Saints bretons à découvrir

Les évidences perdues (II) : pourquoi nous ne savons plus penser le bien commun

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Suite à notre réflexion sur le relativisme et l’absolutisme.

Il est des mots dont le destin est révélateur d’une époque. Certains disparaissent parce qu’ils ne correspondent plus à aucune réalité ; d’autres demeurent dans le langage tout en perdant peu à peu leur substance. Le « bien commun » appartient probablement à cette seconde catégorie. Nous continuons à l’invoquer dans les discours politiques, dans les encycliques sociales ou dans les débats de société, mais savons-nous encore ce qu’il signifie ? Plus profondément encore, sommes-nous seulement capables de le penser ?

La question peut surprendre. Jamais les sociétés occidentales n’ont autant parlé de solidarité, de participation, de droits ou de vivre-ensemble. Pourtant, derrière cette profusion de discours se cache peut-être un paradoxe : nous multiplions les appels à la cohésion au moment même où nous avons de plus en plus de mal à comprendre ce qui fait réellement une communauté.

Notre difficulté ne vient pas d’abord d’un manque de générosité. Elle est plus profonde. Elle tient à la manière dont nous concevons spontanément l’homme.

Pendant des siècles, cette question ne se serait sans doute pas posée dans ces termes. Qu’il soit paysan, artisan, moine ou prince, un homme savait qu’il naissait dans un ordre qui le précédait. Il recevait une langue avant de parler, une famille avant de choisir ses affections, une histoire avant d’y inscrire ses propres actes, une culture avant de la transformer. Même lorsqu’il contestait cet héritage, il ne pouvait le faire qu’à partir de ce qu’il avait reçu.

La modernité occidentale a progressivement déplacé le centre de gravité de cette compréhension. L’homme se pense désormais plus volontiers comme l’auteur de son propre parcours. Ses appartenances deviennent des choix ; ses convictions, des constructions ; son identité, un projet à réaliser. Cette évolution ne saurait être réduite à une simple dérive. Elle a aussi permis de rappeler avec force la dignité irréductible de chaque personne face aux abus du pouvoir. Mais toute conquête porte en elle sa propre tentation. En faisant de l’individu le point de départ de notre réflexion, nous avons fini par oublier ce qui rendait son existence même possible.

Le changement paraît presque imperceptible. Pourtant, il est considérable. La tradition classique partait davantage de la communauté pour comprendre la personne ; nous avons pris l’habitude de partir de l’individu pour comprendre la communauté. Ce renversement ne modifie pas seulement notre manière de faire de la politique. Il transforme jusqu’à notre manière de poser les questions les plus élémentaires.

Le bien commun comme condition de la personne

Aristote affirme que l’homme est un « animal politique » ; mais il n’entend pas par là seulement dire que l’être humain aime vivre en société ou qu’il a besoin des autres pour satisfaire ses besoins matériels. Il veut montrer que certaines dimensions essentielles de l’existence humaine – la justice, la recherche de la paix, de la vérité, etc. – ne peuvent éclore qu’au sein d’une communauté ordonnée vers une fin commune. La cité n’existe pas seulement pour permettre aux hommes de vivre ensemble ; elle existe pour leur permettre de bien vivre. Le bien de la communauté n’est donc pas extérieur au bien de la personne : il en est une condition.

Cette intuition sera reprise et approfondie par saint Thomas d’Aquin. Pourtant, elle est souvent réduite à une opposition caricaturale entre l’individu et la communauté, comme si le bien commun exigeait nécessairement le sacrifice des biens particuliers. C’est précisément l’inverse que soutient saint Thomas d’Aquin. Le bien commun n’est ni un bien collectif venant s’ajouter aux biens individuels, ni un intérêt général obtenu par compromis. Il appartient à un ordre supérieur, parce qu’il est un bien auquel tous peuvent participer sans que personne ne puisse se l’approprier.

La distinction est essentielle. Certains biens peuvent être possédés individuellement : une maison, un champ, un vêtement ou une somme d’argent. D’autres ne deviennent pleinement des biens qu’à la condition d’être partagés. La paix civile, la justice, la confiance mutuelle, une langue, une mémoire collective ou encore la possibilité de rechercher ensemble la vérité sont de cette nature. Aucun homme n’en est propriétaire. Plus encore, ces biens ne diminuent pas lorsqu’ils sont partagés ; ils s’accroissent de la participation de chacun. Une société où tous s’enrichiraient pourrait néanmoins sombrer dans la défiance. À l’inverse, une communauté matériellement modeste peut posséder une richesse humaine exceptionnelle parce qu’elle demeure habitée par un véritable bien commun.

