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LE PERIPLE ROMAIN DE PORTU NAMNETU A GESOCRIBATE

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

La recherche sur la géographie de l’ Armorique romaine a largement invoqué la Table de Peutinger, copie d’ un plan routier schématique de l’époque impériale, établi sur la base d’ itinéraires descriptifs.

Ce plan est clairement fondé sur des informations précises, mais soit son établissement soit sa copie (ou les deux) ont fait l’ objet d’ erreurs, dont certaines sont évidentes.  C’ est ainsi que l’ on voit un fleuve naître comme la Vilaine, mais déboucher à l’ emplacement du Blavet. De même, il est assez déroutant  de trouver, sur notre Table de Peutinger, les noms des Osismi et des Ueneti en Gallia Belgica, entre deux fleuves qui ne sont autres que l’Escaut et la Seine, et de part et d’ autre d’ une pointe qui ne peut être que le Cap Gris-Nez. Les itinéraires de cette province aboutissent à  Gesoriacum, quod nunc Bononia [appellatur] « Gesoriacum, aujourd’hui Boulogne ». La fausse localisation exige une explication, qui est sans nul doute que le cartographe de la Table faisait la compilation de plusieurs sources différentes. Sur l’ une d’entre elles il devait être indiqué que par rapport à Gesocribate les Osismiens se trouvaient au nord  et les Vénètes au sud. Notre dessinateur a mal lu son manuscrit et confondu Gesocribate avec Gesoriacum et mis les peuples armoricains en Gallia Belgica. Nous pouvons en retenir que Gesocribate est situé au moins dans le sud du territoire osismien.

Des erreurs moins en vue et des omissions (éventuellement du copiste) sont donc à prévoir. Or les historiens de l’ Armorique, pour chercher la localisation des stations mentionnées sur la Table, se sont fondés simplement sur les noms et les distances notés, sans évoquer la  possibilité d’ erreurs, ou simplement de lacunes.

 

PRINCIPES DE TRACE

Si l’ on analyse la construction du plan, on constate que les voies sont marquées par des lignes, le plus souvent droites, et que chaque station  est marquée par un décrochement de ligne, accompagné du nom de la station  suivi du nombre de lieues (2,220km) gallo-romaines à  parcourir pour l’ atteindre depuis la station précédente.

 Or entre Portu namnetu et  Gesocribate on a  5 décrochements, soit 5 étapes.  Pour les 5 étapes comptées par  5 décrochements on n’ a que 4 noms et 4 distances. Cela fonde la supposition qu’ il manque un nom et une distance d’ étape.

 

NOMS  ET  LOCALISATIONS

 

Les stations portées sur la Table sont:

  1. Portus  Namnetum
  2. Duretie   XXIX
  3. Dartoritum   -Château- XX
  4. Sulim   XX
  5. décrochement
  6. Uorgium   XXIIII
  7. Gesocribate   XLV

 

Presque tous les historiens font passer cet itinéraire par une voie intérieure  Rieux, Vannes, Castennec en Bieuzy, pour atteindre Carhaix. Ils identifient donc Duretie avec Rieux (où l’ on place le premier pont de la Basse-Vilaine), Sulim avec Castennec, Uorgium avec Carhaix. Aucun repère toponymique ne confirme ces identifications, et les tentatives faites par certains pour retrouver quelque chose de Duretie dans le nom de Rieux sont proprement cocasses.

On a généralement ignoré l’étude de Ch. de Sagazan (Cahiers de l’ Iroise,  juil-sep 1963), qui a constaté  que les distances indiquées par la Table  ne coïncident pas  avec le tracé, ci-dessus  et que pour les satisfaire il fallait passer par une voie plus au sud (d’ ailleurs plus courte), où Duretie se trouve à Duret en Herbignac au sud de la Vilaine et Sulim à St-Sulan en Caudan entre le Blavet et le Scorff. De  là  existe  tout  autant  une voie  menant à Carhaix.

 

DURET

Il est d’ une évidence  indiscutable que Duret est bien le Duretie  de  la Table de Peutinger, et l’ itinéraire se poursuit donc par Férel pour passer la Vilaine, soit par un gué près d’ Arzal, soit à Tréhiguier par un bac.

 

DARIORITUM

Autour de Darioritum (« Gué aux chênes ») le schéma de la Table est confus, du fait que l’estuaire représente à la fois la Vilaine et le Blavet. Entre Duretie et cette station il représente des édifices publics qui doivent appartenir  à ce chef-lieu. Mais avant Sulim se trouve l’embouchure d’u  fleuve, en dessous du décrochement  de Darioritum on lit le nom Rigen, qui doit représenter Riantec (*Rigantaca), au sud du Blavet et à l’est de son embouchure. L’itinéraire passe donc le Blavet à Henbont  pour gagner Sulis.

SULIS

Sulim, station entre Darioritum (Vannes) et Carhaix, est un nom à l’accusatif (indiquant  une destination) et son nominatif est Sulis (connu en Britannie comme ancien nom de la ville thermale de Bath et de la divinité de ses eaux).

