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LE NOM BRETON : MOUSTOUER

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

moustoir,toponymie« Les moustoirs de Bretagne » est le titre d’un article de M.Debary publié dans les MSHAB de 1962, qui est comme plusieurs articles de cet auteur, un modèle de méthode à  ne pas suivre.

 Tout d’abord, la linguistique, pour cet auteur, n’existe pas. Il lui suffit de savoir que « Mouster ou Moustoir » remonte au latin: monasterium. Où ? Quand ? Comment ? Ces questions ne sont pas posées. La dualité de ces formes n’éveille pas sa curiosité, pas plus que les variantes incidentes, monstoir, montoir, montier. Pas un mot non plus de la prononciation bretonne ou gallaise des toponymes, ce qui est pourtant un élément de recherche essentiel.

La recherche s’ arrête à trois départements, comme si Montoir(44), Le Montoir en Théhillac n’étaient pas aussi concernés que Le Montoir en Rieux, etc..
La Bretagne armoricaine, ainsi écourtée, apparait d’ailleurs comme un microcosme fermé. Le bon équilibre scientifique n’exigerait-il pas que l’on tienne compte des moûtiers, montiers de la Romanie d’oil,  des Münster, monster, minster, munstari de Germanie, des monter d’Irlande, et donc nécessairement du latin monasterium  et *monisteriu  qui les a précédés ou accompagnés. Même si l’on doit arriver  à la conclusion que les moustouer représentent un cas bien distinct de ses correspondants non-bretons, encore faudrait-il justifier ce résultat.

ORIGINE

Le breton moustouer, comme le v.-gallois mustuir (L.Landav), (moderne *mwstwyr) est l’évolution parfaitement normale du latin monastêrium ou, bien plutôt, du grec monastèrion, alors que les noms correspondants, dans les langues romanes et germaniques proviennent du latin populaire *monisteriu. (L’ usage de monasterium en latin est attesté pour la première fois chez Sulpice Sévère, vers 400.) Il n’y a aucune raison de voir dans les formes brittoniques des fabrications « semi-savantes » (DSIAP §2.216-2.226).  J.Loth l’avait bien vu, mais il avait cru trouver une difficulté dans la voyelle [u] de la première syllabe, là où il aurait attendu un [o]. Or ,en réalité, c’est le /ou/ qui est normal lorsqu’ un o latin est suivi d’ un n. Ainsi en gallois on a swn, de sonus, pwn, de pondus.

   Quant à la seconde syllabe, on sait que le /e:/  long du latin ou du grec était appelé à donner en brittonique [oi]> [ue] . HPB §285, ex.:  latin fênum, br.fouen,  l. fêria, br.fouer,  l.rêgem, br.roue,  etc.
(N.B.   La forme  moustoar avancée par Loth n’existe pas).

    En celto-roman armoricain  la finale -erion devenait  -eir, d’uù *mousteir, forme qui sera familière pour les clercs (au même titre que les noms en -ac).     
   [ La forme mouster ne vient pas du gallo : Estienne de Fougères écrit mostier (L.des Manières 263, 322). Si  mostier était entré en breton il aurait donné *mocher, tout comme mestier a donné micher, forestier foricher.]
     La coexistence de moustouer et du celto-roman armoricain monsteir a  fait naître des hybrides, dont mouster, Hémonstoir [hemutwe],

  Moustaer-Ryaval, de 1315, (où la diphtongue ei  a évolué, comme fréquemment ,  en ae dans le parler gallo local.
  Le relevé des prononciations locales serait ici utile. Ainsi le Mouster d’Arzano  est-il en breton Ar Vouster. La localisation des différents types par E.Vallerie (DSIAP 2.218) est donc précieuse, mais n’est pas ne varietur. La finale -oir  passait pour du français officiel (Debary n’écrit-il pas « Les Moustoirs de Bretagne » ?)  et des notaires ou fonctionnaires n’ont pas hésité à traduire des Mouster en « Moustoir ». En Plouhinec(56) on passe de Mostoer en 1O37 à Monster en 1385, puis à Moustoer en 1453. En Elven le Mouster de 1536 est aujourd’hui Moustoir. En Locminé on part de Monster au 12éme s., en 1387 on a Mouster,  puis Moustoer en 1407, aujourd’hui Moustoir (‘Ac). En Caudan on a Monster en 128O, aujourd’hui Moustoir. En Ploerdut, en 1391 Moustaer-Rivallan est devenu Moustoir-Rialan aujourd’hui. E.Vallerie a donc bien vu que des Mouster ont précédé des Moustouer, mais l’inverse s’est également produit.