Nous touchons ici à l’un des grands basculements de la pensée moderne. Nous avons pris l’habitude de considérer la société comme l’addition d’individus poursuivant chacun leurs objectifs, les institutions ayant pour mission d’arbitrer leurs intérêts parfois contradictoires. La communauté cesse alors d’être une réalité ayant une finalité propre ; elle devient un instrument. Elle n’est plus une maison, mais un service. Ce glissement est si profondément inscrit dans notre manière de penser qu’il nous paraît presque naturel.

C’est précisément ce qu’Alexis de Tocqueville avait observé avec une remarquable lucidité dans De la démocratie en Amérique. Il distingue soigneusement l’égoïsme de l’individualisme. L’égoïsme est une passion ancienne ; l’individualisme est une disposition nouvelle. Il ne pousse pas immédiatement à mépriser autrui. Il conduit chacun à se retirer progressivement dans le cercle de sa vie privée, jusqu’à perdre le sentiment d’appartenir à une destinée commune. Le véritable danger n’est donc pas seulement moral ; il est intellectuel. Les hommes continuent souvent de faire le bien, mais ils peinent de plus en plus à penser ce qui les unit.

Cette remarque mérite d’être méditée. Nous dénonçons volontiers l’individualisme parce qu’il favoriserait le repli sur soi. Ce sont là des conséquences possibles, mais elles ne constituent peut-être pas son effet le plus profond. Son véritable danger est ailleurs : il rend progressivement le bien commun impensable.

Lorsque toute réflexion commence par l’individu, la communauté apparaît inévitablement comme une limite dont il faut justifier l’existence. Nous ne demandons plus : « Quel est le bien de cette communauté à laquelle j’appartiens ? » Nous demandons : « Que m’apporte-t-elle ? » La différence paraît minime. Elle est pourtant décisive. Dans un cas, la personne se comprend à partir d’une réalité qui la précède ; dans l’autre, la communauté n’existe plus qu’à la condition de répondre aux attentes de l’individu.

Lorsque le « je » devient le point de départ de toute réflexion, il finit inévitablement par se substituer, d’une manière ou d’une autre, à ce qu’il prétend servir.

L’Église face à la tentation individualiste

Cette mutation n’épargne évidemment pas l’Église. Les débats qui la traversent sont souvent présentés comme une opposition entre progressistes et traditionalistes. Cette lecture n’est pas entièrement fausse, mais elle demeure superficielle. La question la plus importante est peut-être ailleurs. Ne sommes-nous pas tous tentés, chacun à notre manière, de faire de notre propre lecture de la foi le point de départ du discernement ?

Le chrétien désireux d’adapter davantage l’Église au monde contemporain peut être tenté de juger la Tradition à partir des catégories culturelles de son temps. Le chrétien attaché aux formes traditionnelles peut, lui aussi, être tenté d’identifier sa propre manière de recevoir la Tradition avec la Tradition elle-même. Les conclusions sont différentes ; le mécanisme peut être identique. Dans les deux cas, le sujet risque de devenir le lieu ultime où se décide ce qui mérite d’être conservé, corrigé ou rejeté.

Nous retrouvons ici, sous une autre forme, la réflexion engagée dans notre précédent article. Relativisme et absolutisme ne s’opposaient qu’en apparence ; ils procédaient d’une même difficulté à discerner l’ordre des vérités. Peut-être l’individualisme permet-il de comprendre pourquoi ces deux tentations nous paraissent aujourd’hui si naturelles. Lorsque le « je » devient le point de départ de toute réflexion, il finit inévitablement par se substituer, d’une manière ou d’une autre, à ce qu’il prétend servir.

Une civilisation ne commence pas à se défaire lorsque les hommes cessent de s’entraider. Elle commence à se défaire lorsqu’ils ne savent plus nommer ce qu’ils ont en commun. Car le bien commun ne disparaît pas le jour où l’on cesse de le défendre ; il disparaît d’abord le jour où il cesse d’être intelligible.

La question qui s’ouvre alors est peut-être la plus décisive de toutes. Si nous avons tant de mal à penser le bien commun, n’est-ce pas parce que nous avons oublié une réalité plus fondamentale encore : l’homme ne commence jamais par lui-même. Il reçoit avant de choisir. Il reçoit avant de construire. Il reçoit avant de transmettre. C’est donc cette logique de la réception qu’il nous faudra explorer dans notre prochaine chronique.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

Articles du même auteur

Une messe en breton célébrée à Argol le 18 octobre 2026

Amzer-lenn / Temps de lecture : 1 minLe dimanche 18 octobre 2026, à 10 h …

Yves Bréart de Boisanger a rejoint la Maison du Père : Ar Gedour perd un fidèle lecteur et soutien

Amzer-lenn / Temps de lecture : 2 minLe colonel Yves Bréart de Boisanger est décédé …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *