« Le pouvoir n’est pas chez celui qui dit les mots, mais chez celui qui dit ce que les mots veulent dire. »
Dans la lignée de notre précédent article évoquant l’usage et la compréhension de certains mots, nous nous arrêtons aujourd’hui sur le pouvoir des mots. Cette phrase -entendue dans une interview- qui pourrait sembler abstraite au premier abord, résume un phénomène central de notre époque. Nous vivons dans un monde où les mots sont omniprésents. On parle, on débat, on commente, on s’indigne, on revendique. Mais dans cette saturation verbale, une question cruciale se pose, et elle l’est encore plus à l’heure de l’Intelligence artificielle générative : qui décide de ce que ces mots veulent dire ?
Car dire un mot ne suffit pas. Dire « justice », « tolérance », « liberté », « identité » ou « droits », « langue régionale » ou « langue minoritaire »… ou même « co-rédemptrice » pour reprendre un autre article récent, c’est poser un acte de langage, mais c’est également entrer dans un champ de bataille. Le mot en lui-même ne pèse rien s’il n’est pas rattaché à un sens partagé, reconnu et défendu. Ce sens, lui, est toujours interprété, disputé, parfois détourné. Et c’est là que réside le vrai pouvoir : non pas dans la parole brute, mais dans la capacité à en orienter la signification.
Aujourd’hui, les mots sont devenus malléables, parfois même méconnaissables. Ce qui était hier considéré comme une valeur stable devient aujourd’hui sujet à débat, avec comme facteur de compréhension la définition personnelle qu’on a de chaque concept. La « liberté d’expression », selon les contextes, peut tantôt servir à défendre un droit fondamental, tantôt à justifier l’interdiction de certaines opinions. Le mot « paix » peut désigner la fin d’un conflit, ou servir à exiger le silence face à l’injustice. La « tolérance » peut être synonyme d’ouverture ou d’obligation de tout accepter. Ce ne sont pas les mots qui ont changé : c’est leur interprétation, souvent dictée par ceux qui occupent des positions de pouvoir culturel, médiatique, éducatif ou politique.
Cette bataille du sens n’est pas un détail. Elle conditionne nos réactions, nos engagements et nos jugements. C’est pourquoi celui qui impose sa définition d’un mot n’impose pas seulement une vision, mais un cadre de pensée et un monde possible. Il rend certaines idées acceptables et d’autres inaudibles. Il forge le consensus, modèle la norme… et transforme le réel. Car nommer les choses, c’est déjà leur donner forme.
Cette problématique devient d’autant plus cruciale dans une époque qui relativise des concepts essentiels d’humanité. La vérité devient affaire de perception, la morale se dissout dans le relativisme, la réalité elle-même semble parfois négociable. L’homme et la femme, l’enfance, le respect de la vie, la liberté, la conscience, le bien et le mal, la vieillesse, la mort : tout cela est soumis à des relectures infinies. En fin de compte, ce qui semblait autrefois universel est aujourd’hui traité comme une construction passagère et malléable. Ce glissement n’est pas anodin puisqu’il affaiblit les repères communs, brouille les limites et à terme fragilise les fondations du vivre-ensemble.
Dans ce contexte, comprendre que le pouvoir réside dans la capacité à dire ce que les mots veulent dire n’est pas un luxe intellectuel. C’est une nécessité. Cela suppose de développer une lucidité face aux discours, de ne pas se contenter de la surface des mots mais d’interroger leur usage, leur but et leur auteur. Cela demande de résister à la tentation de se laisser porter par des slogans, de refuser les manipulations sémantiques, de réhabiliter l’exigence de clarté, de ne pas confondre vérité et opinion. En ce sens, la philosophie avait du bon, mais notre ère semble s’en départir.
Cela ne veut pas dire qu’il faut figer les mots et les enfermer dans un sens rigide. Mais cela implique de ne pas les abandonner à l’arbitraire ou à l’idéologie. Que ce soit en breton, en français ou quelle que soit l’idiome utilisé, le langage est un bien commun, une richesse collective, et lorsqu’il est dévoyé, c’est notre capacité même à comprendre le monde et à nous comprendre les uns les autres qui est menacée. Sans oublier qu’au-delà du seul langage, la disparition d’une langue efface une perception du monde… et de facto les aspiration du peuple qui la parle.
Celui qui contrôle le sens des mots ne contrôle pas seulement le discours, mais la mémoire, la morale, la loi, et jusqu’à la perception de la réalité. Nos vies, en quelque sorte. C’est pourquoi, dans un monde où tout peut être requalifié, redéfini ou inversé, le plus grand acte citoyen est peut-être, tout simplement, de dire ce que les mots veulent vraiment dire.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