 

   Montoir(44) est au 11éme s. latinisé en Monstorium par un clerc de langue romane habitué à l’équivalence dormitorium-dortoir; il remonte donc à un breton * [mustuer].  A Trévé(22)  en 1423, la graphie Monstouer confirme que la diphtongue [ue] est la forme d’origine. Non loin de là Hémonstoir est prononcé en gallo [hemõtwe], conformément à la graphie  ancienne Henmonstoer « le vieux-moûtier », par opposition avec Moustaer Caradec (1368), aujourd’hui St-Caradec(22). Monterfil(35) a aussi été un moustouer, puisqu’au 12ème s. on l’écrivait Mostorfil, Mostorfin. A Kemperlé, au 15ème sIiècle, les moines considéraient que *monstoir était la forme classique du nom, puisqu’ ils donnaient de Montrelais(44) la latinisation fantaisiste de Monstoria Laycorum « monstoir des laïcs ». Ceci est d’autant plus remarquable que cela prouve que le sens donné à ce monstoir, forme « noble »de mouster et de mo(n)stier n’était plus celui de monasterium, que les moines ne pouvaient ignorer. 

On constate  donc  que l’on a deux sources   des formes  modernes : le grec monastérion   (tout comme monach-manach remonte au grec monachos), donant le brittonique *moustouer  et le CRA monsteir ( attesté  par les graphies en -aer ),  ce qui est aussi le cas du v.irois montar, et le bas-latin  monisteriu , qui a donné les noms en -ier des langues d’pïl     (ainsi que la variante gaélique muinter).
   

Il n’y a pas de raison de penser que l’ une des formes soit plus ancienne que l’autre,  mais les formes n -ier ont été importées par le gallo.

 

DATATION
    Il n’est pas rare de lire que les noms en Moustouer-Mouster sont postérieurs aux « invasions normandes », ceci en se fondant sur la date des documents qui les citent pour la première fois. C’est la même logique qui faisait dater des oeuvres littéraires de l’âge de leur plus ancien manuscrit. Ainsi si, d’une oeuvre de Tacite, il ne subsiste qu’une copie du 14ème siècle, il faudrait faire vivre Tacite au quattrocento. Au vu des textes nous avons des notions sur le terminus ad quem, mais nous n’avons rien de précis sur le terminus a quo de l’usage toponymique de moustouer-mousteir. En Bretagne, tous les documents antérieurs à 818 ont disparu
    Un fait est établi : ces noms existaient dans la langue, ou plutôt les deux langues depuis que le christianisme s’est imposé chez les Bretons et dans l’Armorique. L’identité du nom en Galles et Armorique montre qu’ il existait au 5ème siècle. Mais plusieurs siècles devaient passer avant que leur emploi pour dénommer des lieux prenne naissance et se généralise. Cela n’a pu intervenir que lorsque le terme s’est avéré utile pour désigner un lieu avec une précision que ne donnaient pas les noms lann et loc. Nous voyons plus loin cette question de la signification des termes.

Il ne faut pas négliger le fait que dans les textes en latin, l’ usage était de traduire dans cette  langue les noms communs. Or quand nous avons, dans une charte du 9ème siècle, écrite en 830, in monasterio Conoch, il s’agit d’un nom de lieu, aujourd’hui Quoiqueneuf (c’est à dire Coet Conoc) en Tréal(56), dans un secteur où nous avons Montertelo à 17km, Monterrein à 12km, Monteneuf à 3km, Montervily en Beignon à 12km. Konog, Telo, Rin, Bili sont tous des saints bretons. Il n’est pas douteux que Monasterium Conoc (où le nom breton n’est pas latinisé au génitif) représente *Monsteir Conoc et nous n’avons pas de motif de croire que les autres  noms ci-dessus ne sont pas aussi du 9ème siècle. Il est en effet remarquable que les éponymes des Moustouer sont régulièrement celtiques, à l’exception d’ un s.André à Plonevez-du-Faou(29) et d’une Maria en Larré(56). Or à partir d’Alain Barbetorte les circonstances politico-religieuses ne sont plus favorables à la promotion des cultes celtiques traditionnels et nous devons en conclure que les Moustouer sont sans aucun doute possible antérieurs aux incursions noroises.

