Moderniste ou anti-moderniste ? Face aux débats actuels sur l’interprétation de l’Écriture et la fidélité à la Tradition, il peut être tentant de se situer rapidement d’un côté ou de l’autre. Pourtant, ces tensions révèlent souvent une question plus profonde qui nous traverse tous : comment demeurer fidèles à une vérité reçue tout en l’accueillant dans le temps présent ? Sans prétendre trancher ni vouloir blesser, cet article, qui n’engage que son auteur, voudrait simplement offrir quelques éléments de réflexion, dans un esprit de communion ecclésiale et de recherche humble de la vérité. Le lecteur est invité à en parcourir l’ensemble avec attention, en prenant le temps d’en saisir la démarche, afin que la réflexion l’emporte sur la réaction et que chacun puisse avancer avec plus de clarté dans l’intelligence de la foi.
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Depuis le pontificat de Pie X, le terme modernisme désigne, dans le vocabulaire ecclésial, l’une des crises les plus profondes de la pensée catholique moderne. Condamné dans l’encyclique Pascendi dominici gregis (1907), le modernisme est décrit comme « la synthèse de toutes les hérésies », en raison de sa prétention à réduire la foi chrétienne à une expérience intérieure, sujette aux variations historiques et culturelles.
Un siècle plus tard, certains courants ecclésiaux se présentent comme les héritiers les plus fidèles de ce combat antimoderniste. Ils rejettent catégoriquement les textes actuels en figeant une approche ecclésiale personnelle. Ils rejettent également une certaine méthode historico-critique d’interprétation biblique et hagiographique, jugée incompatible avec la nature inspirée de l’Écriture et avec la continuité dogmatique de la foi. Il est donc souvent difficile d’échanger sur le sujet.
Cependant, un examen plus attentif de leurs présupposés herméneutiques révèle un paradoxe : en absolutisant leur propre lecture de la Tradition et en isolant la vérité révélée de son développement historique, ces courants finissent par adopter, sous une forme inversée, une attitude qu’on pourrait qualifier de moderniste, selon leur propre définition du terme.
Une lecture figée de la Tradition : l’anti-modernisme en quête d’absolu
Contrairement à ce qui est bien souvent affirmé, l’approche historico-critique, telle qu’elle s’est développée au XXᵉ siècle, ne vise pas à relativiser la Parole de Dieu, mais à reconnaître que cette Parole s’est incarnée dans des formes historiques, linguistiques et culturelles. Loin d’opposer l’inspiration divine et les médiations humaines, le concile Vatican II a réaffirmé, dans Dei Verbum, que « Dieu a parlé par des hommes et à la manière des hommes » (DV 12). L’exégèse historico-critique, ainsi comprise, cherche à articuler la dimension transcendante de la Révélation avec son inscription dans le temps. Elle participe d’une théologie de l’Incarnation : la Parole de Dieu se fait chair dans le langage et dans l’histoire. Rejeter cette dimension médiatrice reviendrait à se risquer à une forme de docétisme herméneutique, où la Parole serait purement divine et étrangère à toute histoire humaine.
Cette approche avait déjà reçu une reconnaissance décisive dans l’encyclique Divino afflante Spiritu de Pie XII (1943), qui marque une étape majeure dans l’ouverture de l’Église à l’exégèse scientifique. Le pape y affirmait :
« Que les interprètes des saintes Écritures, éclairés par la lumière de la critique moderne, s’efforcent de mieux pénétrer le sens des textes, afin que les fidèles, nourris par la Parole de Dieu, trouvent dans celle-ci une foi plus solide et plus éclairée. »
Par cette déclaration, Pie XII invitait les exégètes à unir la rigueur scientifique et la foi, montrant ainsi que la méthode historico-critique pouvait servir la compréhension du texte sacré, à condition qu’elle demeure insérée dans une herméneutique ecclésiale.
Les milieux se disant anti-modernistes, toutefois, voient dans cette orientation un premier signe de compromission. Pour eux, Divino afflante Spiritu et, plus encore, Dei Verbum représenteraient une dérive historiciste. À leurs yeux, toute contextualisation du texte sacré équivaut à un relativisme doctrinal : si la Révélation s’exprime selon les catégories d’une époque, elle perdrait, pensent-ils, son caractère absolu et universel.
Cette posture s’accompagne d’une méfiance radicale à l’égard du développement doctrinal. L’histoire de l’Église est lue non comme un processus organique sous la conduite de l’Esprit Saint, mais comme une succession de ruptures où la vérité doit être préservée dans sa forme la plus pure. Ainsi, les époques postérieures à Pie XII sont souvent considérées comme corrompues, tandis que la “vraie Église” serait demeurée dans une minorité fidèle, voire purement spirituelle. Ce schéma de pensée procède d’une fixation intemporelle de la vérité : la Tradition n’est plus comprise comme une réalité vivante transmise dans le temps (traditio vivens), mais comme un corpus de formules achevées, cristallisées dans une époque idéale, souvent celle d’un néo-thomisme préconciliaire.
