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Les mises au tombeau des cathédrales de Bourges et de Quimper

Si le Christ est ressuscité, « vraiment » ressuscité, comme le chante, à Pâques, le tropaire orthodoxe, il est aussi « vraiment » mort : il fut « mis au tombeau » selon la traduction liturgique du symbole de Nicée-Constantinople, il a été « enseveli » nous dit le symbole des apôtres, c’est pour nous un article de foi, partie intégrante du kérygme, la proclamation de saint Paul (1Co 15, 4a) qui forme la base, le fondement de l’évangile, « bonne nouvelle ».

La « mise au tombeau » constitue la XIV° et dernière station du chemin de croix popularisé à la fin du Moyen-Age par les franciscains qui s’étaient eux-mêmes inspirés des « mystères de la passion du Christ » joués pendant la semaine sainte sur le parvis des cathédrales, alors toutes neuves.

Un chemin de croix en taille réelle, en « vrai ». Encore mieux qu’une représentation picturale, quel qu’en soit le support : bois, toile, mur ou verre, la sculpture offre au spectateur, « en 3 D », la vision de la scène sacrée dans laquelle il peut, sans trop d’effort, s’immiscer.

La « piéta » de Michel-Ange que l’on admire à l’entrée de la basilique Saint-Pierre de Rome, ne laisse, encore aujourd’hui, personne indifférent.

La mise au tombeau ressort de la même démarche à la fois théologique et artistique : susciter la réflexion du fidèle et, en provoquant son émotion artistique, motiver sa prière devant l’ultime image du Dieu fait homme : la « photo » de Jésus sur son lit de mort.

Ainsi on y voit, grandeur nature et en couleur, le cadavre du Christ, plus grand que de nature, allongé sur un suaire posé sur un bloc de pierre, avec, à sa tête, à gauche du spectateur, Joseph d’Arimathie, le propriétaire du tombeau (Mt 27, 60), tenant l’extrémité du linceul et, en face de lui, sur la droite, donc, aux pieds du défunt, tenant l’autre bout du linge mortuaire, Nicodème, présent avec environ 100 livres d’un mélange de myrrhe et d’aloès pour l’embaumement (Jn 19, 39). Nous faisant face, devant le sépulcre, Marie, la Sainte Vierge, la mère de Jésus, soutenue par saint Jean, le seul apôtre ayant assisté au supplice, avec les saintes femmes, généralement au nombre de trois : Marie Madeleine souvent identifiable à ses cheveux défaits et au pot de « nard pur » (Jn 12, 3), comme à Béthanie, Marie-Salomé la mère de Jacques et Jean, les fils de Zébédée et Marie-Jacobée, la mère de Joset et de Jacques le Mineur (Mt 27, 61 ; Mc 15, 47)

Un groupe d’hommes et de femmes en costume oriental entourant un cadavre bien plus grand qu’eux-mêmes, offert ainsi à la vénération du public.

La cathédrale saint Etienne de Bourges

Dans la crypte de la cathédrale Saint Etienne de Bourges ou, plus exactement dans l’église basse, sous le chœur, au fond de la rotonde qui occupe l’emplacement d’une ancienne tour de l’enceinte gallo-romaine où sont inhumés les archevêques, primats d’Aquitaine, se trouve le groupe monumental de la mise au tombeau, dit « le sépulcre ».

En calcaire peint, cette mise au tombeau a été offerte au chapitre en 1520 par le chanoine Jacques du Breuil, décédé en 1543, représenté en retrait et en plus petit, sur la droite, agenouillé derrière son saint patron : le grand Saint jacques tête nue, le bourdon de pèlerin à la main.

« Fort bien et excellemment taillé à la mode antique » d’après Jean Chaumeau (« Histoire du Berry » 1566) le groupe aurait été exécuté dans la décennie des années 1530-1540, selon Jean Yves Ribault (« un chef d’œuvre gothique, la cathédrale de Bourges », Anthèse, 1996), tandis que, pour Etienne Hamon (« Le grand chantier de la fin du Moyen-âge et de la renaissance (1324-1562) » in « Bourges, la grâce d’une cathédrale » La Nuée Bleue, Strasbourg, 2017) , il ne saurait être antérieur à l’année 1536 au cours de laquelle furent entrepris les travaux nécessaires à l’exercice du culte dans l’église basse.

Le testament de Jacques du Breuil en date du 5 décembre 1541 le mentionne expressément là où il se trouve encore aujourd’hui devant les statues du roi David, des  4 vertus cardinales : la prudence, la tempérance, la force et la justice ainsi que des 3 vertus théologales que sont l’espérance, la foi et la charité.