 

SIGNIFICATION

   Du grec monastès « ermite » est dérivé monastèrion « ermitage », alors que koinobion (latin coenobium) désignait la retraite des moines vivant en communauté. Mais de même que monakhos-monicus « solitaire » en était venu à désigner également les religieux des coenobia, monasterium devint synonyme de coenobium avant de le remplacer. Tel était encore le cas au 9ème siècle. Dans la langue du peuple le mot fut appliqué à l’église conventuelle et finit par désigner une église quelle qu’elle soit. (Dans la chrétienté romano-franque c’est le latin vulgaire monisteriu qui est l’origine des noms vernaculaires.) En roman d’oil ce sens d' »église » est commun au 12ème siècle. Ainsi Estienne de Fougères (+1178) écrit-il :

              (un évêque…)
           ne deit nus proveire ordener         « ne doit nul prêtre ordonner
           se il mostier  li veult doner             s’il  veut lui confier une église
           que il ne sache sarmoner…            sans qu’il sache prêcher… »   
           (Livre des Manières, quatrain 81)

Et Marie de France (fin du 12ème s.) :
              La dame est entrée al mustier…
              (Lai de Guigemar, v.437)…

 

L’allemand Münster et l’anglais minster ont pris le sens d’églises im portantes : Strassburger Münster – Strossburjer Minshter, « cathédrale de Strasbourg », Westminster Abbey, cathédrale Saint Etienne, à Londres. Ni  le provençal monestier (forme semi-littéraire) ni le francien moustier n’ont pris ce sens monumental, sauf exception au voisinage du domaine germanique, pour Montier.

   En 1029 l’abbaye de Kemperlé est restaurée : monasterium constructum est, ce qui désigne l’ensemble des bâtiments conventuels. Cependant aussitôt le Cartulaire traite des propriétés de l’abbaye : possessio ecclesiae Sanctae Crucis, où l’on constate  l’interchangeabilité des noms  abbatia, monasterium et ecclesia.

C’est donc à bon droit que E.Vallerie met en parallèle l’usage de moustoir et celui de chapelle. L’emploi de capella pour « petit sanctuaire » provient d’un usage carolingien lié au culte de saint Martin de Tours, attesté au 9ème siècle en pays franc. En Bretagne armoricaine les plus anciens témoignages de l’emploi toponymique de capella sont du 11ème siècle. Le seul cas où un nom de saint celtique est associé à Chapel en breton, en formation régulière, est Chapel Pol en Brignogan. Une Chapelle-St-Tual se trouve en outre à Plélan-le-Petit. Il y a donc une différence radicale avec Moustouer, dont les éponymes identifiables sont tous des saints celtiques. Il est clair que l’essor des « Chapelle » est lié à la prise en mains des affaires ecclésiales par les clercs franciens relevant de Tours et de Poitiers initiée par Alain Barbetorte (entre 94O et 95O).

Pour les coenobia anciens le mot lann « enclos sacré » devait satisfaire aux besoins toponymiques, dans la mesure où les lieux comportaient un cimetière . Loc (ou Lou) pouvait être associé à un coenobium ou à un ermitage voué à un saint déterminé, mais avait la valeur moins précise de « lieu consacré » où un édifice liturgique peut parfois manquer. On peut donc admettre que moustouer a été utilisé pour de nouveaux bâtiments liturgiques là où n’existait pas une appellation antérieure en Lann- ou en Loc-(ou Lou-).

 

MONITORIUM
   La supposition suivant laquelle le latin monitorium « école » aurait contribué, par  analogie, à l’extension de l’emploi de la forme moustouer, est ingénieuse et historiquement et sémantiquement vraisemblable. Monitorium aurait en breton évolué en *monter, et en gallo en *montoer. Au vu des formes modernes il correspondrait avec le nom de Montoir(44), mais la graphie latine   Monstorium au 11ème s. renvoie à un ancien  Moustouer.  C’est dans le processus de romanisation gallaise qu’intervient *montoer.  Hemonstoir-22  est probant en ce sens :  le -ST- renvoie au breton *moust-, mais la prononciation gallaise -montoé(r) est celle de Montoir-44

 Le groupement des formes CRA en -ter dans le  Pou-Trocoet  montre l’nfluence limitée de *montoer. Néanmoins  la faveur accordée à Moustoir en tant que forme « francisante » peut avoir été inconsciemment favorisée par l’usage du mot latin monitorium.

