Saints bretons à découvrir

Loïc-Pierre Garraud, co-auteur des “Portes du Sacré”, est décédé (article de Bernard Rio)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Prononcer le panégyrique funèbre d’un ami est à la fois un honneur et un malheur car l’ami s’en est allé et son souvenir demeure vif.

Loïc-Pierre Garraud fût de ces amis venus s’adjoindre sur le tard à un cercle amical et adopté au point d’en devenir une pierre angulaire. Voilà une douzaine d’années, je reçus de lui un courrier poli et déférent sollicitant mon avis pour un projet éditorial. Je lus avec un grand plaisir le manuscrit « Le nord de la Cornouaille, domaine du roi cheval » et entrais ainsi sur le territoire d’élection de Loïc-Pierre Garraud.

Il s’en suivit des échanges épistolaires, puis des rendez-vous, des discussions, des lectures, des balades, des déjeuners, des dîners toujours passionnants et en 2022 l’écriture collective des « Portes du sacré » avec ses compères Alain Perrot et Jean-François Le Roux.

Il est rare de trouver un ami avec qui parler le même langage. Ce fut le cas avec Loïc-Pierre tant sur la forme que sur le fonds. Nos regards croisés furent des complicités à la fois d’âme et d’esprit. Nous nous comprenions, nous nous enthousiasmions et nous nous offusquions pour les mêmes raisons. Dans un monde profane et profanateur, consommateur et jetable, nous cherchions les traces d’une éternité, les indices d’une beauté divine et impermanente. Loïc-Pierre pensait le monde avec sensibilité, intelligence et bienveillance.

Il y a dans le musée lapidaire d’Avignon la stèle d’un sénateur gallo-romain nommé Pantagatus. Il y est écrit en épitaphe qu’il était « économe pour lui-même, généreux envers ses amis et fidèle à ses maîtres. Il a fait ce qu’impose avant tout une vie bien réglée ».

Voilà une définition de l’honnête homme qu’était Loïc-Pierre.

L’expression « honnête homme » qui fit florès au XVIIe siècle désigne, selon Michel de Montaigne et Blaise Pascal, un idéal tout à la fois humain, civil, moral et esthétique.

Blaise Pascal, qui ne figure plus dans les programmes scolaires car ses pensées ne sont ni binaires ni simplistes, écrivait ceci :

« On n’apprend point aux hommes à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout le reste. Et ils ne se piquent jamais tant de savoir rien du reste comme d’être honnêtes hommes. Ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu’ils n’apprennent point. »

Loïc-Pierre était le parfait honnête homme, modèle qui devint le gentilhomme, et qui s’est, depuis le XVIIIe siècle, perverti en courtisan.

Le médecin avait fait ses humanités, ce qui avait contribué à structurer sa pensée. Loïc-Pierre pensait par lui-même et veillait toujours à placer l’humain au centre de ses préoccupations médicales et professionnelles. Il était médecin des corps, mais aussi le confident et le soignant des maux profonds générés par notre société malade.

Dans nos soirées bavardes, il me confiait des anecdotes sur des patients sans, par déontologie, m’en dévoiler les identités, anecdotes qui révélaient le malaise terrible de l’homme sans dieu.

L’ophtalmologiste émérite, et précurseur qu’il fut, connaissait et pratiquait ce que dans le langage symbolique et mythologique on nomme « l’infirmité qualifiante ». Ainsi saint Hervé étant aveugle guérissait les maux oculaires, mais bien plus que les handicaps corporels, il pratiquait la clairvoyance. Il voyait au-delà des apparences. Il regardait derrière le miroir. Ainsi faisait Loïc-Pierre qui, au-delà des symptômes, cherchait à comprendre et à apprendre, à donner un sens à chaque chose… non un sens pratique plutôt un sens allégorique et magique. Il remontait à la source, afin de remédier à la cause davantage qu’à la conséquence. La clarté de sa pensée ouvrait des perspectives historiques, culturelles et religieuses.  Pour ne donner qu’un exemple, en lien avec sa profession et sa passion.

