A une époque où on déracine Noël en lui enlevant sa dimension religieuse, on n’est plus à quelques polémiques près. France Info a ainsi publié il y a quelques jours une chronique parlant des marchés de Noël comme d’origine nazie, avant de rétropédaler, ce sur quoi des médias comme L’Humanité ou Libération ont rebondit. On sait que par la naissance de Jésus, sa mort et sa résurrection, Dieu a déjà gagné… mais de là à octroyer un point Godwin à cet anniversaire fondateur…
Cependant, cette controverse prétendant rattacher les marchés de Noël à une « origine nazie » révèle moins une découverte historique qu’un glissement culturel profond. Lorsque le regard se détourne du mystère de la Nativité, les traditions se vident de leur sens, deviennent malléables et finissent instrumentalisées. Revenir à l’histoire réelle, puis à la dimension spirituelle de Noël, permet de dépasser ces querelles qui, loin d’unir, fragmentent, déforment, et sont tout sauf un ferment d’humanisme.
Une tradition bien antérieure au XXᵉ siècle
N’en déplaise à ceux qui veulent faire du passé table rase, les recherches historiques montrent clairement que les marchés de Noël ne doivent rien à une quelconque invention du régime nazi. Les plus anciens marchés documentés apparaissent en Europe centrale à la fin du Moyen Âge, comme le Striezelmarkt de Dresde attesté en 1434 (Günther, Stadt Dresden Archives, 2014). Ces foires d’hiver se développent parallèlement au cycle liturgique de l’Avent et aux besoins économiques des villes médiévales, où l’on se préparait à la fête de la Nativité en acquérant vivres, objets artisanaux et présents destinés à la famille ou aux pauvres. L’Alsace et la Lorraine voient ces traditions s’implanter au fil des siècles, notamment à Strasbourg où le Christkindelsmärik est mentionné dès 1570 (Hild, Archives de Strasbourg, 2018). L’origine de ces marchés est donc bien antérieure de plusieurs siècles à l’époque contemporaine.
Une récupération circonstancielle dans l’Allemagne des années 1930
Il est en revanche exact que le régime nazi, dans les années 1930, a cherché à réactiver et remodeler certaines traditions populaires, dont les marchés de Noël, afin de les intégrer à son projet idéologique. En bref, d’instrumentaliser ces traditions. Des travaux d’historiens comme ceux de Joe Perry (Christmas in Germany, University of North Carolina Press, 2010) montrent que ces fêtes furent utilisées comme outils de mobilisation culturelle, de promotion d’un nationalisme économique et de sécularisation orientée. Le pouvoir tenta d’en atténuer les dimensions chrétiennes pour en faire un rituel social germanisant. Cette instrumentalisation ne constitue toutefois en rien une « origine » : elle n’est qu’un épisode dans une histoire beaucoup plus longue, dont la structure, l’esprit et la pérennité ne doivent rien au nazisme. On pourrait même affirmer, mine de rien, que tous les promoteurs d’un Noël déchristianisé (et donc déraciné) marchent sans le savoir dans le même sillage.
Quand l’oubli du sens spirituel ouvre la voie aux polémiques stériles
Le regain médiatique de cette thèse infondée et simpliste s’explique peut-être moins par un manque de connaissances historiques que par une perte d’ancrage spirituel. À mesure que Noël est réduit à un simple événement consumériste, culturel ou touristique, il devient un objet flottant, disponible pour toutes les relectures, même les plus déformantes. En se coupant de la naissance du Christ, qui est pourtant la source même de cette fête et le cœur des traditions européennes (voire plus largement), on se condamne à des débats horizontaux et souvent polarisants. Loin d’élever l’esprit, ces polémiques nous distraient de ce qui fait la dignité humaine : la relation au vrai, au bien, au don, au frère. Plus la référence au mystère chrétien s’efface – souvent sous prétexte d’ouverture à l’autre -plus ces conflits d’interprétation prolifèrent, révélant un manque de cohérence intérieure plutôt qu’un progrès de lucidité. On pourra toujours ensuite militer pour la paix dans le monde, et plus particulièrement en cette période où autrefois existait encore une certaine trêve lors des conflits, mais si on n’est pas soi-même acteurs de cette paix, si on est vecteur de division, alors on ne vaut pas mieux que tous les va-t-en-guerre. « Si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante » rappelle saint Paul aux Corinthiens (Co 13,1). Ceci est valable pour tous, croyants ou non.
