Ces derniers jours, une discussion sur les réseaux sociaux autour de la communion m’a frappé moins par son sujet que par ce qu’elle révélait. Très rapidement, le débat n’a plus porté sur les textes du Magistère, ni sur les distinctions que l’Église opère entre doctrine, discipline ou pastorale. Chacun semblait enfermé dans une logique où toute nuance devenait suspecte : distinguer revenait à relativiser ; toute évolution était nécessairement une trahison.
Cette cristallisation n’est pas propre à un sujet particulier. Elle traverse aujourd’hui de nombreux débats ecclésiaux. Elle révèle une difficulté plus profonde : celle de discerner ce qui, dans la vie de l’Église, relève de l’absolu et ce qui relève du contingent. C’est précisément cette difficulté qui conduit tantôt au relativisme, tantôt à l’absolutisme.
À bien y regarder, ces deux attitudes, que tout semble opposer, pourraient bien être les deux faces d’une même pièce.
Les débats qui traversent aujourd’hui l’Église donnent souvent l’impression d’une opposition irréconciliable. D’un côté, certains sont accusés de relativiser le dépôt de la foi au nom d’une adaptation permanente au monde contemporain. De l’autre, d’autres sont soupçonnés d’absolutiser certaines formes historiques de la Tradition jusqu’à les confondre avec la Tradition elle-même.
À première vue, tout semble opposer ces deux attitudes. Pourtant, elles procèdent peut-être d’un même mécanisme intellectuel : la perte du sens des distinctions. Le relativisme tend à rendre relatif ce qui est absolu ; l’absolutisme tend à rendre absolu ce qui est relatif. Dans les deux cas, une réalité particulière finit par absorber toutes les autres, au détriment de l’équilibre propre à la pensée catholique.
Le catholicisme : une pensée des distinctions
L’une des caractéristiques les plus profondes de la théologie catholique est son art de distinguer sans séparer, et d’unir sans confondre. Cette exigence ne relève pas d’un goût excessif pour les subtilités intellectuelles ; elle constitue une méthode de discernement. La tradition scolastique a résumé cette intuition par un adage bien connu : qui bene distinguit, bene docet (celui qui distingue bien enseigne bien).
Saint Thomas d’Aquin en donne une expression particulièrement forte lorsqu’il rappelle que la sagesse consiste à ordonner et à juger les réalités à partir de leur cause la plus haute (Somme de théologie, I, q. 1, a. 6). Penser catholiquement, ce n’est donc pas juxtaposer des affirmations, mais les situer dans leur juste ordre.
Cette logique traverse également les grands textes du Magistère. Dei Verbum rappelle que la Tradition, l’Écriture et le Magistère sont intimement liés, mais non confondus : ils sont « tellement reliés et associés entre eux qu’aucun d’eux ne subsiste sans les autres » (Dei Verbum, n°10). De même, Lumen Gentium distingue la mission du pape, celle du collège des évêques, celle des évêques dans leurs Églises particulières et celle de l’ensemble des fidèles, sans pour autant les opposer.
Le Catéchisme de l’Église catholique distingue lui aussi le dépôt de la foi, le Magistère, les dogmes, le sens surnaturel de la foi, le développement de l’intelligence de la foi, ainsi que les traditions théologiques, disciplinaires, liturgiques ou spirituelles. Ces traditions particulières doivent être distinguées de la Tradition apostolique elle-même (CEC, nn. 83-95). Cette distinction est essentielle : elle empêche de traiter une coutume, une discipline ou une école théologique comme si elles possédaient la même autorité que le dépôt révélé.
John Henry Newman a montré, dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, qu’un développement authentique de la doctrine n’est pas une altération du dépôt de la foi, mais un déploiement organique de ce qui était déjà contenu dans la Tradition. Il distingue ainsi les véritables développements des corruptions, notamment par la préservation du type et la continuité des principes.
Yves Congar, de son côté, a longuement rappelé que la Tradition ne se réduit pas au traditionalisme. Elle n’est pas une répétition mécanique d’un passé figé, mais une transmission vivante de ce que l’Église a reçu. La fidélité ne consiste donc ni à conserver indistinctement tout ce qui a existé, ni à adapter indistinctement tout ce qui existe.
Lorsque ces distinctions disparaissent, deux dérives opposées apparaissent. Le relativisme gomme la différence entre vérité révélée, opinion théologique, expérience personnelle et évolution culturelle. Tout devient négociable. L’absolutisme procède autrement, mais aboutit à une simplification comparable : il attribue une valeur définitive à des réalités qui ne relèvent pourtant ni du dogme ni du dépôt de la foi. Une discipline liturgique, une coutume ecclésiale, une forme de spiritualité ou une prudence pastorale peuvent alors être absolutisées.
