Saints bretons à découvrir

Le manoir de Kerazan en Loctudy

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 min

Kerazan La délégation finistérienne de l’Association Bretonne nous a emmené le mercredi 20 avril 2016 au bout de la rivière de Pont-Labbé, plus précisément au manoir de Kerazan, sur l’ancienne route de Loctudy puis à l’abbatiale Saint Tudi de Loctudy, aujourd’hui église paroissiale.

Les conférences de Messieurs Michel Gremain et Gilbert-Robert Delahayes sur Jules Rieffel et Armand-René Maufras du Chatelier, fondateurs de l’Association en 1843 à Vannes étaient aussi intéressantes et passionnantes que la vie de leurs sujets respectifs qu’ils ont, l’un et l’autre, parfaitement rapportée et ilustrée.

Leurs propos ont été suivis par une causerie d’un quart d’heure en sept points – pas un de plus, pas un de moins – d’Yves Coppens, lui même, en personne, chez qui nous nous trouvions puisqu’il venait d’être intronisé, la veille, en qualité de conservateur du domaine de Kerazan, propriété de l’Institut de France, succédant ainsi à l’embryologiste, d’origine lorientaise, Nicole Le Douarin.

 

Vous en trouverez la relation dans le prochain bulletin, ainsi que sur le site internet de l’Association Bretonne que je vous invite à consulter.

Mon propos est de revenir sur deux petits éléments des visites effectuées l’après midi, après un excellent déjeuner, en agréable compagnie, pris sur place, à Kerazan, d’une modeste pizza suivie par une exceptionnelle tarte au citron due aux talents culinaires de l’épouse de l’organisateur de la journée, l’heureux homme !

La «visitation» par un peintre italien du XVI° siècle, c’est un petit tableau, disons, 0,80 x 0,70, qui se trouve dans la pièce en angle dénommée «fumoir» entre les portes qui y donnent accès, c’est dire que l’on peut passer devant, sans le voir ; il est exposé parmi d’autres tableaux, dits «religieux».

On y voit la Sainte Vierge, en majesté, revêtue de son grand manteau bleu sombre, assise dans une niche en cul de four, encadrée de deux colonnes ; au dessus d’elle, la colombe qui signifie la Saint Esprit, la troisième – mais pas la dernière – personne de la Sainte Trinité.

Au premier plan, de chaque côté, trois personnages dont une femme agenouillée aux pieds de la Vierge.

J’ai cru pouvoir identifier à gauche, Saint Jean Baptiste, le « précurseur», devant lui, Saint Paul, l’«apôtre des gentils» avec l’épée de sa décollation ; à droite, deux moines en bure, l’un, une croix de procession en main, comme Jean le Baptiste et le Saint Père avec sa férule cruciphore : Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), le prêcheur, en 1146, de la 2°croisade, mais aussi l’auteur de sermons remarquables sur la Sainte Vierge, mais dont l’enseignement, notamment sur l’immaculée conception, a été par la suite, condamné par l’Eglise, et Saint François d’Assise (1181-1226), le «poverello»1, mais je n’en suis pas certain.
Devant eux, agenouillée, Marie-Madeleine bien identifiable avec son pot de parfum, s’il s’agit bien de cela.

L’autre femme, agenouillée en face avec ses beaux habits, pourrait être Marie, la sœur de Marthe, celle dont Jésus a dit qu’elle avait «la meilleure part» (Luc 10, 42).

Malheureusement je n’en ai pas pris la photo ; c’est bien la peine d’avoir avec soi un téléphone portable dernier cri !…

L’étiquette mentionne l’intitulé : «la visitation», le nom de l’artiste italien ou de l’école, avec deux dates que j’ai oublié.

Ça, une «visitation»?

Il s’agit d’une scène fondamentale puisque c’est ainsi que commence le hapax Jésus Christ, l’événement survenu une seule fois dans l’histoire de l’humanité et qui ne se renouvellera pas : l’incarnation du Verbe, Dieu fait homme. Je me suis souvent demandé ce qui se serait passé si Marie avait répondu «non» à l’ange ; Marie avait -elle la liberté de répondre autrement que ce pour quoi elle avait été «programmée»?

En général, ce thème est traité en deux parties égales : d’un côté l’ange Gabriel, l’auteur de la salutation évangélique, de l’autre la jeune Marie, la « parthènée» de la septante grecque dont saint Jérôme fera la «virgo» de sa vulgate latine.

Là, rien de tout cela : la Sainte Vierge seule, en personnage principal, et donc, central.

Je m’en vais voir le responsable local pour m’enquérir d’une possible erreur d’étiquetage.

