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Duguay-Trouin, le Malouin qui porta l’audace bretonne sur toutes les mers

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Le 27 septembre 2026 marque le 290e anniversaire de la mort de René Duguay-Trouin. Derrière la statue du corsaire et le récit éclatant de ses victoires apparaît un homme façonné par Saint-Malo, devenu l’un des plus grands marins du règne de Louis XIV. Une figure qu’il convient de regarder sans légende facile, mais sans oublier ce qu’elle révèle de l’histoire maritime bretonne.

Le 27 septembre 1736, René Duguay-Trouin mourait à Paris, loin des remparts de Saint-Malo et de cette mer qui avait décidé de son destin. Il avait soixante-trois ans et laissait derrière lui une carrière exceptionnelle, commencée sur les navires corsaires de sa famille et achevée au sommet de la Marine royale. Près de trois siècles plus tard, son nom demeure inscrit dans le paysage breton, porté par des rues, des établissements et plusieurs bâtiments de guerre. Pourtant, cette familiarité même finit parfois par dissimuler l’homme derrière le monument.

Commémorer le 290e anniversaire de sa mort ne consiste donc pas seulement à rappeler une succession d’abordages et de victoires. L’occasion invite à retrouver le monde dont Duguay-Trouin fut l’un des acteurs les plus remarquables : celui d’une Bretagne maritime ouverte sur l’Atlantique, engagée dans les rivalités européennes et portée par des familles d’armateurs capables de mobiliser navires, capitaux et équipages.

Un enfant de la cité corsaire

René Trouin, qui prendra plus tard le nom de Duguay-Trouin, naît à Saint-Malo en 1673 dans une famille de négociants et d’armateurs. Son père commande des navires armés tantôt pour la guerre, tantôt pour le commerce, tandis que sa mère, Marguerite Boscher, appartient elle aussi à la bourgeoisie marchande malouine. Après la mort de son mari, celle-ci reprend les activités familiales avec son fils aîné : dans cette maison, la mer n’est pas un horizon romantique, mais une entreprise exigeante où se mêlent commerce, risque et stratégie.

Le jeune René avait d’abord été destiné à l’état ecclésiastique. Cette orientation ne résista pourtant ni à son tempérament ni à l’appel du large. À seize ans, en 1689, il obtint d’embarquer comme volontaire sur La Trinité, une frégate corsaire de dix-huit canons. Ses débuts n’eurent rien d’une entrée triomphale : sujet au mal de mer, confronté aux tempêtes et à la violence des combats, il dut apprendre rapidement un métier dans lequel la moindre erreur pouvait entraîner la perte du navire et de son équipage.

Cette première expérience ne le détourna pas de la mer. Il reçut bientôt son propre commandement et se fit remarquer par son énergie, son sens de la manœuvre et sa capacité à entraîner les hommes. Entre 1689 et 1711, il participa ou dirigea environ quatre-vingts combats, un chiffre considérable à une époque où les corsaires recherchaient généralement la prise rentable plutôt que l’affrontement prolongé. L’historien maritime Patrick Villiers souligne que cet acharnement au combat contribua directement à attirer sur lui l’attention de Louis XIV.

Corsaire, et non pirate

Le mot « corsaire » nourrit facilement l’imagination, mais il doit être compris dans son contexte. Duguay-Trouin n’était pas un pirate opérant pour son seul compte en dehors de toute autorité. Il combattait avec l’autorisation du souverain, dans le cadre des guerres menées par le royaume de France. Les prises réalisées sur les bâtiments ennemis étaient soumises à des procédures juridiques et leur produit réparti entre les armateurs, le capitaine, les équipages et le pouvoir royal.

La guerre de course permettait ainsi de frapper le commerce adverse tout en compensant, par l’initiative privée, certaines limites de la flotte royale. À Saint-Malo, où les négociants disposaient de capitaux importants et d’une véritable culture océanique, cette forme de guerre prit une ampleur particulière. La réussite de Duguay-Trouin doit beaucoup à cet environnement : son courage personnel n’aurait pas suffi sans les navires, les réseaux financiers, les marins et le savoir-faire accumulés dans le port breton.

Capturé en 1694 après un combat contre une escadre anglaise, il parvint à s’évader d’Angleterre avant de reprendre la mer. Deux ans plus tard, sa victoire sur un convoi hollandais et la capture de l’amiral Wassenaer consacrèrent sa réputation. En 1697, à seulement vingt-quatre ans, il entra dans la Marine royale comme capitaine de frégate légère. Le corsaire malouin devenait officier du roi, mais sans renoncer aux méthodes audacieuses qui avaient fait sa force.