On ne connait pas exactement l’auteur de l’ensemble de ces sculptures, s’il s’agit d’un individu ou d’un atelier, ni où elles ont été exécutées, vraisemblablement sur place et en matériau local qu’est le calcaire d’Ambrault.

Comme on pouvait s’y attendre à la suite des prédications de l’ancien étudiant de l’université locale : Jean Calvin (1509-1564) et du développement de la « religion prétendue réformée » qui dénonçait la dérive idolâtre dont pouvait être l’objet des représentations comme celle de la mise au tombeau et des statues en général, la cathédrale de Bourges sera, en 1562, l’objet, de la part des huguenots, de dégradations auxquelles n’échappera pas, une vingtaine d’année après son installation, le groupe de la mise au tombeau dont l’accessibilité dans la crypte facilitait le travail des nouveaux iconoclastes.

Il faudra attendre 1639 et le sculpteur Antoine Gargault auquel on doit notamment la façade de l’hôtel des échevins, aujourd’hui musée Estève, pour que soient refaites les têtes des statues. Le concile de Trente, notamment son décret de 1563 sur les images, commence à produire ses effets comme en témoignent la contre-réforme et le développement de l’art baroque dit « tridentin » auquel correspond tout à fait le classicisme issu de la renaissance du sépulcre de Bourges.

En 1825, les Gaietta, père et fils, furent chargés  de le repeindre et de corriger par du plâtre les imperfections dues aux injures du temps.

La mise au tombeau de Bourges a eu de nombreux admirateurs et a fait l’objet de plusieurs copies au XIX° siècle, notamment à Quimper.

La cathédrale Saint Corentin de Quimper

Cette mise au tombeau se trouve sur le bas-côté droit, tout à l’entrée principale de la cathédrale de Quimper dans la chapelle dite, comme à Bourges, « du Sépulcre », sous la tour du Midi, construite en 1424, c’est l’emplacement autrefois réservés aux « cacous », lépreux et pestiférés en marge de la société.

Mgr René-Nicolas Sergent (1802-1871), évêque de Quimper et Léon depuis 1855, se trouvant à Bourges y admira beaucoup le Sépulcre qu’on vénère dans l’église métropolitaine et sollicita de son confrère, Mgr Charles Amable de La Tour d’Auvergne-Lauragais (1826-1879)  l’autorisation de faire exécuter un moulage du groupe principal : en effet, à Bourges, la mise au tombeau, que l’on appelle aussi « le sépulcre », est entouré de statues diverses et variées : le donateur et son saint patron et d’autres que l’abbé Alexandre Thomas, auteur de « la visite de la cathédrale de Quimper » en 1892 identifiera, à tort, comme étant celles de « plusieurs ducs et duchesses de Berry ainsi que d’autres personnages historiques ».

« Les chanoines de la métropole objectèrent avec raison qu’une œuvre d’art comme celle-là perd toujours à être vulgarisée. Sur la promesse de l’évêque de Quimper de faire briser les moules aussitôt que le travail aurait été exécuté pour sa cathédrale –  seule admise à posséder une copie -, le chapitre de Bourges joignit son adhésion à celle de l’archevêque. » (« visite de la cathédrale de Quimper » par l’abbé Alexandre Thomas, 1892).

Avant de monter sur le siège épiscopal de saint Corentin, l’ancien directeur du petit séminaire de Corbigny dans la Nièvre où il est né, devenu vicaire général à Nevers, venait en voisin visiter le siège de la primature d’Aquitaine et la cathédrale de Bourges n’avait, en réalité, aucun secret pour lui.

A Quimper, Mgr Sergent n’aura de cesse que le sépulcre de Bourges qu’il admirait tant, fut, à 8 personnages, installé dans sa cathédrale, ce qui aura lieu en 1868.

C’est Désiré Froc-Robert, sculpteur spécialisé de l’époque dont l’atelier se trouvait à Beauvais, qui en réalisera le moulage en terre cuite.

Il semblerait que la femme de ménage n’ait pas dû remettre chaque statue à son exacte place : Saint Jean est séparé de Marie – juchée sur un piédestal qui la rend plus haute que les autres personnages – qu’il ne soutient plus ; ils ne sont plus au centre de la composition, mais placés sur la gauche.

On peut, en effet, regretter avec l’abbé Alexandre Thomas que « sainte Marie-Madeleine ne soit pas représentée la tête nue et les cheveux dénoués ; elle ne se distingue pas assez des deux autres saintes femmes, Marie Salomé, mère de saint Jean et de saint Jacques-Je-Majeur, Marie, mère de saint Thadée et de saint Jacques-le-Mineur », mais c’en est aussi ainsi sur l’original à Bourges. Sans doute s’agit-il de « l’autre Marie » (Mt 27, 61), peut-être celle de l’onction de Béthanie, sœur de Marthe et Lazare, d’éternelle mémoire selon Jésus lui-même (Mt 26, 13 ; Mc 14, 9).

