Saints bretons à découvrir

Les Arméniens, le premier peuple chrétien en danger

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min

Par Marina Dédéyan – Romancière

@Wikipedia

Le retable des Arméniens en l’église Saint-Pierre-de-Crozon

Ce triptyque en bois polychrome du XVIe siècle, réalisé par des artistes bretons, dit « le retable des 10 000 martyrs » retrace la bataille livrée par les Romains sous l’empereur Hadrien contre des légionnaires arméniens convertis au christianisme. À cette époque, dans le Finistère, on connaissait déjà bien les liens profonds qui unissaient les Arméniens à l’Europe chrétienne.

L’identité des Arméniens est en effet indissociable du christianisme. Selon la tradition, les apôtres Thaddée et Barthélemy auraient introduit le christianisme en Arménie. Celle-ci devint le premier État chrétien au début du IVe siècle. Pour cette raison, les Arméniens reçurent en partage la garde du Tombeau du Christ et un quartier à Jérusalem, quartier qui existe toujours aujourd’hui.

De nombreux pèlerins développèrent le lien culturel et religieux entre l’Arménie et l’Europe dès le Haut Moyen-Âge. Quelques-uns devinrent même des saints vénérés, tels saint Grégoire de Pithiviers qui régalait ses visiteurs avec un gâteau à base de miel et d’épices, ancêtre du pain d’épices, ou saint Blaise. L’hagiographie de ce dernier a intégré la tradition païenne celtique, puisque qu’il parlait aux loups (bleiz). On connaît aussi grâce à l’évangile apocryphe arménien le nom des rois mages.

L’Hermine bretonne est… arménienne

Hermine est un prénom courant en Arménie. C’est aussi le nom d’un animal bien connu dans notre belle Bretagne, Armenius mus – rat d’Arménie – en latin, car il était fort répandu en Asie mineure. Les Croisés bretons en ornèrent leurs boucliers et leurs bannières, avec le succès que l’on sait. Encore un témoignage d’un lien très ancien. Mais au-delà de cette jolie anecdote, les Arméniens ont toujours joué dans leur histoire le rôle de pont entre les peuples.

La position géographique de l’Arménie, postés au carrefour entre le Proche-Orient et l’Asie, lui vaut de subir des dominations et des influences successives – Grecs, Romains, Parthes, Perses, Mongols… Au XIe siècle, son annexion progressive par les Byzantins, puis sa conquête par les Turcs, contraint une partie de sa population à l’exil. Le génocide de 1915 conduira à une nouvelle émigration massive d’Arméniens issus de l’Empire ottoman.

Cette diaspora, intégrée dans diverses nations, n’a jamais oublié ni ses racines, ni son pays amputé peu à peu de parties de son territoire. Qu’il s’agisse des habitants de l’Arménie, ou de ceux dispersés à travers le monde, les Arméniens ont toujours tenu dans l’Histoire le rôle de médiateurs entre Occident et Orient, entre peuples de langues, de cultures et de religions différentes. L’Arménie reste un bastion de nos valeurs et de notre culture européenne. Au-delà de la tradition religieuse, les plus grands écrivains tels Rousseau, Lamartine, Hugo, Péguy ou Anatole France en ont témoigné.

Origines et contexte du conflit au Haut-Karabagh

Le Haut Karabagh ou Artsakh, selon son nom arménien, est habité depuis la Haute Antiquité par les Arméniens qui constituent 90% de sa population. Jusqu’à la Révolution d’Octobre, le Caucase fait partie de l’Empire Russe. En 1921, lors du découpage territorial qui formera l’URSS, Staline le rattache à la nouvelle république d’Azerbaïdjan, dans une logique de « diviser pour mieux régner ». Quand l’URSS s’effondre, les Arméniens du Haut-Karabagh manifestent pacifiquement pour réclamer leur rattachement à la république d’Arménie. En représailles, d’effroyables pogromes qui feront plus de 2000 victimes sont perpétrés à Bakou et Soumgaït. Les Arméniens prennent alors les armes pour se défendre et l’emportent au bout de trois ans d’un conflit meurtrier. La République d’Artsakh est autoproclamée. Le groupe de Minsk, formé en 1992 par la Russie, les États-Unis et la France, est chargé de trouver une solution négociée pour établir une paix durable.

