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D’UN FRERE DE L’ABBE PERROT : FRERE PROTOGENE-MARIE

L’abbé Perrot était d’une famille de cinq enfants : deux devinrent prêtres et un, frère. Si l’abbé Perrot est connu, il n’en est pas de même des autres. Celui qui devint frère  en Egypte aurait mérité d’être connu, mais il est vrai qu’il fit partie de cette innombrable « armée » de prêtres, de missionnaires, de frères, tous enseignants qui essaimèrent sur tous les continents pour porter l’Evangile.

C’est Jean-Pierre Calloc’h qui chantera admirablement  ce trésor de charité, de générosité de ces missionnaires bretons, aujourd’hui bien oubliés, voire parfois dénigrés comme représentants d’une Eglise « conquérante et triomphante » par ceux qui prônent une Eglise effacée, repentante de son immense œuvre missionnaire, et s’accommodent d’une déchristianisation généralisée.

« Le fardeau de Votre Croix sainte sur l’épaule, le Celte a fait le tour de la Terre – Pour Vous il a traversé chaque mer ; il a atterri dans toutes les criques – Et si nombreux sont les pays où nous avons élevé Votre arbre de salut, que nous ne savons plus leurs noms – N’est-ce pas pour Vous seul, Seigneur, qu’ils ont oublié leur pays natal ? ».

C’était l’heureux temps où les séminaires bretons, et tout particulièrement ceux du Finistère, étaient de véritables ruches de vocations. Séminaires qui aujourd’hui, faute de vocations, sont désacralisés, vendus, tristes  écrins vides dont les vénérables murs ne connaissent plus la louange divine.

Le frère de l’abbé Perrot qui nous occupe ici, est le Frère Protogène-Marie, plus âgé que le fondateur du Bleun-Brug.  De lui, malgré nos recherches, nous ne savons pas grand-chose. Herry Caouissin dans ses souvenirs évoque ce religieux :

Il avait été nommé Frère-missionnaire en Haute-Egypte, dans le diocèse d’Hélouan, et lorsqu’il revenait « faire un tour au Pays », sa présence au presbytère de Scrignac ne passait jamais inaperçue, et plus d’un amis de l’abbé Perrot n’aurait manqués cette occasion de rencontrer ce frère de l’abbé Perrot qui avait la réputation d’être « haut en couleurs ».   C’est que le Frère Protogène  appartenait à cette race de religieux qui savaient parfaitement que pour être un saint homme et prêcher le Christ, il n’était pas nécessaire d’être triste, bien au contraire, et de ce fait, il ne manquait vraiment pas  d’humour, gourmand en traits d’esprit.

Herry Caouissin note :

Il avait de bien bonnes histoires authentiques à raconter, que son accent chantant, son visage malicieux, souriant … aux oreilles décollées que complétait une « belle barbe missionnaire », rendait encore plus vivantes, et provoquait l’hilarité de  son auditoire. Et ce qui ne gâtait rien, il se moquait, avec tout de même le respect dû à  son saint Patron, de son prénom « impossible » disait-il.

Dommage, remarque Herry Caouissin, qu’en ces années 1930, le magnétophone n’existait guère commercialement, que de souvenirs … envolés !

 

Nous possédons deux courriers du Frère Protogène : une photo (non datée ; probablement fin des années 20), où il est monté sur un dromadaire, le tenant bien en rênes, et commentant cette photo au verso, il écrit « J’ai maintenant une situation élevée », suit un petit mot à son frère l’abbé Perrot :

« Je reviens du Caire où j’ai été avec mon nouveau Directeur présenter nos vœux de bonne année au Ministre de France. Le rendez-vous a été retardé par notre Ambassadeur qui a assisté solennellement à la Grand’Messe en la cathédrale de Choubra, chantée par Monseigneur Girard.

Après cette cérémonie, nous avons dîné chez les Frères de la Salle à Inoronfich. Là se trouvaient réunis au nombre de 120, les Frères du Caire et des environs. Dans ce groupe, nous nous trouvions huit Bretons dont sept du Finistère. Sainte Année ! ».

Le frère Protogène qui revenait donc régulièrement en Bretagne, dans une lettre à l’abbé Perrot, datée du 18 septembre 1931, reproche affectueusement les silences de ses frères et sœurs :

« Je me porte bien. J’ai 25 élèves dans ma classe. Mais, je n’ai plus les embarras de la Direction. L’an prochain, s’il plait à Dieu et si quelqu’un de mes chers frères et sœurs m’écrit, je demanderai à mon Supérieur Général l’autorisation d’aller faire un tour au pays. Mais, que veux-tu ? Je ne sais ce que j’ai pu faire à mes frères et sœurs pour ne plus recevoir aucune nouvelle de la famille que par l’intermédiaire des cousines. Il est vrai qu’à Plouguerneau ton filleul Jean se charge du style épistolaire. Par ma propre expérience, je sais que nous sommes paresseux quand il s’agit d’écrire. Cependant, j’aurais été heureux d’avoir de tes nouvelles par toi-même, au moins une fois l’an et non pas seulement par « Feiz ha Breiz » et Jeanne (une des sœurs).