Toujours selon notre auteur, « le Sépulcre n’a pas eu la bonne fortune de plaire à M. R-F Le Men, (archiviste du Finistère, auteur en 1877 d’une « monographie de la cathédrale de Quimper »), comme on en jugera par l’appréciation suivante :   « Mgr Sergent a fait placer dans cette chapelle un sépulcre entouré de personnages polychromes de grande taille, qui excitent l’admiration des gens de la campagne. »

« J’avoue humblement », poursuit-il, « que je partage l’admiration de ces bons ruraux; d’ailleurs le Sépulcre n’excite pas seulement l’admiration, mais la dévotion. M. Froc-Robert, qui avait été chargé de reproduire le Sépulcre de Bourges et de polychromer son moulage s’en est fort bien acquitté comme on peut le voir. » (« visite de la cathédrale de Quimper » par l’abbé Alexandre Thomas, 1892)

Malgré ce qu’en a écrit l’abbé Alexandre Thomas en 1892, il existe d’autres copies du sépulcre de Bourges : il en a été notamment tiré une réplique en plâtre qui se trouve dans l’église Saint Pierre de Moulins (et, selon Philippe Bardelot, une autre à Saint germain des Prés aujourd’hui disparue)

La reproduction qui se trouve dans l’église Saint Pierre de Moulins sur Allier, dans le diocèse de Moulins est d’une fidélité sans reproche à l’original de Bourges pour ce qui est de la mise en scène et de la proportion de chaque personnage

En revanche, on note avec regret que Nicomède a déserté les lieux, laissant le saint suaire en suspens…

Moulins n’est éloigné que d’une centaine de kilomètres de Bourges, tandis que Quimper est à près de 600 kilomètres. En fonction de la date de l’installation du groupe à Saint Pierre de Moulins, il y a fort à parier que Mgr Sergent en avait également connaissance et a pu, sans peine, obtenir l’accord de l’archevêque de Bourges, lointain cousin, par la main gauche, du « 1° grenadier de France », comme le surnommait l’empereur Napoléon, Théophile-Malo de La Tour d’Auvergne-Corret (1743-1800) né à Carhaix. Mgr Charles Amable de La Tour-Lauraguais bénéficiait également d’une ascendance bretonne par sa grand-mère Geffroy de Villeblanche , cousine de Mgr Hyacinthe-Louis de Quelen (1778-1839), archevêque de Paris, « e peb amzer quelen », toujours vert comme le houx .

Notons qu’à Paris, à l’église Saint Germain l’Auxerrois (1° arrondissement), – et non à Saint Germain des Prés (6° arrondissement) – on peut admirer, dans la chapelle dite « du tombeau », un Christ gisant qui pourrait provenir d’un ensemble plus complet, disparu depuis…..

Qui n’est pas sans rappeler l’esquisse réalisée en 1570 par le sculpteur Germain Pilon (1528-1590) pour le tombeau d’Henri II de Valois (1519-1559), décédé à la suite d’une blessure en tournois, à la demande de sa veuve, Catherine de Médicis (1519-1589)

C’est mon frère Jean-Paul, un des bedeaux de la cathédrale saint Etienne de Bourges, renouant ainsi avec une ancienne lignée de marguilliers de la cathédrale saint Pierre de Beauvais et, par ailleurs, digne descendant des Archambault qui furent, à Bourges, tantôt chanoines, tantôt échevins, qui me révèlera la similitude des mises au tombeau de Bourges et de Quimper : il n’eut de cesse, en effet, de m’emmener jusqu’à la préfecture du Finistère, alors que je lui faisais admirer la mise au tombeau de la crypte de l’église abbatiale de Sainte Croix de Quimperlé, toute proche de mon domicile morbihannais.

Lors de son prochain séjour en Bretagne je ne manquerai pas de le conduire au nord de Brest, en pays léonard, admirer les mises au tombeau des églises Notre Dame de Lampaul-Guimiliau (29400) et du Relecq-Kerhuon (29480), et de la crypte de l’ossuaire de Saint Thegonnec (29410).

Ah, mais !

Tant il est vrai que cette scène de la mise au tombeau, particulièrement parlante à l’âme bretonne, a inspiré bon nombre d’artistes locaux, pas tous forcément d’origine berrichonne ou berruyère….

J’apprécie cet article : je vous aide.

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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2 Commentaires

    • … mais c’est une reproduction de celle de la primatiale saint Etienne de Bourges qu’il a voulu pour sa cathédrale saint Corentin à Quimper !

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