Pas d’errreur : le cadre lui-même comporte l’inscription précisant le titre, l’auteur et les dates reprises par l’étiquette fixée sur le mur.

Ah! En effet, j’ai oublié dans mon descriptif : à gauche de la tête de la Sainte Vierge, comme une sorte de mouche voletant à son oreille, ce doit être l’ange annonciateur, et, dans une sorte de phylactère qu’il semble tenir enroulé sur lui, le texte de la salutation évangélique que ma myopie congénitale m’empèche de lire. C’est donc bien une «annonciation», mais particulièrement originale dans le traitement qui a été donné à ce thème par l’artiste.

Un tas de questions ne cesse alors de me tarauder l’esprit.

Pourquoi peindre ainsi une «visitation», à contre courant de tout ce qui se fait dans le genre ?

Nous sommes en Italie et le concile de Trente s’y est tenu de 1545 à 1563, sous l’autorité de l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, Charles Quint, dont relevait alors la Principauté Episcopale de Trente.

C’est ce concile qui, pour répondre aux critiques de Luther à propos du culte marial tombé dans une quasi idolâtrie (le prophête Jérémie lui-même avait, en son temps, dénoncé le culte, sacrilège pour YWH, rendu à la «Reine du Ciel»2), a distingué les cultes de «latrie», l’adoration de Dieu en trois personnes, la Sainte Trinité, de celui de «dulie» que recouvrent la vénération et l’évocation des anges et des saints et d’«hyperdulie» réservé précisément à la Sainte Vierge.

Sommes nous en présence d’une illustration d’hyperdulie telle que définie par le tout récent concile de Trente ou au contraire d’une représentation luthérienne de l’annonciation ?

Dès le concile d’Ephèse en 431, Marie a été reconnue «théotokos», mère de Dieu ; en 649, le pape Martin Ier, lors du synode du Latran, proclame le dogme de sa virginité perpétuelle. Mais il faudra attendre 1854 et le Pape Pie IX pour que soit défini le dogme de l’Immaculée Conception, fêté le 8 décembre : malgré ce qu’a pu en dire, notamment Saint Bernard de Clairvaux, Marie a été conçue sans le péché originel. Et 1950 pour que le Pape Pie XII définisse «ex cathedra», en vertu, pour la première et dernière fois, à ce jour, de l’infaillibilité papale proclamée, dans certaines conditions – remplies en ce cas – par le concile Vatican I en 1970, comme dogme, l’Assomption de la Vierge Marie, fêtée le 15 aoüt depuis le 6° siècle, sa «dormition», pour les Eglises d’Orient : le corps de Marie n’a pas connu la corruption de la mort.

Mais sans doute fallait il redonner son sens au culte rendu à la Sainte Vierge, sans pour autant le nier comme y invitaient, au début du XVI° siècle, les sectateurs de la RPR (religion prétendue réformée).

« Si certains abus s’étaient glissés dans ces saintes et salutaires pratiques, le saint concile désire vivement qu’ils soient entièrement abolis, en sorte qu’on expose aucune image porteuse d’une fausse doctrine et pouvant être l’occasion d’une erreur dangereuse pour les gens simples.
S’il arrive parfois que l’on exprime par des images les histoires et les récits de la sainte Ecriture, parce que cela sera utile pour des gens sans instruction, on enseignera au peuple qu’elles ne représentent pas pour autant la divinité, comme si celle-ci pouvait être vue avec les yeux du corps ou exprimée par des couleurs et par des formes.
On supprimera donc toute superstition dans l’invocation des saints, dans la vénération des reliques ou dans un usage sacré des images ; toute recherche de gains honteux sera éliminée ; enfin toute indécence sera évitée, en sorte que les images ne soient ni peintes ni ornées d’une beauté provocante…
Pour que cela soit plus fidèlement observé, le saint concile statue qu’il n’est permis à personne, dans aucun lieu… de placer ou faire placer une image inhabituelle, à moins que celle-ci n’ait été approuvée par l’évêque. On ne reconnaîtra pas de nouveaux miracles, on ne recevra pas de nouvelles reliques sans l’examen et l’approbation de l’évêque. »3

Alors, l’«annonciation de Kerazan», hérétique ou orthodoxe, doit elle être sanctifiée ou «anathémisée» en vertu des principes proclamés par le concile de Trente qui seront en vigueur jusqu’à la promulgation, en 1992, du Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC) en application du concile Vatican II (1962-1965) ?

Quand et comment, par quel extravagant parcours, cette toile est-elle venue jusqu’à Kerazan?

