Lorsque vient le Jeudi Saint, demain donc, l’attention se porte volontiers sur le mémorial de la Cène et sur le lavement des pieds, souvent compris comme un geste d’humilité et de service. Cette lecture, légitime en elle-même, tend cependant à s’imposer de manière presque exclusive, au point de réduire un acte dont la densité théologique apparaît bien plus grande. Une telle réduction relève moins d’une lecture théologique que d’une approche sociologique du texte, qui risque de dissoudre la portée liturgique et mystérique du geste. Il y a quelques années, j’ai publié un texte en ce sens. Je le publie à nouveau mais dans une version largement développée.
Le récit du lavement des pieds dans l’Évangile selon saint Jean (Jn 13,1-17) se distingue précisément par son caractère singulier. Contrairement aux évangiles synoptiques, Jean ne rapporte pas explicitement l’institution de l’Eucharistie lors du dernier repas, mais il en situe néanmoins le cadre : « avant la fête de la Pâque » (Jn 13,1). Le geste du lavement des pieds intervient alors que le repas est en cours, donc après les ablutions rituelles prescrites. Ce déplacement est théologiquement significatif. Il ne s’agit pas d’un geste utilitaire ni d’un simple rite d’hospitalité, mais d’un acte volontairement posé dans un contexte liturgique déjà constitué.
La parole adressée à Pierre en constitue la clé herméneutique : « Si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi » (Jn 13,8). Cette affirmation ne peut être réduite à un appel moral. Elle engage une réalité de participation au Christ lui-même. Le terme de « part » renvoie explicitement, dans l’arrière-plan scripturaire, à la condition des Lévites dont « le Seigneur est la part » (Dt 10,9 ; 18,1-2). La relation instaurée ici n’est pas simplement éthique, mais ontologique : elle touche à la communion avec Dieu.
Les Pères de l’Église ont perçu cette profondeur. Saint Augustin voit dans ce lavement la purification des fautes quotidiennes, distincte mais inséparable du baptême : « Celui qui est lavé n’a besoin que de se laver les pieds » (In Ioannis Evangelium Tractatus, 56). Saint Ambroise y reconnaît également une purification nécessaire pour entrer dans la communion avec le Christ (De Sacramentis, III, 1-2). Origène souligne la dimension intérieure de ce geste, condition d’accès au mystère divin (Commentaire sur Jean, XXXII). Saint Bernard de Clairvaux lui reconnaît enfin une portée quasi sacramentelle en tant que signe efficace de purification spirituelle.
Si l’on prend au sérieux la logique johannique d’accomplissement et de relecture des rites de l’Ancien Testament, il devient difficile de réduire le lavement des pieds à un seul geste d’humilité, aussi beau soit-il. Tout indique qu’il participe d’une dynamique de purification et de participation au mystère du Christ, qui peut être comprise, dans une lecture théologique, comme comportant une dimension sacerdotale.
L’Évangile de Jean est structuré par une série d’accomplissements : le Temple est assumé et transfiguré dans le corps du Christ (Jn 2,21), les rites de purification trouvent leur accomplissement dans l’eau vive de l’Esprit (Jn 7,37-39), et la Pâque elle-même est portée à son achèvement dans la Passion (Jn 19,36). Dans cette dynamique, les gestes du Christ n’abolissent pas les rites anciens, mais les accomplissent en leur donnant leur plénitude. La parole du Christ rapportée en Évangile selon Matthieu (« Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir », Mt 5,17) éclaire cette continuité transfigurée.
Dans cette perspective, le lavement des pieds peut être éclairé par les rites de consécration sacerdotale des Lévites. Le livre de l’Exode prescrit : « Tu feras avancer Aaron et ses fils à l’entrée de la tente de réunion, et tu les laveras avec de l’eau » (Ex 29,4). Ce lavement conditionne l’accès au service cultuel. Le livre des Nombres évoque également un rite de purification préalable (Nb 8,5-7). Sans établir une équivalence stricte, la correspondance est significative : dans les deux cas, il s’agit d’un passage vers une relation consacrée à Dieu.
