Saints bretons à découvrir

Le lien à la terre, une espérance pour aujourd’hui

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

Tel est le thème proposé par les Journées Paysannes à l’occasion de son 31° anniversaire qui aurait dû se dérouler à Paray le Monial les 13 et 14 février 2021 et qui eut lieu, par visioconférence, le 20, selon des modalités inaccoutumées mais qui se sont avérées tout à fait satisfaisantes, faute de mieux, évidemment.

Les conférenciers invités à s’exprimer sur ce thème se sont parfaitement acquittés de leur tâche.

Le premier, en début d’après-midi, à l’heure de la sieste, Mgr Pierre-Antoine Bozo, évêque de Limoges depuis 2017, membre du groupe « Eglise et bioéthique » de la Conférence des Evêques de France, ne semble pas avoir oublié la campagne normande ni les chevaux de son enfance dont le galop continue d’enchanter le vert vallonnement des prés au sein du bocage, sur cette terre qui, nous fait-il observer avec Saint François d’Assise, avant même de nous nourrir, nous porte !

 Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur notre mère la terre,
qui nous soutient et nous nourrit,
et produit divers fruits avec les fleurs
aux mille couleurs et l’herbe.

(Cantique de frère Soleil ou des créatures, 1224)

Voilà pour la terre dont Isaac Newton (1642-1727) en a expérimenté l’attraction sur les pommes de son pommier qui chutaient toujours dans la direction du centre de la sphère terrestre, comme il en est, universellement, de tout autre corps, y compris le nôtre !

Concernant ensuite l’espérance « pour aujourd’hui », Mgr Bozo, n’a pas manqué de s’esbaudir sur la pertinence du thème proposé : l’espérance met en œuvre une téléologie que contredit l’immédiateté du « nun ». On espère toujours que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, le futur plus avenant que le présent !

L’espérance pour aujourd’hui arrive un peu tardivement ; ressentir aujourd’hui une espérance pour maintenant, pour le présent, manque manifestement d’avenir, voilà une gageure qui risque de conduire à une impasse que saura habilement éviter Mgr Bozo.

Mais je n’ai pas noté comment, pris que j’étais par la rédaction de questions et la lecture des observations des autres auditeurs sur le forum prévu à cet effet.

L’espérance de bons fromages ne se trouve-t-elle pas dans ce petit chevreau à peine né, dans les bras de cette jeune paysanne ?

Il n’a pu ainsi échapper aux questions relatives à l’élaboration de thérapeutiques à base d’embryons humains avortés, notamment pour la confection de vaccins destinés à combattre le virus du COVID 19. Faut-il renoncer au vaccin préconisé par les pouvoirs publics, voire même refuser de payer les impôts et taxes qui servent au financement de telles recherches ?

Le membre éminent du groupe « Eglise et bioéthique » de la Conférence des Evêques de France, pour qui « on ne peut pas respecter la nature sans respecter la vie des plus fragiles » (La Croix du 10 août 2020), n’a pas osé aller jusqu’à prêcher la grève de l’impôt, mais on a bien senti combien cela le démangeait !

Puis ce fut le tour de Fabrice Hadjadj, bien connu des habitués des Journées Paysannes, tel le frère jumeau de Mgr Bozo, tant la ressemblance des deux hommes devant leur bibliothèque respective, – vitrée pour l’évêché, ornée de respectables reliures nervurées à l’Institut Philanthropus -, tous deux, la petite cinquantaine triomphante, affichant la même figure déterminée et souriante sous une abondante chevelure à peine liserée de gris, est apparue flagrante aux spectateurs.

S’il avait consacré son mercredi des cendres à enregistrer son intervention depuis l’institut qu’il dirige à Fribourg, en Suisse, il était bien présent, à son domicile, pour répondre aux questions qui lui ont été posées à l’issue de son propos.

Fabrice Hadjadj, on le sait, est un contemplatif qui se perd d’admiration pour une simple petite fleur de pissenlit dont les racines, pour lui, « plongent dans le mystère » (page10) et « puisent en dernier lieu dans le ciel » (page 26). Il s’émerveille de ce qu’une si petite plante sache accomplir « avec aisance la photosynthèse et transforme la lumière en sucre » (page 39). Il va même jusqu’à confesser comme péché le fait de n’avoir « pas assez observé les pissenlits » (page 86) !

Ces citations sont tirées d’un de ses premiers livres : « la terre chemin du ciel », paru au Cerf en 2002, qu’il n’a pas du tout repris dans sa conférence où il nous a présenté les différentes façons, pour le « viator » que nous sommes tous, ici-bas (Pape François, « Misericordia vultus », 11 avril 2015), d’habiter momentanément la terre pour le temps qui nous est donné.

« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6) répond Jésus à Thomas qui lui demande la route à suivre.

Le lien avec la terre s’établit par enracinement tout d’abord, à la façon grecque qui honore la fidélité à la terre des ancêtres, celle où est enterré le placenta. L’Odyssée d’Homère chante le bonheur d’Ulysse, roi d’Ithaque, non pas en raison du beau voyage qu’il a effectué, mais pour s’en être retourné « plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge » (Joachim du Bellay, les regrets, 1558).