Je ferais mon possible pour rester aux fêtes du Bleun-Brug. Depuis mon arrivé en Egypte, je n’ai jamais pu obtenir d’y assister.

Je t’ai écrit de Palestine, inutile de te parler de mon pèlerinage. Je t’ai invité, à différentes reprises, à faire ce pèlerinage. Pendant que j’étais directeur de céans. Tu serais tout de même bien reçu si tu te décidais à venir visiter le Pays du Christ, mais tu es devenu casanier et ce n’est pas aujourd’hui que tu as ta « casa » que tu vas la quitter. Je pourrais me permettre quelques blagues, mais j’ai peur d’abuser de ton temps. Il est bien précieux et ta paroisse est si vaste et, parait-il, a besoin de beaucoup de dévouement et de tendresse pastorale.

Donc, je te reste uni dans la prière et souhaite que tu renouvelles la face de ta famille paroissiale. C’est la seule idée que tu y emploies tout ton cœur,  qui me force à te pardonner le trop long silence de cette fois : 1 an et ¾ déjà. J’attends ta confession pour te donner l’absolution et t’accorder ensuite une indulgence plénière. Did ha greiz kalon ».  

 

Dans cette lettre, nous notons quatre  choses : l’affectueux reproche des silences de l’abbé Perrot, l’invitation faite à son dynamique frère de venir en pèlerinage en Terre Sainte, de sortir de sa « routine », mais pour aussitôt, après sa fraternelle admonestation, se reprendre, atténuer ses reproches par de l’humour qui lui démange la plume. Mais surtout, laissant sa solitude fraternelle de côté, il s’empresse de préciser qu’il comprend parfaitement que son frère, qui est dans sa première année de recteur de Scrignac ne puisse distraire de son temps un voyage  en Palestine.

On notera encore que le Frère Protogène sait parfaitement que son frère a été nommé à Scrignac, en terre « rouge », une paroisse vaste, pas facile, qui demande « beaucoup de dévouement et de tendresse pastorale ». Et lorsqu’il écrit « Je souhaite que tu renouvelles la face de ta famille paroissiale », il sait là encore combien la paroisse de Scrignac est déchristianisée et que son frère a autant à faire pour convertir ses Bretons de la montagne d’Arrée que lui pour convertir en Egypte. Et le Frère Protogène conclut sa lettre par une inévitable pointe d’humour qui atténue ses affectueux reproches en l’assurant de son absolution et d’une indulgence plénière. Enfin, remarquons le dynamisme missionnaire de cette époque en terre musulmane, où se sont investis beaucoup de Bretons, et qui bien souvent y reposent, illustrant parfaitement le poème de Jean-Pierre Calloc’h cité.

Assurément, comme le note Herry Caouissin, Frère Protogène  devait bien être de ces religieux qui savaient enseigner le Christ et convertir dans la joie chrétienne. Mais, si cette joie était un de ses traits de caractère, elle était aussi celle de l’abbé Perrot, et c’est précisément cette joie chrétienne, au milieu de terribles soucis pastoraux, s’ajoutant aux soucis pour la défense de la Bretagne bretonne, qui fera  du recteur de Scrignac un prêtre qui rassemblait et convertissait, et cela ne le lui sera pas pardonné par ses ennemis.

Le Frère Protogène devait être décédé en 1935, sans quoi il n’aurait pas manqué, avec toujours  affection et humour, d’épingler son frère, lorsqu’il répondit  à l’invitation de ses amis gallois de venir au Pays de Galles pour les Fêtes de l’Eisteddfod (2), alors même qu’il ne donnait pas suite à l’invitation en Terre Sainte.   Mais, nous savons que si l’abbé Perrot pu se rendre en compagne de Herry Caouissin au Pays de Galles, c’est d’une part parce que ses amis Gallois leur offrirent le voyage et le séjour, et que les Supérieurs de l’abbé Perrot acceptèrent de voir dans ce voyage une corrélation avec les activités du Bleun-Brug.

Note :

1) L’Eisteddfod, fête Galloise, qui était l’équivalent, mais en bien plus grand, du Bleun-Brug.

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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