Redire l’histoire telle qu’elle fut, rappeler que les marchés de Noël – tout comme les crèches – sont d’abord une tradition médiévale liée à l’Avent, et remettre au centre la naissance du Christ permet d’éclairer différemment ces controverses. Lorsque la lumière originelle se perd, tout devient prétexte à division ; lorsque la Nativité redevient la source, les traditions retrouvent leur unité et leur justesse.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

Il ne faut pas mettre dans le même sac en permanence Alsace et Lorraine. Même si les deux régions se croisent parfois. Le Noël en Alsace n’est jamais par sa création avec le marché de Kristkindel (il n’y a bien de l’enfant Jésus, que le nom!) « qu’une reprise « protestantisee » tardive de la sainte Lucie, dont le culte s’est répandu dans tout le Saint-Empire Romain Germanique depuis la Lorraine, du fait d’une présence de reliques à Metz depuis Thierry Ier, évêque de Metz au Xe siècle. Il en va de même de la saint-Nicolas (transformé en Santa Klaus depuis les States), saint patron de la Lorraine, devenu à la fois une figure religieuse et populaire dans sa région, donnant lieu à des fêtes (tout le mois de décembre à Nancy, début décembre dans d’autres villes de Lorraine) tout comme à des processions (procession aux flambeaux à la basilique de Saint-Nicolas de Port depuis plus de 500 ans). La distinction est importante car, pour moi qui vit en Alsace, on a dans le cas de l’Alsace, une région relevant davantage de la société du spectacle, qui a de manière récente réinterprété voire inventé tout un patrimoine folklorique qui enjolive, travestit le rapport à l’authenticité voire modifie artificiellement toute une esthétique, qui va de la maison pastichee et repeinte de toutes les couleurs aux froufrous lumineux et autres nounours décoratifs de Noël. J’ai vu la transformation de cette région qui n’est pas anodine et qui correspond précisément à un marketing bien rodé, bien huilé par l’imaginaire réduit collectif, et pour le touriste, dont il répond aux attentes, à l’image d’un Disneyland paré pour Noël. On est donc en Alsace face à une pure dynamique commerciale, scrupuleusement pensée et développée qui saute aux yeux à tous les coins de rues (en témoignent ces magasins récemment ouverts et qui carburent dorénavant presque toute l’année : « la magie de Noël »), qui fait vaguement référence à des liens anciens mais pas si anciens mais qui est surtout très héritière de l’élan de Noël commercial à l’américaine. Même si on a le même phénomène, néanmoins nettement plus modéré dans les grandes villes de Lorraine, cette dernière n’a aucunement besoin de jouer la carte de la transformation « plaisante » car elle détient à la fois les symboles, les racines et l’histoire lointaine. Les liens anciens avec les célébrations de l’Avent et le lien assumé avec le religieux en sont le meilleur exemple… même si ça attire nettement moins j’en conviens. Et à Metz, qui cette année a installé une bonne dizaine de crèches un peu partout dans la ville, vous avez sans doute plus de chance de retrouver cet esprit de Noël initial que vous ne le verrez paradoxalement en Alsace où c’est plutôt des pères-noel, des trolls de Noël et autres ours blancs en peluche qui prédominent de loin. L’Alsace sans doute pour compenser un caractère relativement figé, redondant et court en références (historiques et architecturale) a parfaitement et rapidement compris l’importance, à l’ère de l’hyperconsommation rapide et superficielle, de surfer à l’excès sur le folklore (y compris de Noël), avec un argumentaire marketing mettant en avant le prétendument « ancien », « ancestral » et « traditionnel »…Vu que les gens aiment le show bon marché, le divertissant qui flatte et conforte leurs représentations et les exonérent de toute réflexion un tant soit peu plus poussée, considèrent comme vrai et authentique ce qui ne l’est pas tant, autant dire que ça carbure à plein régime et que ça procède amplement au caractère sur joué à outrance de la région. Et ce n’est pas près de s’arrêter. 😁
Bref le touriste d’Alsace malgré qu’il s’ebaubisse devant du simple maquillage fait de pastiches grandiloquents pseudo Renaissance et de peinture outrancière (parce qu’il croît souvent que c’est de la peinture authentique du « moyen-age », comme si la peinture avait toujours été produite en masse, presque gratos et dans les gammes flashy actuelles, pour un bâti qui en gros remonte extrêmement rarement à avant le moyen-âge tardif et se résume à des maisons rustiques (initialement peut-être un peu trop) et à qq ruines de château forts, à le sentiment d’avoir face à lui la quintessence de l’histoire et de l’authenticité. Souvent d’ailleurs c’est ce genre de tourisme qui vu son niveau culturel et ses références (pour l’observer tous les jours) va paradoxalement s’exprimer bruyamment sur les réseaux pour dénoncer l’effacement des traditions ancestrales et des valeurs « chrétiennes » alors même qu’il est lui-meme pris dans une logique consumériste totalement dechristianisee qui en plus modifie son rapport et sa perception aux traditions mêmes, à l’histoire et à l’espace. De même quand un alsacien loue sa région en la glorifiant de manière grandiloquente, en méprisant ses voisins lorrains (ce qui est hélas souvent le cas dans une catégorie de la population alsacienne), en disant qu’il n’y a rien à voir en Lorraine ou au pire s’octroie en vertu d’un droit autoproclamé une partie de la Lorraine, sous prétexte qu’elle se croit (à tort) l’épicentre de l’Est et de l’histoire (en vertu d’une histoire et d’un imaginaire purement récents), je ne me fais en général pas prier pour l’inviter à se cultiver au lieu de regarder Huguette Dreikhaus et lui rappeler au passage que l’Alsace n’est jamais qu’une invention de Louis XIV, n’est jamais qu’une mise en scène folklorique, toujours la même (pour le plus grand bonheur du touriste!). Que la Lorraine ne se maquille certes pas, elle, mais en revanche, a la profondeur historique, le contenu, les strates historiques très anciennes et infiniment plus marquées qui parlent d’elles-mêmes (à commencer par l’une des églises les plus anciennes de France, puisque du IVe siècle), des traditions plus discrètes mais paradoxalement nettement plus anciennes, ancrées et enracinées. Elle n’a pas besoin de se créer une histoire qui relève souvent plus du conte raconté et monté en épingle, ni par conséquent de donner dans la mise en scène permanente tapageuse. C’est la différence fondamentale de taille entre Alsace et Lorraine…une différence de profondeur, de texture et de références, la deuxième n’est absolument pas une annexe de la première (historiquement parlant c’est même plutôt l’inverse!).