Celui-ci habite la terre dont il a hérité de ses pères, à l’instar du pèlerin du Tro-Breiz, que sa pérégrination gyrovague ramène à son point de départ après avoir fait le tour des sept évêchés fondateurs.

Par culture, ensuite, comme les romains à la suite d’Enée, leur fondateur. Le « pieux » Enée, contraint de fuir Troie en flamme, prend soin d’emmener avec lui, avec ses dieux tutélaires, son passé et son futur : son père, le vieil Anchise et son fils, Ascagne, le Jules « bondissant », comme le raconte Virgile dans l’Enéide (chant X, versets 524 et 525), avant d’aborder sur les rives du Latium, destination finale de sa migration contrainte.

C’est en conquérant que cet immigré met en culture et habite une terre inconnue qu’il décide de faire sienne et ses descendants après lui.

Et enfin, à la manière juive, par justice.

Après avoir, à cause de la faute d’Adam, maudit ( Gn 1, 17) la terre qu’il avait créé le 3° jour (Gn 1, 10), Dieu finira, avec Noé (Gn 6, 8), par renoncer à détruire ses occupants comme il l’avait envisagé (Gn 6, 7), pour, finalement conclure avec lui une alliance dont le signe sera l’arc-en-ciel. (Gn 9, 1 et ss)

« Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne. » (Gn 9, 20) sur cette terre donnée par Dieu, promise à Israël en échange de sa fidélité à ses commandements : « shema Israël, Yahvé est notre seul Dieu » (Dt 6, 4).

Le livre de l’Exode raconte la longue marche du peuple d’Israël libéré par Yahvé de la « maison de servitude » en Egypte vers la terre qu’il lui a promise sous condition que sa loi soit reconnue et respectée, un pays déjà construit, aux puits déjà creusés, « aux vignes et aux oliviers que tu n’as pas plantés » (Dt 6, 11), clefs en main, en quelque sorte.

L’institution du repos sabbatique et du jubilé (Ex 23, 10-11 ; Lv 25 ; Dt 15, 1-11) vient rappeler que la terre est un don reçu pour donner, exempte d’appropriation jalouse et insusceptible d’accaparement abusif. On sait le sort qui fut réservé par Yahvé au roi Achab qui convoitait la vigne de Nabot, son voisin définitivement éliminé par la ruse de sa femme Jezabel, (1 R 21), comme à son successeur, le roi David, pour avoir fait disparaitre Urie le Hittite, dont la femme, Bethsabée, était enceinte de ses œuvres (2 Sam 11). « Cet homme, c’est toi ! » lui assènera Nathan, le prophète, comme, par la bouche d’Elie, Yahvé traitera le roi Achab « d’assassin et d’usurpateur » !

Alors, sera expressément réservée la part du pauvre et de l’étranger et évitée toute surexploitation nocive et égoïste de la terre, don de Dieu.

C’est ainsi que « le droit habitera dans le désert et dans le verger s’établira la justice.» (Isaïe 32,16), aussi vrai que « La Vérité germe de la terre et la Justice se penche du ciel. » (Psaume 85, 12)

Pour les questions des auditeurs, Fabrice Hadjadj était bien « en présentiel », du moins chez lui, à son domicile, bientôt rejoint par le jeune Moïse qui occupe agréablement auprès de son père, avec ses boucles blondes, la place de M Franchon, son voisin, « avec sa serviette, son duffle-coat et son nœud papillon » (op. cit. page 10), son autre que lui-même, donnant ainsi à son propos la profondeur du père de famille que n’a pas forcément le philosophe.

J’ai retenu que, face au suicide des agriculteurs, il n’a pas « que de la compassion » ; Il en a, bien sûr, qui n’en aurait pas ? Mais, il n’arrive pas à rejoindre la cohorte de ceux qui, face à ce qui reste un scandale, un péché pour Dieu et pour les hommes, crient au martyr sans réserve

« Le chrétien doit prendre soin du sol, s’émerveiller de la moindre graine et révérer les meules, enfin, par-delà la culture « bio », envisager une culture «théo » qui ne se préoccupe pas que de santé, mais aussi de sainteté en contemplant avec hommage et tremblement les nourritures terrestres qui peuvent être transsubstantiée en Pain des anges. » (op cit page 91)

Le royaume des cieux est déjà parmi nous comme en témoignent ces croix élevées au sein de nos campagnes qu’elles sanctifient.

Un regret, – on n’est jamais trahi que par la technique -, n’avoir pas bien saisi le propos introductif de la présidente des Journées Paysannes, Emmanuelle François : la « bande passante » ne permettait pas une réception à la fois de l’image et du son en même temps, si on la voyait bien on l’entendait mal.

Sans aucun doute pourra-t-on le lire dans une prochaine livraison du bulletin de l’association, « le Lien »,  titre dont la pertinence n’a jamais été aussi bien justifiée que par le thème choisi pour cette journée nationale : « le lien de la terre, espérance pour aujourd’hui »

D’ores et déjà, les vidéos des 31° Journées Paysannes sont visibles sur YouTube

 

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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