Rio de Janeiro, l’exploit devenu légende

L’expédition contre Rio de Janeiro, en 1711, demeure l’épisode le plus célèbre de sa carrière. La France était alors engagée dans la guerre de Succession d’Espagne, tandis que le Portugal combattait dans le camp adverse. Une première attaque française contre Rio s’était soldée par un désastre en 1710. Duguay-Trouin conçut une nouvelle opération, financée en partie par des investisseurs privés et préparée dans le plus grand secret.

Après avoir traversé l’Atlantique, son escadre força l’entrée d’une baie puissamment défendue, débarqua des troupes et obtint la capitulation de la ville. L’opération fut à la fois un succès militaire et une entreprise financière très profitable : selon les chiffres repris par Patrick Villiers, elle rapporta 92 % de bénéfice aux investisseurs. Elle révéla surtout les qualités d’organisateur de Duguay-Trouin, capable de réunir des financements, d’armer une flotte, de tromper la surveillance anglaise et de coordonner une opération navale et terrestre à des milliers de kilomètres de la France.

Cet exploit ne doit cependant pas être détaché de sa réalité. La prise de Rio fut une opération de guerre menée contre une ville coloniale, avec son cortège de combats, de destructions, de morts et de rançons. La mémoire historique gagne à tenir ensemble les deux dimensions de l’événement : la remarquable maîtrise maritime du commandant français et la violence inhérente aux guerres impériales du début du XVIIIe siècle.

Une ascension au service du roi

Les succès de Duguay-Trouin lui ouvrirent progressivement les plus hauts rangs de la Marine royale. Nommé capitaine de vaisseau en 1705, anobli avec son frère en 1709, puis chef d’escadre en 1715, il siégea au Conseil des Indes avant d’être promu lieutenant général des armées navales en 1728. Il reçut également le titre de commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis.

Sa carrière ne se limita donc pas à la période flamboyante des prises corsaires. Après les grandes guerres de Louis XIV, il participa aux responsabilités maritimes du royaume et exerça des commandements à terre. La paix réduisait les occasions de combattre, mais elle ne supprimait ni les tensions diplomatiques ni les missions de protection du commerce français.

Ses Mémoires, rédigés dans les années 1720 et publiés dans une version autorisée après sa mort, ont largement contribué à sa postérité. Ils constituent un témoignage précieux sur la navigation et la guerre maritime de son temps, même s’ils doivent, comme tout récit autobiographique, être lus avec discernement. Duguay-Trouin y raconte ses victoires, mais aussi ses peurs et les efforts nécessaires pour les surmonter. Cette part de vulnérabilité donne au personnage une profondeur que la statue du héros invincible pourrait faire oublier.

De Paris à Saint-Malo, le retour du marin

Mort à Paris le 27 septembre 1736, Duguay-Trouin fut d’abord inhumé dans l’église Saint-Roch. En 1973, à l’occasion du tricentenaire de sa naissance, ses restes furent transférés à Saint-Malo et déposés dans la cathédrale Saint-Vincent. Le marin revenait ainsi, symboliquement, dans la ville qui l’avait formé et dont il avait porté le nom sur les mers.

Ce retour dit quelque chose du lien persistant entre Duguay-Trouin et la Bretagne. Sa destinée est française par le service du roi, européenne par les guerres auxquelles il participa et atlantique par l’étendue de ses campagnes ; elle demeure cependant profondément malouine par ses origines, son financement, ses équipages et cette culture maritime dans laquelle elle prit naissance.

À l’heure où les grandes figures historiques sont parfois enfermées dans l’éloge sans nuance ou dans le jugement sommaire, Duguay-Trouin appelle une autre approche. Il ne s’agit ni d’entretenir mécaniquement une légende héroïque ni d’effacer la violence du monde auquel il appartenait. Il faut plutôt comprendre ce que sa vie raconte : l’audace d’une cité maritime, la dureté des conflits de l’époque moderne, la puissance des réseaux commerciaux bretons et la capacité d’un marin de Saint-Malo à s’imposer au cœur de la politique navale du royaume.

Deux cent quatre-vingt-dix ans après sa mort, Duguay-Trouin continue ainsi de regarder vers le large. Son souvenir rappelle que l’histoire de la Bretagne ne s’arrête pas à ses rivages : depuis ses ports, elle s’est écrite sur toutes les mers du monde.

Sources principales

  • Patrick Villiers, professeur émérite en histoire maritime, « Naissance du corsaire René Duguay-Trouin », France Mémoire, Institut de France, 2023.
  • René Duguay-Trouin, Mémoires de Monsieur Duguay-Trouin, édition posthume de 1740.
  • Patrick Villiers, Marine royale, corsaires et trafic dans l’Atlantique de Louis XIV à Louis XVI, 1992.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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