Des dizaines de milliers de réfugiés, un patrimoine inestimable en danger, une situation dramatique…

Le conflit qui vient de s’achever, déclenché par l’Azerbaïdjan à l’initiative de la Turquie, est ainsi une violation des dispositions prises par le groupe de Minsk. Comme en témoignent de nombreux observateurs internationaux, il s’est déroulé dans des conditions révoltantes, violant la Convention de Genève, avec l’appui du côté turco-azerbaïdjanais de centaines de mercenaires djihadistes, l’utilisation de bombes à sous-munitions et d’explosifs au phosphore, le ciblage d’objectifs civils, des tortures de prisonniers et des profanations de cadavres.

En infériorité dramatique tant sur le plan numérique et que des moyens militaires, les Arméniens ont dû capituler. Les Arméniens de l’Artsakh se trouvent aujourd’hui en situation d’urgence absolue, surtout avec les rudes hivers du Caucase. Il y a eu des destructions massives d’habitations, hôpitaux, écoles, infrastructures diverses. On estime à environ 80 000 le nombre de réfugiés, soit la moitié de la population, déplacée pendant le conflit ou rapatriée des territoires pris par l’Azerbaïdjan. Au-delà des centaines de morts, on compte tout autant de blessés graves, pour lesquels le matériel et les soins médicaux manquent. Un patrimoine culturel inestimable se trouve menacé, dont de nombreux monastères, merveilles architecturales, bâtis aux premiers siècles du christianisme, tel Davidank fondé par saint Thaddée, des églises, des cimetières, les merveilleux khatchkars, ces pierres sculptées de croix.

Même avec le déploiement de troupes russes, la situation demeure précaire. Chaque jour sont annoncés des massacres de villageois arméniens, interceptés dans leur fuite par les troupes turco-azerbaïdjanaises. Des prêtres ont décidé de rester dans leur église, prêts à subir un martyr qui ne manquera pas d’arriver. Le statut de l’Artsakh n’est pas réglé. Seule la reconnaissance de son indépendance par les États dans le monde permettra de sauver sa population et d’écarter la menace qui pèse sur toute l’Arménie, la Turquie ayant clairement affiché ses intentions de ne pas en rester là.

Vous pouvez aider par vos prières bien sûr. De façon pratique, faire connaître la situation des Arméniens autour de vous est indispensable. Beaucoup de gens ignorent presque tout du sujet. Et si vous voulez apporter un soutien financier pour l’aide médicale et la reconstruction, vous pouvez faire un don sur www.fondsarmenien.org

D’origine arménienne et russe, Marina Dédéyan a été élevée au sein d’une famille quelque peu bousculée par l’Histoire et nourrie d’histoires.  Des fréquentations de ses ancêtres avec Dumas, Nietzsche, Rilke, Hemingway ou Pagnol, de l’amour des livres transmis de génération en génération, elle a sans doute tiré sa vocation de romancière. Née à Saint-Malo, elle conserve un lien profond avec la Bretagne, terre mystique et magique.  Outre la mer, les grandes balades et le thé brûlant, Marina Dédéyan aime se poster au carrefour des mondes, entre ici et là-bas, hier et demain, pour rêver à ses prochains romans.  

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Loeiz ar Floc’h (1909-1986), de son nom de plume Maodez Glanndour, fut un saint prêtre et un érudit bretonnant de renom. Docteur en philosophie, licencié en théologie, il fut un défenseur de l’Eglise et de la Bretagne. Il fut nommé recteur de Louannec en 1956 où il resta jusqu’à sa mort.

2 Commentaires

  1. Horrible ce qui se passe, les loups et les hyènes se sont associés pour le faire disparaître. Merci pour cet article.

  2. arménie : premier pays chrétien
    arménie :le pays du rat d’arménie :l’hermine.

    bien! très bien !!

    la tonsure des pères du désert mériterait un article.
    l’île lavret du grec “laurea” mériterait un article

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