Le paradoxe est saisissant : le relativiste absolutise le changement, tandis que l’absolutiste absolutise la permanence. Dans les deux cas, un principe unique remplace progressivement le discernement.
Le relativiste affaiblit ce qui devrait être tenu fermement ; l’absolutiste fige ce qui devrait être situé à son juste niveau d’autorité. L’un dissout la vérité ; l’autre étouffe la vie. Tous deux perdent le sens catholique de l’ordre.
Retrouver la hiérarchie des réalités
La foi catholique n’est pas une pensée plate. Elle est structurée par une hiérarchie des vérités et des réalités. Le concile Vatican II rappelle explicitement qu’il existe un « ordre ou une hiérarchie des vérités » (Unitatis Redintegratio, n°11). Cela ne signifie évidemment pas que certaines vérités seraient facultatives ou secondaires au sens faible du terme. Cela signifie qu’elles n’entretiennent pas toutes le même rapport avec le cœur du mystère chrétien.
Cette logique vaut aussi, par analogie, pour la vie ecclésiale. Tout n’a pas le même degré d’autorité. Tout n’appelle pas le même assentiment. Tout ne relève pas du même registre. Un dogme, un acte du Magistère authentique, une décision disciplinaire, une nomination, une orientation pastorale ou une opinion théologique ne peuvent pas être mis sur le même plan.
C’est ici que l’on peut comprendre le lien profond entre relativisme et absolutisme. Le relativiste affaiblit ce qui devrait être tenu fermement ; l’absolutiste fige ce qui devrait être situé à son juste niveau d’autorité. L’un dissout la vérité ; l’autre étouffe la vie. Tous deux perdent le sens catholique de l’ordre.
On retrouve cette difficulté dans de nombreux débats contemporains. Certains réduisent toute la vie de l’Église aux décisions romaines qu’ils approuvent systématiquement. D’autres réduisent cette même vie ecclésiale aux décisions romaines qu’ils dénoncent systématiquement. Les conclusions sont opposées, mais la structure demeure parfois identique : Rome devient l’unique prisme de lecture de l’Église.
C’est une forme d’ultramontanisme inversé que nous avions évoqué dans un article précédent. L’ultramontanisme classique disait : Rome parle, donc tout est réglé. L’ultramontanisme inversé dit : Rome parle, donc tout est suspect. Dans les deux cas, l’Église est réduite à Rome, alors qu’elle est d’abord le Corps du Christ, le Peuple de Dieu et la communion des Églises particulières autour de leurs évêques, en communion avec le successeur de Pierre.
L’analogie permet ici de penser plus justement. La pensée catholique n’est ni univocité ni équivocité. Elle ne met pas tout sur le même plan, mais elle ne sépare pas non plus les réalités comme si elles n’avaient plus de lien entre elles. Elle distingue, hiérarchise, articule et ordonne. L’analogie, telle que l’a notamment développée la tradition thomasienne et reprise au XXe siècle par des auteurs comme Erich Przywara, permet de comprendre que les réalités ecclésiales participent à l’unité de l’Église sans posséder toutes le même statut ni la même autorité.
Notre époque souffre peut-être moins d’un manque de convictions que d’une difficulté à discerner ce qui mérite réellement d’être tenu pour absolu. Lorsque tout devient négociable, lorsque l’on ne se forme plus, lorsqu’on oublie le sens des mots, la vérité se dissout. Lorsque tout devient intangible, la vie s’étouffe. Entre ces deux impasses, l’Église continue de proposer un chemin plus exigeant : celui du discernement, de l’intelligence de la foi et de la juste hiérarchie des réalités.
La fidélité catholique ne consiste donc ni à cultiver le changement pour lui-même, ni à conserver indistinctement toutes les formes du passé. Elle consiste à recevoir humblement ce que l’Église a reçu du Christ, à distinguer ce qui appartient au dépôt de la foi de ce qui relève de son expression historique, et à laisser la Tradition vivante poursuivre son œuvre sous la conduite de l’Esprit Saint.
En définitive, la crise actuelle est peut-être moins une crise des convictions qu’une crise de l’intelligence théologique. Les convictions fortes ne dispensent jamais de la formation ; elles la rendent au contraire plus nécessaire encore. Car la formation n’est pas là pour affaiblir les convictions, mais pour les ordonner à la vérité.
En effet, la fidélité ne consiste pas à simplifier le réel. Elle consiste à l’ordonner à la lumière du Christ.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