Voilà une autre question qui donnerait bien lieu à un captivant roman pour qui saurait l’écrire.

L’abbatiale saint Tudi de Loctudy

13055326_10207468944014426_3216298787714023507_n.jpgLa question et le sujet n’ont cessés de me tarauder tout au long du magnifique concert d’orgue donné, sur l’instrument tout neuf que se sont offert les paroissiens de Loctudy, par le jeune et néanmoins talentueux Gwenaël Guillou qui en est titulaire, après que nous ayons fait la visite du monument.
Monument, c’est sans doute beaucoup dire pour ce bel édifice de pur roman, fidèle copie de ceux édifiés à la même époque sur les bords de la Loire et jusqu’en Bourgogne, mais de dimensions relativement modestes : une trentaine de mètres de long sur à peine quatorze mètres de large, bas côtés compris.

Magnifique chœur avec déambulatoire et chapelles rayonnantes comme en Berry et en Poitou, arcs surhaussés ouvrant sur des fenêtres aveugles dont celle du centre présente une ouverture plus large que celles qui l’entourent accentuant ainsi une perspective du meilleur effet.

Mais là n’est pas le problème …

Mon problème, et ni Buxtehude (1637-1707), ni l’amiral Cras (1879-1932) avec sa règle n’ont pu m’aider à sa résolution, ce sont les colonnes du choeur et les chapiteaux qui les couronnent ainsi que ceux des piliers de la nef.

Je m’explique : notre mentor nous a bien dit que nous sommes là en présence d’une des toutes premières constructions en granit local, contemporaine de Landevennec et de Saint Gildas de Rhuys.

D’accord, mais, autant le dire tout de suite, je n’ai pas été convaincu par ses explications concernant les quatre chapiteaux du choeur dont l’ornementation principale est fait de palmes et de crosses traitées de façon diverses et variées.

Sur celui de gauche, elle forment un « X » aux extrémités en forme de volutes, le suivant comporte aux angles des personnages tenant une crosse dans chaque mains au dessus desquelles trois petites boules en ronde-bosse d’où partent deux crosses alternées, sous les deux qui se font face, un « X » avec des boules à chaque extrémité. J’ai peine à y voir une représentation, même symbolique, de la croix et de la Sainte Trinité, même sous la forme d’une feuille de trèfle chère à Saint Patrick (385-461) !

Le chapiteau qui suit présente, sur chacune de ses faces, un ensemble formé de trois arcs, celui du milieu plus grand que ceux qui l’entourent, surmonté d’un arc strié, comme une corde qui les englobe tous les trois, on dirait, stylisé, un portail monumental à trois ouvertures coiffé d’un mur festonné. Va pour la Jérusalem céleste !

Celui de droite comporte un animal qu’entourent deux figures humaines; j’ai bien de la peine à y retrouver la figure d’un lion, l’animal du désert, celui du royaume de Juda, mais encore peu courant au XI° siècle dans cette région de la Bretagne où les zoos de Pont Scorff et de Branféré n’existaient pas encore.

Ces chapiteaux ne sont pas du même granit que le reste de la construction, la couleur en est… disons, plus «glazik». Il en est de même des colonnes, monumentales, mais en deux morceaux, certainement importées par mer, comme la stèle cannelée du placître, vraisemblablement plus borne miliaire romaine que stèle tombale celtique.

A mon – très humble – avis, je n’ai aucune autorité pour cela, colonnes et chapiteaux sont des réemplois de monuments romains plus ou moins éloignés ; provenant peut être des thermes du Perennou au bord de l’Odet tout proche?

On sait que les romains et tous ceux qui naviguaient au large des côtes bretonnes sur la route de l’or et du plomb appréciaient déjà le charme et la douceur de nos côtes, comme à Mané-Véchen sur la rivière d’Etel ou à Hogolo sur le Douron.
D’ailleurs, j’ai pu observer que le chapiteau que l’on apperçoit en premier, sur un pilier de la nef, en entrant par la porte latérale sud, présente des sculptures à moitié efffacées, comme s’il avait séjourné longtemps à l’extérieur, exposé au vent et aux embruns qui en ont estompés les motifs…

Ah ! Faire parler les pierres…

Certes, la somptueuse réception au manoir de Kernuz, aura quelque peu, mais pour un temps seulement, calmé mes angoisses existentielles !

C’est certain, il va falloir que je revienne… et poursuive mes investigations.

Merci, en tout cas, aux organisateurs, aux responsables, aux animateurs, aux conférenciers, à mes voisins de table et à toux ceux qui m’auront permis de vivre une bien riche journée, inoubliable.

Photos DR

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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