Le geste du Christ intervient précisément à ce moment charnière : à la veille du sacrifice, dans le cadre du repas pascal, et immédiatement avant la communion. Il apparaît dès lors comme une purification orientée vers la participation au mystère pascal. En ce sens, il peut être compris comme un geste à portée sacerdotale, non comme une ordination au sens strict, mais comme une préparation à la participation au sacerdoce du Christ, prêtre et victime.
Cette dynamique ne peut toutefois être comprise pleinement sans considérer la place centrale de la charité. Le geste du lavement des pieds est immédiatement suivi du commandement nouveau : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13,34). La purification opérée par le Christ ne se limite pas à une disposition rituelle : elle ouvre à la charité, qui est le cœur même de la vie chrétienne et la condition de la communion avec Dieu. Comme l’enseigne la tradition, la participation au Christ suppose un état de grâce, dont la charité est la forme vivante.
La liturgie du Jeudi Saint exprime cette réalité avec force dans le chant Ubi caritas et amor, Deus ibi est : « Là où sont la charité et l’amour, Dieu est présent ». Ce chant, étroitement associé au rite du lavement des pieds, manifeste que la purification et la participation au mystère du Christ s’accomplissent dans la charité. Celle-ci n’est pas un simple complément moral, mais la réalité même dans laquelle s’opère la communion avec Dieu.
Le rite du Mandatum, qui désigne précisément le lavement des pieds, tire son nom de l’antienne : « Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem sicut dilexi vos, dicit Dominus » — « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, dit le Seigneur » (Jn 13,34). Il apparaît ainsi que le geste du Christ unit intrinsèquement purification, charité et participation au mystère pascal.
Comme le rappelle le Concile Vatican II, « dans la liturgie, s’exerce l’œuvre de notre rédemption » (Sacrosanctum Concilium, n. 2 et 7). Dans les traditions orientales, la solennité donnée au lavement des pieds, souvent célébré par l’évêque, souligne encore cette dimension ecclésiale et mystérique. Le geste du Christ engage l’Église dans son ensemble dans la dynamique du Salut.
Enfin, pour couronner le tout, la déchirure du voile du Temple au moment de la mort du Christ (Mt 27,51) manifeste l’accès désormais ouvert au Saint des Saints. Le lavement des pieds peut donc être compris comme une préparation à cette entrée : une purification en vue de la communion, un passage vers une participation pleine et entière au mystère divin.
Il serait dès lors réducteur d’opposer service et sacerdoce. Mais il serait tout autant réducteur de ne garder qu’une seule dimension du geste. Le Christ révèle la nature de son sacerdoce dans l’abaissement et le don de soi. Le lavement des pieds manifeste ainsi l’unité profonde de ces dimensions : il est à la fois exemple, purification et introduction à la participation au mystère du Christ. En ce sens, il apparaît comme un geste théologiquement dense, qui, sans se confondre avec un rite d’ordination au sens strict, en manifeste néanmoins une dimension préparatoire et participative.
Ainsi compris, le lavement des pieds retrouve toute sa profondeur : il est un moment de révélation où s’articulent purification, charité, communion et participation au sacerdoce du Christ, dans l’unité du mystère pascal.
Notes et références
- Bible, Jn 13,1-17 ; Jn 13,34 ; Dt 10,9 ; 18,1-2 ; Ex 29,4 ; Nb 8,5-7 ; Mt 5,17 ; Mt 27,51.
- Saint Augustin, In Ioannis Evangelium Tractatus, 56.
- Saint Ambroise, De Sacramentis, III, 1-2.
- Origène, Commentaire sur Jean, livre XXXII.
- Saint Bernard de Clairvaux, Sermons.
- Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n. 2 et 7.
- Benoît XVI, Jésus de Nazareth, t. II, Parole & Silence, 2011.
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