Ch. de Sagazan  retrouve ce nom dans Saint-Sulan en Caudan. Sulan, v. celtique *Sulanon en est un adjectif dérivé. On ne connait pas de saint de ce nom et il faut comprendre san « vallon » et traduire « val Sulan ».  Pour trouver Sulis il faut remonter le ruisseau de ce vallon.  A 4km en amont on a la source du cours d’eau, à Fetan-Maria en Calan, à 6km de Plouay (v.br. Ploe Doe, de *Plebs Deas « Ploue de la déesse ». Sulis devait donc être au bourg actuel de Plouay, ou à proximité de Fetan-Maria.

 L’itinéraire a donc quitté la voie du sud à Henbont pour prendre la route de Carhaix. Un repère est donné sur la voie par le lieu-dit Poullhibet (Poull-hebed, de *Pullo-sopiton  » Bassin-abreuvoir . Sopiton>Hebed est bien présent dans notre toponymie.)

 

CASTRUM  ACCESSUS

Comme, sur la Table,  le nom suivant à l’ ouest est Uorgium, des commentateurs en  ont conclu que tel était le nom romain de  Carhaix. L’ erreur est flagrante, étant donné que *worgjon, en vieux-celtique, signifie “Océan” et ne peut donc désigner un lieu situé au milieu de la péninsule.

=> Précisons, une fois encore, que l’ explication de Vorgium par une racine   *werg  « travail » n’ est qu’ une hypothèse proposée au cas où il aurait été démontré que Vorgium aurait bien été Carhaix, ce qui n’ est pas le cas, alors que  Worgion = Océan en celtique est un fait connu indiscutable

 Le nom romain  de la 5ème station, comme l’a montré P.Quentel, était  Castrum Accessus  « le camp de l’entrée » (en territoire osismien),  qui aboutit régulièrement en breton  à  Caer-Ac’hes.

 

UORGANIUM – CASTRUM  IULIANUM

La  station 6, également privée de nom  dans la Table, ne peut être que Kerilien en Plouneventer, autrement dit Uorganium  “ le petit Uorgium ”, comme l’ a vu  L. Pape. Elle constituait  un avant-poste terrestre  (« pré-Vorgium ») de  la  place forte  maritime, chef-lieu officiel ou primitif.

Mais il n’ est pas superflu de noter que le nom moderne de Kerilien représente le vieux-breton *Caer Iulian, du latin Castrum Iulianum, marquant la fonction administrative gallo-romaine de la localité, et en la datant du règne de l’ ’empereur Julien.

 

WORGION  EN  PLOUGUERNEAU

Il ne fait aucun doute que le site réel de *Worgjon est Castel Ach (*Castellum Occismorum), comme l’ a depuis longtemps montré P. Quentel (Le Télégramme, 30-31. 08.1966). Pour un rôle administratif, le lieu est évidemment très excentré. Aussi peut-on penser qu’ il avait aussi, et peut-être surtout, un rôle religieux. Mais sa situation à la pointe de Galerne de la Bretagne et ses havres d’ accostage  en faisaient une position stratégique capitale. Il n’ était pas dépourvu de défenses militaires, comme le montre le nom de Ar Verzer « la fortification » (v.breton *guerther, gallois gwerthyr, du v.celtique Wertera), traduit à tort par « La  Martyre ».

=> Une autre traduction erronée est  » Ile Vierge  » oour Enes Werch, de *Inissa Worgiin  » Ile de l’Océan « .

 

DISTANCES

Quant aux distances, celle de Uorganium à Uorgium peut se calculer par rapport à celle donnée par la borne de Kerscao, VIIII milles selon L. Pape, et  l’ on a aussi évalué à  8 milles  celle de Kerscao à Uorgium. Convertie en lieues elle devient XI l., soit 24,5km. Par comparaison, la distance de Castrum Accessus à Uorganium devait être  de l’ ordre de 20  lieues,  soit  44,4km.

 

GESOCRIBATE = DOUARNENEZ

Worgion étant « Océan », l’ étape suivante implique un changement de direction, vers le sud. Partant de Uorgium-Castel-Ac’h pour gagner Gesocribate, la distance est de  XLV l., soit 99km. Cela nous amène, par Landerneau et Châteaulin, à Douarnenez. Comme nous le montrons ailleurs par l’ étude des noms, ceci résout l’ ensemble des problèmes et l’on peut avancer que l’itinéraire Nantes-Gesocribate de la Table est élucidé. On a même la satisfaction de trouver, sur la Table,   Gesocribate au sud de la pointe de la côte de l’Armorique.

On pourrait objecter que pour gagner Douarnenez à partir de Nantes il serait plus rapide de passer  par les voies du sud (Anaurot et Corisopitum-Kerfeunteun).  Mais « itinéraire » ne signifie pas « trajet optimal » et qu’ un inspecteur impérial passe d’ abord par les chef-lieux administratif et religieux ne peut être  anormal.

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l'origine géographique des Bretons armoricains et sur l'histoire linguistique de la Bretagne.

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