Il est là. Il fait face. Depuis combien d’hivers ? Depuis combien d’étés ?
Sous la bise et le vent, et le gel qui vous mord les lèvres et bleuit les doigts des petits enfants.
Il est là, l’Ange de Sant Yann Botlann.
Depuis combien de siècles ?…
Il fait face. Face aux ans, face aux siècles. Face à tous les malheurs des gens.
Face aux guerres, face au Temps qui rien n’épargne. Pas même la pierre.
Rongé, le granit qu’un jour sculpta le ciseau habile d’un « picoteur de pierre »,
Un de ces tâcherons patients qui déclara « ne sçavoir signer », et qui savait son métier.
L’Ange de Sant Yann Botlann !
Quelle sagesse émane de ce porteur d’écu, posté au bas de la chevronnière, un jour du temps, « régnant en France le roi François » ?
C’était après le règne de « Madame Anne », duchesse en Bretagne puis deux fois Reine de France.
On bâtissait en ce temps-là, chapelles, églises, un peu partout, sur les terres de la Duché.
Comme s’activaient maçons, darbardeurs, charpentiers et couvreurs, en maints villages où commençait à émerger du sol les pierres travaillées, celles que l’on voit , parfois joliment moulurées, s’offrir comme un banc, sur le pourtour de la chapelle.
On s’affairait, dès le chant du coq, jusqu’à la tombée du jour, quand on s’en retrournait à la maison, derrière les chariots brinquebalants qui avaient convoyé les pierres, les grandes et pesantes pierres, qui feraient plus tard la fierté des maçons, lorsque serait dressée la chapelle à « Monsieur saint Gildas » , en la paroisse de Carnoët, « évesché de Cornouaille », et l’église de Locquenvel, ou la chapelle de Cran, en Tréffléan, « évesché de Vannes », ou encore celle de Saint Nicolas, en la paroisse de Plufur , « évesché de Tréguier », ou celle de « Monsieur Sainct Michel » , sur les hauteurs de Brasparts…
Partout l’on entendait de loin la chanson des scies, les coups répétés des marteaux, et aussi les jurons des conducteurs de charrettes, et la longue plainte des cordes à la poulie.
On connaissait alors qu’une maison de prière était en train de s’élever, quelque part, là-bas, plus loin que le bout du village, en bas, dans le vallon, ou bien là-haut, vers le sommet de la contrée…
C’était Saint Tudec, en Poullaouen, ou Saint Salomon de Plouyé, c’était à Trébabu ou Avaugour. C’était Saint Jean Botlann, d’où le regard embrasse la Cornouaille. Et les gens écoutaient. Ils savaient. Bientôt ils viendraient là, en procession, sous la conduite du « vénérable et discret Missire, le sieur Recteur » de leur paroisse.
Alors, dans le silence du temple tout neuf, ils ouvriraient tout grands les yeux, extasiés, les gens de labour, toujours courbés vers la terre, et les mères , si souvent grosses de nouvelles créatures, tous ces habitants des masures et des chaumières tapies au creux des vallons. Ici, devant leurs yeux s’embrasaient les ors et les rubis et toutes les couleurs, sous la chaude lumière des résines ou des cierges. Ici, on restait bouche bée devant les amis saints de pierre ou de bois, aux peintures écaillées, qui vous regardent, arrivant du bourg ou parfois de très loin, fatigués, harassés, découragés par tant de malheurs qui tombent de partout sur les pauvres gens.
Oui, l’Ange de saint Jean Botlann était là, déjà, quand la grand’mère du grand’père de mon arrière grand’père gardait sa vache autour de la chapelle, ne disant rien et pensant beaucoup, ses deux mains occupées avec la quenouille et le fil, en compagnie de Fridu, le chien couché près des sabots.
L’Ange de pierre regardait au loin, par-dessus l’horizon, et plus loin que tous les tracas du temps.
Il scrutait le vent, et son regard entraînait les yeux des gens toujours plus loin, plus haut, vers le Pays qui ne porte de nom que celui de Paradis, parce qu’on n’en a jamais trouvé d’autre pour dire ce qui nous fait du bien, du bien si bon qu’on se retrouve « à la Maison ».
Dans la sacristie ajoutée au temps du roi Louis XV le Bien-Aimé, montent les flammes claires de l’ajonc sec ( al lann ! à Sant Yann Botlann) que Yann Férec a jeté dans la cheminée pour réchauffer la pièce. Ils sont réunis, les fabriciens, pour discuter. Ils vont passer commande à Jacques, le menuisier, d’ une chaire de vérité, pour placer au milieu de la chapelle, avec un abat-son, afin que l’on entende bien la voix qui prêche. C’est Jacques le menuisier qui fera l’ouvrage. C’est un homme avisé. Il a son idée et ce sera très joli. Il a déjà travaillé pour la fabrique de Landrévarzec. Et aussi pour le défunt seigneur de Penandreff , à son château de la Boissière.
Jacques ne gravera pas au burin le nom de la demoiselle qui offre ce meuble. Non, il va enlever le bois à l’entour de chacune des lettres , qui sortira en relief. Ainsi que les fleurs qu’il veut dessiner pour orner les panneaux de la chaire. Ce sera un travail qui demandera le temps qu’il faudra. La donatrice a ajouté qu’elle paiera aussi la façon pour fixer le meuble contre le pilier choisi, du côté de l’Evangile. Ainsi sera « faict, l’an 1773 ».
Et l’Ange de Saint yann Botlann est là. Il regarde toujours au loin. Plus loin que les gens qui labourent et qui sèment, qui récoltent et moissonnent ; plus loin que les genoux qui vieillissent et qui lâchent ; plus loin que les hommes qui se croient irremplaçables, qui s’usent et qui passent.
L’Ange voit au-delà. Il voit venir des personnes qui n’existent pas . Celles qui ne sont pas encore conçues, dans le sein d’une femme qui n’est pas encore née. Celles qui naîtront, à l’Heure que le Créateur et Père a fixée . Lui qui connaît l’heure du Passage de chaque être en ce monde.
L’Ange de Sant Yann Botlann garde la mémoire quand les gens oublient. Il est chargé de leur dire. Tenant à deux mains l’écusson effacé de quelque chevalier qui fut maître « en son temps », il avance, sans bouger, à la façon de l’étrave d’un navire qui avance depuis la Terre , vers l’autre Vie.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

Merci, Père Dominique, pour cette très belle évocation de la permanence de la vie d’en-Haut – qui s’unit aux labeurs féconds de la vie des hommes et des femmes de notre Terre Bretonne, de génération en génération.
Geneviève, de Vannes … et Commana.
comme cela fait du bien de vous retrouver, par ces lignes, alors que je sirs de la messe de « Rorate » dans l’église saint François, en New Jersey !
de ce lointain pays je vous adresse les voeux les plus sincères pour un saint Noël, là où vous serez !
Brav !
Bravoc’h e vefe e bzg !
Bloavez Mad