Foi et culture : faut-il hiérarchiser ou conjuguer ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min

Dans les milieux chrétiens enracinés culturellement, comme ceux qui vivent leur foi au cœur de la Bretagne bretonnante, une question revient régulièrement : la foi doit-elle être première sur la culture ? Ou peut-on penser les deux comme interconnectées, sans les hiérarchiser ? Cette tension, bien qu’ancienne et souvent incomprise, reste très actuelle, à une époque où la foi se vit souvent de manière désincarnée, et où certaines expressions culturelles s’affichent également sans référence explicite au Christ ou à ses saints : exit saint Yves pour laisser place à une Fête de la Bretagne sans racines. Mais également dans les noces bretonnes qui peuvent être vues comme des reconstitutions qui n’ont dans l’église une messe que « parce que ca ferait partie d’un folklore ».

Comment donc rejoindre tout-un-chacun, le tout-passant ? Déjà en remettant les concepts à leurs places.

Foi et culture : une fausse opposition ?

Il est vrai que la culture peut devenir une idole si elle prend le pas sur la foi. Nous le voyons sur certains pardons qui se transforment peu à peu comme une fête d’antan organisée par un quartier. Or toute culture humaine, même riche et belle, doit être éclairée et purifiée par l’Évangile. Mais à l’inverse, une foi qui se détacherait de toute expression culturelle deviendrait elle aussi inopérante, privée de langage, incapable de toucher les cœurs. Une foi sans culture est comme une semence sans terre.

Dès les origines, l’Église a su faire dialoguer foi et culture. Saint Paul, s’adressant aux Grecs, cite leurs poètes (Actes 17,28), entrant dans leur langage pour les conduire à la vérité du Christ. Le pape Jean-Paul II le rappelait clairement : « Une foi qui ne devient pas culture est une foi qui n’est pas pleinement accueillie, pas entièrement pensée, pas fidèlement vécue. » (Discours à l’UNESCO, 1980). La foi ne reste pas suspendue au-dessus des réalités humaines : elle cherche à les rejoindre et à les transformer de l’intérieur.

L’exemple breton : l’inculturation en action

La Bretagne offre un exemple parlant de cette articulation entre foi et culture. Le père Julien Maunoir, missionnaire au XVIIe siècle, a ainsi incarné l’inculturation avec génie et humilité. Il n’a pas tenté d’éradiquer la culture bretonne : il l’a épousée pour mieux l’illuminer de l’intérieur. Il a appris le breton, a structuré son message en tenant compte de la réalité culturelle, et l’a utilisée pour composer des cantiques, former des catéchistes et évangéliser de manière durable. Il disait lui-même qu’un missionnaire doit parler au peuple dans la langue de son cœur.

Grâce à lui, et à d’autres comme les premiers saints évangélisateurs de l’Armorique ou comme un Michel Le Nobletz, la foi chrétienne a été profondément enracinée dans le terreau breton. Ce n’était pas un vernis religieux posé sur des coutumes païennes : c’était une véritable évangélisation incarnée.

Les risques d’aujourd’hui : deux extrêmes à éviter

À notre époque, cette relation féconde semble parfois fragilisée. Certains milieux ecclésiaux, par souci d’universalité ou de clarté, ont pu délaisser les traditions locales, considérées comme secondaires, voire gênantes. Quand on parle des milieux ecclésiaux, il s’agit tout à la fois de prêtres que de laïcs engagés. À l’inverse, certains défenseurs de la culture bretonne s’y accrochent comme à un patrimoine figé, vidé de son contenu spirituel. Dans les deux cas, on oppose ce qui devrait s’enrichir mutuellement.

Le pape François, dans Querida Amazonia, invite à refuser cette séparation : « L’Évangile n’est pas un code moral abstrait. Il est parole incarnée dans une culture, dans une histoire, dans une communauté vivante. » (§67). L’universalité du message chrétien ne nie pas la diversité des formes culturelles : elle s’en sert pour se faire chair.

Des exemples concrets de fécondité

Malgré les défis, il existe aujourd’hui encore des lieux où foi et culture bretonne s’entrelacent harmonieusement. Dans certains pardons – comme ceux de Sainte-Anne-la-Palud, Sainte Anne d’Auray, Rumengol, Tréguier, Le Folgoët, Kernascléden ou celui de Penety en Persquen – on voit se déployer des expressions liturgiques enracinées : chants en breton, processions, bannières, prières traditionnelles. Ces manifestations ne sont pas de simples « fêtes de village » : elles peuvent être, si elles sont vécues avec foi, des moments de vraie catéchèse populaire.

De même, des jeunes bretonnants choisissent d’apprendre le breton pour prier avec les mots de leurs aïeux. Nous le voyons notamment chez un bon nombre de pèlerins de Feiz e Breizh, chez les jeunes du Camp vélo en breton du Diocèse de Vannes, mais également ailleurs. Ce geste, loin d’être un repli identitaire, témoigne d’un désir d’enracinement spirituel. Il ne s’agit pas de réanimer une langue que certains considèrent déjà comme moribonde, mais de laisser la foi irriguer à nouveau les veines d’une culture vivante.

Hiérarchiser ou articuler ?

Alors, doit-on hiérarchiser foi et culture ? En un sens, oui : la foi, en tant que révélation divine, est première. Elle donne la lumière, elle oriente, elle purifie et elle élève. Mais cela ne signifie pas que la culture soit secondaire ou superflue. Car la foi n’existe pas sans langage, sans expression. Sans chair. Et c’est la culture qui fournit ce terrain d’incarnation.

Il ne s’agit donc pas de mettre foi et culture en concurrence, mais de les articuler avec discernement. La culture ne sauve pas. Seul le Christ sauve. Mais c’est à travers une culture que ce salut peut être annoncé, compris et accueilli.

Une mission pour notre temps

Pour les catholiques bretons, l’enjeu est clair : ne pas choisir entre l’Évangile et la Bretagne, mais témoigner du Christ DANS la Bretagne. Ne pas idolâtrer la culture, mais ne pas l’abandonner non plus. La culture est un chemin. Elle est une matière et un vecteur. Elle ne remplace pas la foi, mais elle peut la porter. Au fond, ce n’est pas simplement la culture bretonne qu’il nous faut préserver pour elle-même, même si elle mérite de vivre au même titre que chaque culture du monde qui dit avec la musique de sa langue une idée de l’humain et du divin. Mais plus spécialement, c’est le Christ, toujours vivant, que nous devons annoncer avec les mots, les rythmes et les symboles que le peuple breton peut comprendre. Et cela, personne d’autre que nous ne le fera à notre place.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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