Il a publié deux ouvrages aux Éditions Ar Gedour : Les Portes du Sacré et Les Bretons & La Mort. Son travail se caractérise par une écriture sensible, souvent ancrée dans le territoire breton, mêlant histoire, patrimoine et parfois récits personnels ou imaginaires. Rio cherche à transmettre la mémoire culturelle de sa région tout en explorant des thèmes universels tels que l’identité, les liens avec la nature et le passage du temps.

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