Une telle tension n’est pas sans précédent dans l’histoire de la théologie. On en trouve déjà une forme dans le principe du sola Scriptura tel qu’il a pu être compris dans certaines lectures issues de la Réforme : en voulant garantir l’autorité absolue de l’Écriture, on en vient parfois à isoler le texte de la Tradition vivante et de l’Église qui en est le sujet interprétant. Le risque apparaît alors d’une appropriation individuelle de la vérité révélée, où l’objectivité du donné scripturaire se trouve paradoxalement médiatisée par la subjectivité du lecteur.
Le modernisme inversé : de la vérité révélée à la vérité isolée
Or, ce rapport à la vérité présente un paradoxe. En absolutisant leur propre interprétation de la Tradition et en la soustrayant à toute médiation ecclésiale concrète, ces courants adoptent une posture de type subjectiviste, même si elle se revendique objectiviste. Car la norme ultime de la vérité devient, non plus la Tradition vivante de l’Église, inséparable de son histoire et de son magistère actuel, mais la conscience individuelle ou communautaire qui prétend discerner seule la “vraie” foi face à la “fausse Église”.
Cette privatisation du jugement doctrinal correspond, sous un autre visage, à la dynamique décrite par Pascendi dominici gregis : la vérité religieuse n’est plus reçue dans une communion vivante, mais intériorisée dans une conviction autonome. Il s’agit donc d’un modernisme dogmatique, où la subjectivité se déguise en objectivité. Comme le remarquait Joseph Ratzinger, « le traditionalisme figé est le revers symétrique du modernisme relativiste : l’un et l’autre refusent la dynamique de la vérité dans l’histoire » (Principes de la théologie catholique, 1982). De même, Henri de Lubac soulignait que « la fidélité à la Tradition n’est pas la répétition du passé, mais la mémoire vivante de l’Esprit dans l’Église » (Méditation sur l’Église, 1953).
Ainsi, en refusant toute approche historico-critique, les milieux se réclamant de l’anti-modernisme ne préservent pas la foi de l’histoire : ils la désincarnent. Et c’est là, paradoxalement, une forme de modernisme, car la vérité devient idée pure, concept détaché de la chair du temps.
Ce constat ne vaut cependant pas pour un seul versant du spectre ecclésial. Si certains refusent la médiation historique au nom d’une pureté doctrinale, d’autres, tout en se réclamant d’une appartenance “en Église”, relativisent à ce point le contenu de la foi qu’ils en vident la substance catholique, cela dans une approche dite progressiste. Chez eux, la Tradition devient simple mémoire culturelle, la foi une expérience subjective et individuelle parmi d’autres, et l’Église un cadre symbolique sans autorité normative. Or, cette attitude, sous prétexte d’ouverture, procède de la même erreur fondamentale : elle sépare la vérité de son enracinement vivant dans la Révélation. Ce n’est pas la vérité elle-même qui serait figée ou changeante, car elle demeure immuable, mais le rapport que l’on entretient avec son expression historique : celle-ci peut être soit absolutisée dans une forme particulière, soit relativisée au point que le contenu stable qu’elle signifie s’efface. Dans les deux cas, la foi cesse d’être l’accueil d’une Parole vivante pour devenir l’expression d’une conscience autonome.
La véritable herméneutique ecclésiale se tient dans la tension féconde entre fidélité et histoire : elle reconnaît la constance du dépôt de la foi et, en même temps, l’exigence d’en approfondir l’intelligence dans le temps. C’est ce que Dei Verbum appelle « la croissance dans la compréhension des paroles transmises » (DV 8).
En d’autres termes, la véritable fidélité à la Tradition n’est pas un refus de l’histoire, mais une intelligence théologale de l’histoire. Le travail historico-critique, loin d’être un danger, peut alors être compris comme une participation à cette intelligence, lorsqu’il est intégré à une herméneutique de la foi, selon le principe énoncé par Benoît XVI : « L’exégèse doit être à la fois historique et théologique ; seulement ainsi peut-elle être fidèle à la nature du texte sacré » (Jésus de Nazareth, 2007).
Le paradoxe moderniste de l’anti-modernisme tient à ceci : en rejetant l’histoire au nom de la vérité, certains courants finissent par vider la vérité de sa dimension historique, et donc incarnée. Mais à l’inverse, ceux qui dissolvent la vérité dans la subjectivité ou le consensus culturel trahissent également la Parole vivante. L’un et l’autre extrême manifestent la même tentation moderne : substituer à la révélation reçue une vérité maîtrisée. La fidélité doctrinale véritable consiste donc à accueillir la Parole dans son double mouvement : stable dans son contenu, mais vivante dans son déploiement. Loin de dissoudre la foi, l’intelligence historique en manifeste au contraire la profondeur.
Dans cette perspective, le recours au Credo demeure un repère fondamental. À l’heure où l’on commémore le 1600ᵉ anniversaire du symbole de Nicée, il rappelle que la foi chrétienne n’est pas d’abord une construction individuelle ni une simple mémoire du passé, mais une confession reçue dans l’Église. Dire « Je crois en l’Église » ne signifie pas seulement croire par elle comme instrument de transmission, mais croire qu’elle est, dans le dessein de Dieu, le lieu vivant où la vérité révélée est gardée, professée et interprétée. Cette dimension ecclésiale de la foi constitue un antidote à la fois contre sa rigidification et contre sa dissolution.