« Sulis », la déesse gauloise des eaux, qu’on peut qualifier de Minerve celtique, dérive du gaulois suli, qui signifie à la fois la vue et l’œil. « Suli » peut être rapproché de « sul », le soleil en breton, avec une symbolique évidente : le soleil est l’œil divin, celui qui voit tout. L’homologie celtique entre l’œil et le soleil est avérée avec « Aquae Sulis », et le théonyme breton « Sulim », correspondant au site de Castennec à Bieuzy-les-eaux (Morbihan) où était vénéré une « Vénus ». Or la butte de Castennec où trônait la statue de Vénus, se trouve dans un méandre du Blavet et forme une ovale, qui n’est pas sans rappeler un œil. « Aquae Sulis », la déesse des eaux pourrait être la déesse de la clarté, à la fois lumineuse et solaire, guérissant les maux oculaires et apportant la clairvoyance… ce qui justifie la présence in situ d’une chapelle dédiée à Notre-Dame de la Clarté ! Voilà un exemple de la pensée poétique et encyclopédique de Loïc-Pierre Garraud.

Elucubrations et fantaisies que tout cela, pourraient rétorquer les esprits forts, ceux qui se prétendent de la science et de la rationnalité, et qui ne relèvent que des préjugés et de la pensée étriquée. Car la méthodologie de Loïc-Pierre était à la fois rigoureuse, comparatiste et intuitive. Or pour conclure prématurément le dossier d’Aquae Sulis, une étude en cours, réalisée par des chercheurs biologistes de Vannes, révèle que l’eau des fontaines guérisseuses de Bretagne possèdent des spécificités, en l’occurrence un taux de micro-bulles trois à dix fois supérieur à la norme établie dans les sources profanes !

Loïc-Pierre, dans un ultime clin d’œil, a tiré sa révérence le 8 janvier. Deux jours après l’Epiphanie, le lendemain de la fête de la sainte Famille. Epiphanie provient du grec qui signifie « apparition, manifestation ». Nous sommes en janvier, dont le nom dérive du latin Janus, le dieu à double visage, celui qui regarde en arrière et celui qui regarde en avant. La vieille année ne connaît pas la nouvelle année. L’homme nouveau tourne le dos au vieil homme. Janvier est le mois du passage, le mois du renouveau.  Loïc-Pierre s’en est allé pour renaître et veiller sur ceux qui restent ici-bas.  Avant de figurer des rois, à partir du XIIe siècle, les trois mages qui suivirent l’étoile jusqu’à Bethléem illustraient les trois états de l’homme : l’œuvre au noir, l’œuvre au rouge et l’œuvre au blanc, c’est-à-dire le plan physique, le plan intellectuel, le plan spirituel. Loïc-Pierre a de son vivant cheminé pour réaliser ces trois états. Qu’il soit ici remercié pour avoir éclairé notre conscience.

Je terminerai par une ultime anecdote, voici quelques années, déjeunant avec Loïc-Pierre à Douarnenez, j’évoquai la présence d’un vitrail tout à fait exceptionnel dans cette église du Sacré-Cœur, car unique en Bretagne, représentant la famille royale dans la prison du Temple. J’ignorais que Loïc-Pierre célébrait chaque année le souvenir du roi Louis XVI, assassiné le 21 janvier, et qu’il avait un jour montré le portrait du roi martyr à ses enfants Charles et Guillaume en leur disant : en tuant le roi, ils ont assassiné un père de famille. Car Loïc-Pierre était fils, père et grand-père. Il était un homme de longue mémoire et de grand savoir.

Les obsèques du docteur Loïc-Pierre Garraud ont été célébrées le vendredi 12 janvier 2024 à l’église du Sacré-Cœur à Douarnenez.

Bernard Rio

Bibliographie : « Le Nord de la Cornouaille, domaine du roi cheval » éditions L’Harmattan, 2012 ; « Solstices et Menez-Hom » Epistemia ; « Autour de la baie de Douarnenez, résurgence d’un passé lointain », à paraître.

« Les portes du sacré », en collaboration avec Alain Perrot et Jean-François Le Roux, Editions Ar Gedour, 2022. »

À propos du rédacteur Redaction

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Un commentaire

  1. Merci pour ce très bel article, très instructif. “…/..l’œuvre au noir, l’œuvre au rouge et l’œuvre au blanc, c’est-à-dire le plan physique, le plan intellectuel, le plan spirituel…./…”. Je regarderai différemment la Crèche au moment de l’Epiphanie.
    .
    Et une pensée pour votre ami en-allé.
    .
    Trugarez vraz evit ar vrav a bennad-mañ.

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