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L’individualisme produit-il un nouveau collectivisme ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

À la suite de l’un de nos articles, consacré à l’aide à mourir comme symptôme d’un individualisme absolu, un lecteur nous a adressé une objection intéressante et stimulante dans la réflexion. Selon lui, le phénomène ne relèverait pas tant de l’individualisme que de son contraire : le collectivisme. Il écrivait en substance que nous assisterions à « une gestion rationnelle des humains pour optimiser et décider collectivement qui est digne de vivre ou non », ajoutant qu’il s’agirait davantage d’un projet totalitaire que d’une dérive individualiste.

Cette remarque mérite d’être prise au sérieux. Elle décrit en effet une évolution perceptible dans nos sociétés : les décisions les plus intimes sont progressivement intégrées dans des dispositifs administratifs, médicaux et juridiques qui encadrent leur exercice. Pourtant, je ne suis pas certain que cette observation invalide mon analyse. J’aurais plutôt tendance à penser qu’elle la complète. Car elle suppose que l’individualisme et le collectivisme s’opposent nécessairement, alors qu’il me semble que les sociétés contemporaines montrent précisément l’inverse : l’un peut désormais produire l’autre.

Cette idée peut paraître paradoxale tant nous avons hérité d’une représentation classique opposant l’individu au collectif. D’un côté se trouverait la liberté personnelle, de l’autre la soumission au groupe. Cette lecture a longtemps permis de distinguer les démocraties libérales des régimes totalitaires, mais elle éclaire de moins en moins les transformations actuelles. Le collectif n’a pas disparu ; il a simplement changé de nature.

Nous choisissons nos appartenances, mais une fois ces appartenances constituées, elles exercent sur nous une influence comparable à celle des anciens collectifs.

C’est ce que j’avais tenté de montrer dans un précédent article consacré à l’individualisation identitaire. L’une des caractéristiques majeures de nos sociétés est que les appartenances héritées – la famille, la religion, la nation ou encore les traditions – structurent moins fortement les individus qu’autrefois. Chacun est désormais invité à construire lui-même son identité, à définir ses propres valeurs et à donner un sens personnel à son existence. Cette autonomie est souvent présentée comme l’aboutissement de la modernité. Pourtant, elle ne conduit pas à l’isolement des individus. Au contraire, elle les pousse à rechercher de nouvelles formes d’appartenance. Les anciennes communautés se dissolvent, mais elles laissent place à d’autres regroupements fondés sur des sensibilités communes, des engagements partagés ou des visions du monde convergentes. C’est ce que j’ai appelé des tribus cognitives.

C’est précisément ici qu’intervient ce que je désigne comme l’individualisme grégaire. L’expression peut sembler contradictoire, mais elle décrit une réalité de plus en plus visible. Les individus se perçoivent comme autonomes parce qu’ils choisissent eux-mêmes leurs convictions, leurs engagements ou leurs modes de vie. Pourtant, ces choix ne s’élaborent jamais dans un vide social. Ils sont nourris par des réseaux, validés par des communautés, renforcés par des algorithmes et finalement légitimés par des institutions. Le grégarisme contemporain ne résulte plus d’une contrainte extérieure ; il procède d’une adhésion volontaire. Nous choisissons nos appartenances, mais une fois ces appartenances constituées, elles exercent sur nous une influence comparable à celle des anciens collectifs.

Dès lors, l’opposition entre individualisme et collectivisme perd une grande partie de sa pertinence. Les normes collectives ne sont plus seulement imposées d’en haut par un État ou une autorité politique ; elles émergent également de l’agrégation de millions de décisions individuelles qui, peu à peu, finissent par dessiner une nouvelle représentation du bien, du vrai ou du souhaitable. Les institutions n’ont alors plus qu’à traduire juridiquement et administrativement ces évolutions culturelles. Elles ne créent pas une anthropologie nouvelle ; elles stabilisent celle qui s’est progressivement imposée dans la société.

C’est pourquoi je continue à penser que le débat sur l’aide à mourir révèle avant tout une évolution anthropologique. Comme je l’expliquais dans mon précédent article consacré à ce sujet, la question fondamentale n’est pas d’abord celle des procédures ou des commissions chargées d’autoriser une aide à mourir. Elle est de savoir pourquoi une société en vient à considérer que la réponse ultime à certaines formes de souffrance peut résider dans le choix individuel de mettre fin à sa vie. Cette possibilité devient pensable parce que l’autonomie personnelle est progressivement devenue la valeur de référence. Une fois cette prémisse admise, il devient logique que les institutions cherchent ensuite à en organiser l’exercice de manière rationnelle, sécurisée et encadrée.

En ce sens, le commentaire de mon lecteur décrit avec justesse le niveau institutionnel du phénomène, tandis que mon analyse cherche à en comprendre la source culturelle. Le collectivisme répond finalement à une question politique : qui organise la société ? Mon interrogation est différente : quelle conception de l’homme rend cette organisation possible ? Les deux approches ne s’excluent pas ; elles portent simplement sur des niveaux d’analyse distincts.

Peut-être est-ce là l’un des paradoxes les plus marquants de notre époque. Nous pensions que l’émancipation de l’individu conduirait à l’effacement du collectif. Or c’est l’inverse qui semble se produire. En revendiquant toujours davantage leur autonomie, les individus produisent eux-mêmes de nouvelles normes communes, lesquelles finissent par structurer les politiques publiques et redéfinir les cadres de la vie collective. Ce n’est plus le collectif qui façonne d’abord l’individu ; ce sont des individus convaincus d’être pleinement autonomes qui fabriquent un nouveau collectif, lequel exerce ensuite, à son tour, une influence normative sur chacun d’entre eux.

EC

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