Bibliographie indicative
- Pie XII, Divino afflante spiritu, 30 septembre 1943.
- Pie X, Pascendi dominici gregis, 1907.
- Concile Vatican II, Dei Verbum, 1965.
- Joseph Ratzinger, Principes de la théologie catholique, Paris, Téqui, 1982.
- Henri de Lubac, Méditation sur l’Église, Paris, Cerf, 1953.
- Hans Urs von Balthasar, Vérité du monde, Paris, Lethielleux, 1967.
- Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Paris, Parole et Silence, 2007.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

Me revient en mémoire ce propos d’un prêtre, doté d’une très longue expérience du désert : « Son Eglise, Jésus l’a voulue ».
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Par ailleurs, c’est à se demander si ceux qui reçoivent l’écriture (AT + NT) comme si elle avait été « dictée » directement dans la forme figée imprimée aujourd’hui ne se trouvent pas dans une posture analogue à celle des musulmans quand ils se plongent dans le Coran (parole réputée « incréée », donc… sans histoire humaine ni tâtonnement et/ou évolution à la rédaction).
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C’est à se demander s’ils – les traditionnalistes – se sont suffisamment plongés dans ou ont suffisamment réfléchi à l’Ancien Testament. Or Jésus lui-même a accueilli la Bible hébraique (« la Loi et les Prophètes», «les Ecritures »), sans s’exprimer sur la manière dont elles étaient venues jusqu’à lui (le texte massorétique de référence sera d’ailleurs stabilisé définitivement plus tard, notamment avec l’introduction de la vocalisation). Or l’on comprend très bien que l’écrit biblique est un matériau disparate (résultat d’une longue maturation souvent, mais peut-être aussi résultat d’expériences courtes dans certains cas ?), à la fois malaxé et préservé par les générations, au fil du temps biblique.
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Et l’on pourrait aussi commenter dans le même sens la fixation du Nouveau Testament, en particulier les Evangiles (textes issus d’une tradition orale assez brève, qui en assure la sécurité, – kérygme – et/ou fixé à l’écrit par un auteur individuel).
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Et l’on ne parle même pas ici des difficultés de traduction : araméen/hébreu/grec/latin/langue vernaculaire, par exemple le français, ou le breton, etc.. – . On remarquera – ce n’est sans doute pas un hasard- que le Coran, précisément et par principe, se refuse à toute traduction (et parallèlement, à toute herméneutique aussi, si j’ai bien compris).
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Tel n’est pas le cas de la Bible (AT ou NT). Ceci devrait aiguiser notre réflexion. La Parole (divine) se distingue de l’écrit (simple code figé, avec les réserves stipulées ci-dessus. La Parole est vivante. C’est un truisme de l’affirmer.
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Ce qui signifie concrètement que pour une personne donnée la lecture du texte peut être importante, voire capitale, à une époque de sa vie, et banale ou silencieuse, moins spectaculaire, quelques années ou décennies plus tard. Ou encore qu’elle peut suggérer quelque chose à un moment donné et quelque chose d’autre, ou de complémentaire, à un autre moment. Sans qu’il y ait contradiction, notons-le au passage. C’est, en tout cas, ce que j’ai retenu d’une expérience fluctuante, sur le temps long.
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J’ai bien envie de poser la question suivante aux traditionnalistes : Ne confondez-vous pas « Parole » et « texte » (ou code écrit). Ce n’est pas la même chose. Ni du point de vue du lecteur, ni du point de vue de l’auteur (le « bibliste », ou « le psalmiste »).
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Ya, setu danvez da brederiañ warnañ.
Progressisme et traditionalisme sont en effet le recto et le verso de la même erreur qui pourrait se résumer dans le vice de l’orgueil, autrement dit l’impression de se croire supérieur aux autres. Nous avons besoin de tradition et de progrès mais dans un bel équilibre, comme les deux jambes du Corps du Christ, du peuple de Dieu en marche.
Précision. J’espère que ceux qui auraient lu mon premier commentaire, ci-dessus, n’en ont pas conclu qu’il émanait d’un « progressiste ».
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Ce commentaire se voulait plutôt technique.
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Mais bien sûr, on pourrait l’étendre au courant dit « progressiste ». Qui , en visionnant certaines émissions de TV (par exemple Arte) , abordant le domaine « religieux » via l’Histoire ancienne ou l’Archéologie, ne sait jamais senti blessé? Qui, en parcourant certains écrits de spécialistes religieux (journalistes, théologiens,…) n’a pas eu envie de refermer un livre ou regretté de l’avoir ouvert, au motif qu’au delà de l’exposé, l’on n’y perçoit rien sur la foi pourtant supposée/annoncée de l’auteur? Ceci n’est pas une généralité, mais c’est néanmoins un constat sporadique, vécu au fil des années.
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Croire avec son coeur, et aussi avec son intelligence.
Krediñ gant e galon, ha gant e skiant ivez.