 

MOUSTEROW
   Un cas particulier est celui de cinq toponymes : Moustero en Pleumeur-Bodou(22), en Muzillac, en Plouray, à l’ ïle de Groix (56) et Mousterou en Ploujean(29). Ce nom est remarquable car le pluriel normal de Moust(ou)er est en -iow. Le village de Mousterew , à Groix, a possédé une chapelle  sainte Brigitte. Nous avons montré ailleurs que les  *Loc-Berc’hed devaient signaler des communautés féminines. On sait en outre que Brigitte, à Kildare, dirigeait un double monastère, de moines et de moniales.  Tel était aussi  Farmoutiers, fondé vers 620 par  sainte Fara, disciple de saint Colomban. (C’était aussi  le cas du « Monastère Blanc » de s. Shenoute en Egypte dans la seconde moitié du 4ème siècle.)

     A Muzillac Moustero est à quelques centaines de mètres de Trébiguet (*Treb-Birgit). A Pleumeur-Bodou, non loin de Moustero on a un lieu-dit Convenant- Brigeat qui semble contenir une traduction de Berc’het. Or dans le breton de Groix la désinence -ew remplace -iew pour des mots au  duel :  korn « corne »,  or gornew  « une paire de cornes » (et pluriel kornouir).  Comme le breton insulaire conserve certains archaïsmes on peut penser que le duel en -ew (=ow) en est un. (On a lieu de supposer que le vieux-celtique a connu des duels en -owes tels que Lugoues « les jumeaux Lugus » ou « Lugoviens », ou en -ow [cf. le duel sanskrit en -au].)

    Il est donc très probable que les Mousterow signalent d’anciennes communautés mixtes  et pourraient être les plus anciens toponymes du type Moust(ou)er. Il est tentant d’appliquer la même explication aux noms pluriels, comme p’écisément Fatrmoutiers. Les Moûtiers en Guer(56), Les Moûtiers  en Retz(44) et Moutiers(35), ainsi qu’à Les Montiers en Quessoy(22).                                                
     

Ces formes en -iers ne pouvant être antérieures au 11ème siècle, elles sont des traductions.

 

DIMINUTIFS

Le diminutif latin monasteriolum est bien attesté (monasteriolum Sant Ducocan). Il a pour correspondant breton mousterell (Le Montrel en St-Gravé). Le diminutif courant moderne en -ig se trouve à Caudan,  Gestel et Plumergat (56) : Moustoiric, mais le diminutif ancien en -an se trouve à Baden(56) : Moustran, pour Mousteran.

Plus remarquable est le cas de Montrelais(44), non pas pour sa latinisation curieuse dans le Cartulaire de Kemperlé, mais pour sa dénomination de 1123: monasterium legum, « monastère des lois« , ce qui n’a pas grand sens; la graphie de 1144 : musterlensis (que Dauzat estime correcte) en a encore moins. Il n’est pas douteux qu’il faut voir dans legum le v.celtique *laigion « plus petit ». Montrelai(s) correspond donc à Moustarlé en Ploerdut, de  *Mousteir-lae. Ceci n’implique pas que Montrelais soit un nom breton, car il peut être une réplique à Marmoutier en Touraine, nom dans lequel on trouve le celtique *mâron « grand », bien plutôt que le nom de Martinus, mais si legum n’est pas brittonique il témoigne de l’usage du celtique armoricain  au 5ème siècle en pays namnète.

BIBLIOGRAPHIE
M.Debary   Les Moustoirs de Bretagne,  MSHA  de Bretagne 1962,5-22.                                                                              
E.Vallerie    Diazezoù-studi istorel an anvioù-parrez, 1995, § 2.216-2226, p.2O3-214.
K.Jackson   A Historical Phonology of Breton, 1967.

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* Ouvrages de l’auteur :

  • L’origine géographique des Bretons armoricains. Série Etudes et recherches de Dalc’homp Soñj
  • Ecrire le gallo : précis d’orthographe britto-romane
  • Petite histoire linguistique de la Bretagne
  • Introduction à la connaissance du gallo
  • Liste des communes galaises du département des Côtes-d’Armor (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes du département de l’Ille-et-Vilaine (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes du département de Loire-de-Bretagne (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes galaises du département du Morbihan (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • La Naissance des nations brittoniques – de 367 à 410 –, Ploudalmézeau : Editions Label LN, 2009

 

Note : tous les articles de ce blog sont la propriété exclusive d’Ar Gedour et de leurs auteurs, et ne peuvent être utilisés sans accord de l’auteur et de l’éditeur. En cas de citation, merci de préciser l’origine de ces articles. Première publication de cet article le 23/01/2012. 

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l'origine géographique des Bretons armoricains et sur l'histoire linguistique de la Bretagne.

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